‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 26 sur 38 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

§ I. Influence du gouvernement de Louis XTV. — Trait de ressemblance entre ce gouvernement et l'état des lettres. — § II. Influença personnelle de Louis XIV. — Des qualités de corps et d'esprit de ce prince , et comment on reconnaît son image dans les écrits contemporains. — Des rapports de Louis XIV avec les écrivains. — ■ § III. Sur quels genres s'est fait sentir plus particulièrement l'influence f)ersonneIle de Louis XIV. — § IV. De ce que lui doit la comédie. — § V. La tragédie. — § VI. La satire littéraire et la poésie didactique. — Motifs de la faveur constante de Boileau auprès de Louis XIV. — § VIL L'éloquence religieuse. — § VIII. De l'influence personnelle de Louis XIV sur le génie et les travaux de Bossnet . — § IX. Des genres et des écrivains que Louis XTV a moins goûtés , et s'il est juste d'appeler le dix-septième siècle siècle de Louis XI7.

INFLUENCE DU GOUVEUNEMEST DE LOUIS XIV. TRAIT DE RESSEM- BLANCE ENTRE CE GOUVERNEMENT ET L'ÉTAT DES LETTRES.

De tontes les influences qui contribuèrent à j^erfectionner l'esprit français au dix-septième siècle, soit en agissant directement sur les hommes de ti'énie, soit en formant la nation pour laquelle ils travaillaient, la plus puissante et la plus générale fut l'influence du gouvernement et des qualités personnelles de Louis XIY. Ici encore il n'y a pas un jugement nouveau à porter, avec tous les risques attachés aux opinions nouvelles ; c'est le jugement de deux siècles dont il faut donner les motifs.

Il importe de distinguer l'influence du gouvernement de Louis XIV de l'influence personnelle du roi ; non que le gouvernement ne portât en toutes choses la marque de la personne, mais parce que ces deux influences ont eu des effets distincts , celle

«lu gouvernement ayant été générale, et celle de la ])erst)nne individuelle.

Dei)uis le temps des Périclès , des Auguste , des !\Iédici.s , l'influence des bous gouvernements sur les lettres est la moins contestable des vérités littéraires. La grandeur dans l'ordre est le caractère commun de tous les gouvernements bien réglés ; c'est aussi le caractère de tous les écrits durables. Toutes les qualités de l'invention et de l'exécution se peuvent ramener à celles-là. Un grand génie j^eut naître au sein d'une époque orageuse ; mais il y naît tout seul , et ses œmTes , pleines de cette grandeur déréglée qui ne plaît qu'à certains esprits, manquent de l'ordre et du goût qui rendent les écrits populaires. Les bons gouvernements suscitent les hommes de génie en foule , dans toutes les voies de l'esprit et ils impriment aux écrits les plus divers ce caractère commun d'ordre et de grandeur dont ils sont marqués. C'est ce qui s'est ru pendant l'époque glorieuse qu'on appelle le siècle de Louis XI Y.

Je sais qu'une certaine opinion veut ôter au règne de Louis XLV l'honneur d'avoir vu naître les hommes de génie qui l'ont rendu fameux, à la gloire personnelle du roi l'honneur de les avoir inspirés, n est très vrai que la plupart des écrivains contemporains de Louis XIV étaient ses aînés de plusieurs années. Le génie avait parlé en eux bien avant que Louis XIV fut roi et que la nation eût connu son goût. Mais jusqu'au moment où se révéla l'autorité de ce prince, il n'était sorti d'aucun de ces

écrivains un ouvrage durable. Louis XIV ne créa pas les talents ; il leur ouvrit la carrière et il les régla. De même, dans la guerre, il est bien vrai qu'il n'avait créé ni la brillante valeur du grand Condé, ni la profonde habileté de Turenne ; mais ce fut du jour seulement qu'il parut sur la scène que cette valeur de Condé, et cette habileté de Turenne, trop longtemps égarées au service de l'étranger, furent restituées à la France.

Il faut se souvenir de quelle profondeur de désordre Louis XIV tira la France , en prenant en main les affaires. Les plus grands maux venaient de l'usage funeste de donner le gouvernement à un premier ministre. Tout en était abaissé, vertu et talents , forcés d'être séditieux pour ne pas plier sous le premier ministre , ou de s'avilir pour ne lui pas faire ombrage ; tout , jusqu'à la condition de courtisan , devenue la domesticité du premier ministre. Il n'y avait plus que deux situations possibles, la servitude ou la révolte, et c'est ainsi qu'on vit tous ceux pour qui la servitude était insupportable, se jeter dans la révolte, et tel qui se serait soumis an roi, prendre les armes contre le premier ministre.

Quand Louis XIV, enfin roi de fait , déclara sa résolution de régner par lui-même, tout le monde sentit son maître, et la révolte cessa, parce que la dépendance légitime et naturelle remplaça la servitude. Le premier qui fit sa soumission fut le prince de Condé. c( Il fut alors convaincu, dit un grand jDrédicateur, qu'il y avait quelque chose de nouveau sous

le soleil ; et parce qu'il avait nn cœur droit , il vit avec joie un plus fort que lui, selon les termes de l'Écriture, sur le théâtre du moude, obscurcissant tous k'S héros , et lui causant à lui-même de Fétonuement '. » A l'exemple de Coudé, qui avait fait la guerre pour son compte, deux hommes qui l'avaient faite, l'un pour le cûmi)tede la Fronde, l'autre pour une femme, Turenne et la Rochefoucauld s'empressèrent de désarmer, et de faire oublier au roi leurs torts envers l'Enfant royal. Les plus hautes têtes s'abaissèrent sous cette jeune main, dans laquelle un fouet de chasse fit un moment l'office du sceptre. Je ne sais de comparable aux changements qu'opéra l'avènement de Louis XIV, que ce que nos pères ont vu du général Bonaparte, quand il nous rendait, dans la même année , la victoire sur les champs de bataille, à l'intérieur l'ordre, la religion, un hon état de finances, une administration, une société civile. Le temps que Mazariu avait perdu à mal régner, Colbert l'employait à bien servir le roi. Il contentait la première ardeur de gloire du jeune prince par toutes les réformes et toutes les créations de la paix. Il réalisait, dans les institutions du gouvernement intérieur, l'ordre qui régnait dans les pensées du roi, en même temps qu'il préparait les moyens de faire la guerre sans accabler les peuples. Aussi, quand la guerre avec l'Espagne éclata en 1667, Louis XIV trouva, pour l'y suivre,

* Bourdaioas, Oraison funcbre du prince de Condt.

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une armée bien organisée , et , pour l'y soutenir, une nation unie. L'Europe , comme la France , sentit son ascendant ; et dès lors s'amassa contre nous cette jalousie européenne, aujourd'hui encore notre honneur et notre péril.

On sait comment Louis XIV la mérita. La conquête de la Flandre . le passage du Rhin, la prise de la Franche-Comté en plein hiver, malgré la triple alliance de la Suède, de l'Angleterre et de la Hollande; plus tard, la Hollande envahie, la Franche-Comté reconquise après avoir été perdue, et, pour cette fois , réunie définitivement à la France ; l'Alsace devenant française ; Strasbourg échangeant avec joie son titre de ville libre contre celui de ville de France ; les deux paix glorieuses d'Aix-la- Chapelle et de Nimègue . pendant lesquelles la marine, le commerce, les manufactures, les lettres et les arts prospéraient, comme à l'envi, sous l'influence d'un roi qtd avait toutes les grandes vues : telle est la matière de nos annales, de 1660 à 1683, pendant plus de vingt années, les plus belles d'un règne qui devait en compter soixante-douze.

Les changements qui s'opérèrent dans la société ne furent pas moins étonnants. L'esprit de faction, de fureur et de rébellion, si vivace depuis François II, devint, dit Voltaire, une émulation de servir le prince. L'État fut un tout régulier, dont chaque hgne aboutit au centre. L'idée et l'amour de la patrie prirent naissance le jour où nos armées ne virent plus en face d'elles , dans les rangs ennemis ,

des Français, princes on grands seigneurs, et où la France fut toute seule contre TEurope. A l'esDrit de classe et de distinction succéda l'esprit de .société et de commerce. Ce fut là un des plus beaux résultats de la politique de Louis XIY ; et le dépit qu'en montre Saint-Simon, si entêté de titres et de rangs, prouve tout à la fois et la nécessité et la difficulté de ce changement. Comment Louis XIV n'eût-il pas préféré à cette noblesse, qui avait attiré sur la France tous les maux de la Fronde, la partie de la nation née de ses œuvres, qui se personnifiait en Colbert? Il releva d'ailleurs la petite noblesse , qui s'était tenue honorée jusque-là d'être dans la domesticité de la grande : il rapprocha les intervalles qui séparaient les classes, et les mit toutes de plain-pied en présence de la royauté, devant laquelle tout se subordonnait sans se rapetisser. Qu'il eût quelque secret contentement d'orgueil à ne souffrir de grandeur , comme dit Saint- Simon, que par émanation de la sienne, à faire donner du monseigneur à ses ministres . à leur permettre l'habit de qualité au lieu de l'habit noir, à recevoir leurs femmes à sa table et dans ses carrosses, le dernier coup n'en fat pas moins justement porté à tout ce reste de féodalité turbulente, qui avait relevé la tête sous Mazarin ; et l'idée d'égaler, par l'étiquette de cour, les roturiers capables aux hommes simplement nés, fut plutôt une ^"ue supérieure qu'un raffinement de l'égoïsme royal. Le grand acte de gouvernement dont les lettres

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furent Tobjet était nne vue du même ordre. Le jour où Louis XIV donna des pensions aux gens de lettres , au nom de l'État, il les mit hors de servitude. Jusqu'alors , pour deux ou trois qui gagnaient des abbayes à la loterie de la faveur rojale , la plupart tiraient du roi, à titre d'aumônes honteusement mendiées , quelques dons précaires , ou figuraient sur l'état des gages des domestiques dans les maisons des grands seigneurs. Louis XIV^ en pensionnant les gens de lettres sur sa cassette , les enleva à la clientèle des nobles. En même temps la régularité du don fit regarder, comme un droit attaché au mérite, ce qui n'avait été jusqu'alors que le prix capricieux de quelques flatteries bien tournées, et l'État parut avoir donné ce que le roi s'interdisait de reprendre. Dès lors, flatter ne fut plus nécessaire où le caprice ne distribuait plus les récompenses; et ce que Saint-Simon a dit de ce poison de l'adulation qui « déifia Louis XIV jusque dans le sein du christianisme, d n'est pas vrai des gens de lettres pensionnés , auxquels la reconnaissance n'a rien fait dire que la postérité n'ait ratifié.

Au reste, le plus bel éloge qu'aient fait de ce prince les écrivains ses contemporains, c'a été de réfléchir dans leurs ouvrages les qualités de son gouvernement, dans ces années si glorieuses et si fécondes. La création qui produit des faits nouveaux, et celle qui tire de faits connus des applications nouvelles, la hardiesse réglée par le goût,

DE LA LITTERATURE FRAJÎÏÇAISE. 3o3

l'esprit d'ordre et d'nnité, telles sont les qualités du ffouverneraeut de Louis XIV. Ouvrez les chefsd'œuvre écrits sous rimj)ression de ce magnifique spectacle; tous ne sont-ils pas marqués des mêmes qualités, création, hardiesse, goût, ordre, unité? Les livres sont l'image la plus Hdèle de l'État : ils sont aussi , dans une certaine mesure , l'image du roi, ou plutôt et cette réserve est à l'honneur seul des écrivains l'image de ce qu'il j avait du grand homme dans le roi.

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