IL
ISFLrE>'CE PERSOXXELLE DE LOUIS XIV.
Chaque époque se forme de ce qu'elle désire et de ce qu'elle regrette, une sorte d'idéal du bien public dont toutes les imaginations sont occujîées, et qui se manifeste dans tous les ouvrages de l'esprit. Au dix-sej^tième siècle, l'idéal, c'est la royauté. C'est que la royauté seule pouvait donner à la France ce dont elle avait soif, la stabilité , l'ordre, l'unité. Tout le monde avait besoin du roi : la bourgeoisie contre les grands seigneurs ; la petite noblesse, contre la grande; le peuple, contre la gabelle et la guerre civile. Ce ne fut pas une pure idée de rhétorique qui fit faire à Balzac son Prince; il en trouva le sujet dans ce désir universel qu'on avait alors d'une royauté forte, respectée, qui mît fin aux guerres civiles et à l'anarchie. Je trouve dsns ce livre le roi, tel que l'appelaient les bons ci-
toyens. Les qualités que Balzac prête à Louis XIII sont celles qu'on eût voulu voir dans ce prince, pour que Riclielieu fut moins nécessaire. La vaine déclamation qu'il y mêle, par fausse chaleur ou par flatterie, n'empêche pas de sentir ce que ce portrait a, pour l'époque, de vrai et de vivant.
Les désordres de la Fronde ne firent qu'attacher plus fortement la nation à cet idéal. Ceux môme qui avaient trouvé un moment leur compte à l'effacement du roi, sous le règne d'un premier ministre, s'étaient enfin convaincus qu'il vaut mieux qu'un seul possède ce qui ne peut se partager sans dommage entre plusieurs. Mazarin mort , le rideau qui cachait le roi tomba , et l'idéal rêvé par tout le monde apparut dans la personne d'un jeune prince qui, comparé aux autres hommes, était lui-même une sorte d'idéal.
Il avait les plus rares qualités du corps, de l'esprit et du caractère, Uu air d'empire et d'autorité qui, même sous le masque, le faisait reconnaître entre ses courtisans les mieux faits * : un visage qui remplissait la curiosité des peuples -^ : une majesté qui n'avait rien de farouche ; un abord charmant ; un air grand et auguste qui tout seul annonçait le souverain 3 ; un roi , tel que les poètes nous rej^résentent ces hommes qu'ils ont divinisés * ; que sa
1 La Bruyère, du Souverain et de la république. - Mémoires de Choisy. ^ irassillon, Oraison funkhre de Louis XIV. '' ifémoires de Jil""^ de Motteville.
taille, son port, sa beauté et sa grande mine, et jusqu'au son de sa voix , l'adresse et la grâce naturelle et majestueuse de sa personne, faisaient distinguer jusqu'à sa mort comme le roi des abeilles ' ; c'est ainsi que tous les yeux voyaient la personne de Louis XIV. Les poètes, non les Benserade, mais les plus grands, le célébraient à l'envi, et les prédicateurs n'y contredisaient pas.
Quelle taille , quel port a ce fier conquérant ! Sa personne éblouit quiconque l'examine ; Et quoique par son poste il soit déjà si grand, Quelque chose de plus éclate dans sa mine -.
Ajoutez à cet avantage « incomparable et unique » de toute sa figure^, que l'abbé de Choisy, qui va trop loin, appelle un visage solaire, une adresse merveilleuse à tous les exercices du corps, danse, mail, paume, cheval, chasse, voiture; du courage à la guerre dès sa plus grande jeunesse, lorsqu'aux sièges de Belle-Garde et d'Etampes « on tirait, dit la Porte, force coups de canon sur lui, sans que cela lui donnât de la crainte '* , » et plus tard , dans la guerre de Flandre, quand personne ne souhaitait la bataille de meilleur cœur, et ne voulait être plus résolument que lui au premier rang ''. Il est vrai que ce courage était sans fougue, sans oubli de la ma-
1 Ml moires de Saint-Simon.
- Molière, les Plaisir.-xle l'Ile enchantée. ^ Mémoires de Saint-Simon.
'' Mémoires de la Porte. Il ajoute : « Ceux qui l'ont vu dans les dernières occasions disent qu'il est intrépide. »
^ Lettres de M"^ de Scvigné. Elle le tenait de M. de Pompone.
jesté royale, comme cette majesté était elle-même sans roideur. Tont, dans ce prince, sa marche, son port, sa contenance, tout, jusqu'au moindre geste, était mesuré, décent, noble, grand, majestueux, et toutefois très naturel '. C'est là le dernier trait, et la perfection même des qualités de la personne , la majesté unie au naturel. Les témoignages du temps sont unanimes sur ce point.
Pour les qualités de l'esprit, Louis XIV eut au ]ilu3 liant degré toutes celles que demande la royauté, et, dans une mesure marquée par les devoirs du rang, la plupart de celles qu'on admire dans un homme privé. Cet esprit se montra tout à coup et tout entier dans ses premiers actes. « Son grand sens, dit M.^^ de Motteville, et ses bonnes intentions firent connaître les semences d'une science universelle qui avaient été cachées à ceux qui ne le voyaient pas dans le particulier ; car il parut tout à coup politique dans les affaires d'Etat, théologien dans celles de l'Eglise, exact en celles de finance ~. t> On était frappé tout d'abord de la précision de ses paroles, image, dit Bossuet, de la justesse qui régnait dans ses pensées '. Leur rareté et leur brièveté ajoutaient à leur force, outre le choix et la majesté qui rendaient tout précieux *. On les recueillait comme les maximes de
1 Mémoires de Saint-Simon.
- Mémoires de M™'^ de Motteville.
Bossuet, Oraison funèbre de Marie-Thérèse. ■* Mémoires de Saint-Simon.
r;E LA LITTERATURE FRANÇAISE. oi)7
la sagesse ^ Cette précision et cette majesté qui donnaient tant de j^oids à ses paroles, soit dans ses réponses aux ambassadeurs des princes, soit dans les conseils, étaient tempérées, dans les entretiens avec les particuliers, par une politesse et une grâce de discours, qui trouvait toujours à placer ce qu'on aimait le plus à entendre ~. « Le roi, dit l'aLbé de Choisv, est peut-être l'homme de son royaume qui pense le plus juste, et qui s'explique le plus agréablement. Ses moindres paroles ont toujours un certain sel qui leur donne de la force et de l'agrément. Il est véritablement roi de la langue, et peut servir de modèle à l'éloquence française ^. » A en croire le maréchal de Berwick, ses réponses les moins préparées renfermaient en peu de mots tout ce qu'il y avait à dire de mieux selon les temps , les choses et les personnes ^. C'est ce que confirme Saint-Simon. Jamais homme, selon lui, ne fut si naturellement poli, ni d'une politesse si fort mesurée , si fort par degrés , ni qui distinguât mieux dans ses réponses l'âge, le mérite et le rang -^ ce S'il fallait badiner, dit encore le maréchal de Berwick , c'était avec des grâces infinies , un tour noble enfin , que je n'ai vu qu'à lui. » « Il faisait, dit Saint-Simon, un conte mieux qu'homme du monde ; et aussi bien
1 Massillon, Oraison funèbre de Louis XIV.
- ilassillon. Oraison funèbre de Louis XIV.
"^ }f<}mo}res de Choisy.
■' ilvinoires du maréchal de Berwick.
^ Mémoires de Saint-Si7non.
358 HISTOIEE
nn refit. Ses disconrs les plus communs n'étaient jamais dépourvus d'une naturelle et sensible majesté. » On sait par cœur ces vers du Tartufe :
D"un fin discernement sa grande âme pourvue Sur les-choses toujours jette une droite vue.
Ceux-ci sont moins connus :
Ce monarque, dont Tâme aux grandes qualités Joint un goût délicat des savantes beautés. Qui, séparant le bon d'avec son apparence, Décide sans erreur, et loue avec prudence, Louis, le gi-and Louis, dont l'esprit souverain Ne dit rien au hasard et voit tout d'un œil sain *.
Sur les qualités de la personne , comme sur Tesprit de Louis XIV, on n'en est pas réduit à choisir entre des jugements contradictoires. Ses ennemis ne l'admirent guère moins que ses amis, et les mémoires secrets ne démentent j^oint les éloges publics. Louis Xr\^ avait imprimé dans tous les esprits une image de beauté , de grandeur et de naturel , demeurée plus forte que les préventions personnelles.
La perfection des qualités de l'esprit , c'est le goût , comme la perfection des qualités de la personne, dans un rang si élevé et au sein même de la majesté, c'est le naturel. Je ne m'étonne donc pas qu'un prince que Molière qualifie de toi judicieux ~ eût du
1 Poème du Val-de-Grâce. C'est aussi le sentiment de Saint-Simon : c. Jamais, devant le monde, rien de déplacé ni de hasarde. »
2 Plus loin, même passage :
Et l'on sait qn'en deux mots ce roi judicieux Fait des pins beaux travaux l'éloge glorieux.
goût, le goût n'élant que la plus grande délicatesse du jugement. De là son éloigncment tout d"a- Lord pour M""^ de Midntenon, qu'il soupçonnait d'être une précieuse, et son goût trop vif quand il la vit si sensée et si naturelle. C'est par le goût qu'il apercevait les travers aussi vite que Molière, et ([u'il laissait aux autres à en faire des railleries'. Il ne rendait les gens ridicules que par la comparaison qu'on faisait d'eux avec ce type de décence, de noblesse et de naturel , qui se personnifiait en lui. Il en est resté un témoignage piquant : c'est ce mot de "Vardes, un des seigneurs les plus à la mode au commencement du règne, qui disait, en revenant d'un long exd : a. Sire, quand on est loin de Votre Majesté, on n'est pas seulement malheureux, on <levient encore ridicule. »
Le portrait que font de son caractère les mêmes témoins n'est guère moins beau : « Dieu , dit l'un d'eux, lui avait donné toute l'élévation nécessaire à un grand roi ~. » Un autre loue en lui la parfaite égalité d'humeur ; un cœur ouvert , sincère, et dont on croyait voir le fond ; un esprit de droiture et d'é-
1 n faut lire, dans les Œuvres de Louis XIV. le passage où il recommande à son petit-fils d'éviter la raillerie. Ce morcean égale les meilleurs de la Bruyère, et U respire je ne sais quoi de grand et de royal qui ne sent pas son homme de lettres. Louis XIY conseillait à son petit-fils ce qu'il faisait lui-même ; car la Bruyère le loue d'avoir a un grand éloignement pour la raillerie piquante , ou assez de rai.=on pour ne se la permettre point. » Du, Souverain ou de la république.
2 Mémoires de Jf°* de MoUecille.
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quité jusqu'à prononcer contre soi-même ^ C'était, dit un autre, un maître humain, facile, bienfaisant, aifable, ayant un fonds d'honneur, de droiture, de probité , de vérité ~. Bossuet parle de sa bonté , qui , dit-il , « ne pouvait pas être assez estimée ^. ■» La Fontaine la célèbre en ces vers :
Tous témoignez en tout une bonté profonde, Et joignez aux bienfaits un air si gracieux,
Qu'on ne vit jamais dans le monde De roi qui donnât plus et qui sût donner mieux *.
Celui de tous ces témoins qui lui rend la justice la plus étroite , et qui serait plutôt suspect de retrancher que d'ajouter, Saint-Simon, rappelle ces audiences où il écoutait avec patience, avec bonté, avec envie de s'éclairer et de s'instruire, et où il n'interrompait que pour y parvenir. « On y découvrait , dit-il , un esprit d'équité et de désir de connaître la vérité, quoique en colère quelquefois, et cela jusqu'à la fin de sa vie. •» Mais ce sont là seulement des qualités de commerce. Pour les parties héroïques du caractère, on croit lire une Vie de Plutarque, aux endroits où Saint-Simon parle c< de sa fermeté dans les malheurs de toutes sortes qui accablèrent le dernier tiers de son règne ; de sa tranquille constance dans les derniers jours de sa vie ; de cette égalité d'àme qui fut toujours à l'épreuve de la plus légère
1 La Brayère, du Souverain ou de la république, - Massillon, Oraison funlbre de Louis XIV.
Oraison funhbre de 3Iarie- Thérèse, ■* Épître XVIII.
impatience ; de cette gravité , de cette majesté qui l'accompagna jusqu'au dernier moment . de ce naturel (lui y surnagea, avec un air de vérité et de sim- })licité qui bannirent jusqu'au plus léger soupçon de représentation et de comédie K »
Une des qualités les plus caractéristiques de Louis XIV, ce fut l'art d'emprunter à autrui sans imitation et sans gêne , et de s'approprier toutes choses avec une facilité admirable '-. Sans doute la médiocrité de son éducation lui rendait ce secours nécessaire ; mais c'est le trait d'un caractère droit et d'un esprit excellent, non seulenient d'en avoir usé quand on le lui offrait, mais de l'avoir recherché. Le goût de la vérité, le don de l'attirer par la douceur et les grâces , en mettant à l'aise ceux qui pouvaient la lui dire, le don non moins rare de se l'approprier, pour en faire usage dans sa conduite , ce sont là des qualités supérieures , parce que la volonté y a peut-être plus de part que la nature. Je n'en trouve pas le mérite diminué par cette complaisance en lui-même que lui reproche Saint-Simon , et qui lui persuadait que ce qu'il tirait ainsi des autres lui venait de son fonds. La remarque même en est puérile ; car en quoi la connaissance qui nous vient du commerce des hommes nous estelle moins propre que celle que nous tirons de l'éducation? En quoi diffère du don « d'emjirunter sans imitation et sans gène » le don de créer? La
1 Mémoires de Saint-Simon.
- Ibid.
UIST. DE LA Liniil!. — T. II, 21
complaisance en soi-même de Louis XIV ne ressemble-t-elle pas à celle de Molière, disant des emprunts qu'on l'accusait de faire aux anciens : « Je prends mon bien où je le trouve? »
Il nous reste une image magnifique des qualités de Louis XIV : c'est ce palais de Versailles, qui porte une si sensible emj)reinte du grand roi. Personne n'en a fait un plus bel éloge que Saint-Simon, par la manière même dont il le critique. « Saint- Germain, remarque-t-il , offrait à Louis XIV une ville toute faite et que sa position entretenait jiar elle-même. » Il l'abandonna pour Versailles, le « plus triste et le plus ingrat de tous lieux, sans vUe, sans bois, sans eau , sans terre , parce que tout y est sable mouvant ou marécage; il se plut à y tyranniser la nature, à la dompter à force d'art et de trésors. Il n'y avait là qu'un très misérable cabaret ; il y bâtit une ville entière '. » Que manque-t-ilà ce jugement, sinon d'être conséquent, pour être le plus bel éloge des travaux de Versailles ? Louis XIV « abandonna Saint-Germain : » qu'avait-il à faire pour une ville toute faite et s'entretenant par elle-même ? « H choisit le plus triste et le plus ingrat de tous les lieux : » où donc les embellissements étaient- ils plus nécessaires? « Sans bois : » il en fit planter, qui font de Versailles un des plus beanx lieux du monde. « Sans eau : » il eu fit venir par-dessus les montagnes, en suscitant les inventions de la science. c( Sans terre : )>
1 Mémoires de Saint-Simon.
il répandit la terre et la végétation sur ce sable mouvant et sur ces marécages. « Il se plut à y tyranniser la nature : » où donc est la Leauté du travail de l'homme, si ce n'est dans sa lutte avec la nature ? « Il fit une ville entière où il n'y avait qu'un cabaret : » mais c'est là le génie même : faire quelque chose de rien. Racine y voyait toute l'invention dans la tragédie '. Où la nature a tout fait, faut-il que l'art vienne étaler son impuissance à l'embellir? Marly réunissait la plupart des beautés naturelles qui manquaient à Versailles ; et pourtant le palais et les jardins de Marly ont dis})aru. La création de Versailles était un acte de roi fondateur ; une ville s'élevait autour du palais. Marly fut bâti quand Louis XIV était fatigué de la foule, peut-être las du beau, et qu'on parlait déjà de la difficulté de l'amuser. Enfermer dans l'étroite anfractuosité d'une colline une immense construction solitaire, ce n'était plus une pensée du grand roi , mais un caprice de l'homme. Aussi un excellent air, des bois magnifiques tout alentour, la même vue que des hauteurs de Saint-Germain, avec l'avantage d'une colline plus douce et plus accessible, d'où l'on j^eut suivre de l'œil les charmantes sinuosités de la
1 Préface de Bérénice : « Ils ne songent pas qu'au contraire toute ritivention con.iii'te àjaire quelque chose de rien, et que tout ce grand nombre d'incidents a toujours été le refuge des poètes qui ne sentaient dans leur génie ni assez d'abondance ni assez de force pour attacher durant cinq actes leiu-s spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l'élégance de l'expi'ession. »
Seine, tant de beautés ne sauvèrent pas Marly de la destruction qui a épargné Versailles.
C'est donc à Versailles qu'il faut aller chercher l'image du génie et de la personne de Louis XIV. C'est là qu'on j sent, pour ainsi dire, sa présence et qu'on y respire sa grandeur. Le palais y a la grande mine de l'hôte. La justesse de ses pensées reluit dans ces belles proportions ; sa faculté d'emprunter à autrui sans gêne paraît dans ces libres imitations de l'art antique ; sou goût est marqué dans la beauté de l'exécution. La majesté royale remplit ces vastes galeries , et il semble que l'impression s'en fasse encore sentir dans celles des parties de ce prodigieux édifice qu'il n'a pas été nécessaire de transformer pour les conserver. Que dirai-je des jardins, dont le dessin est si grand, qu'en même temps que les sens y sont flattés j^ar toutes les commodités de la promenade, la majesté du lieu y tient sans cesse l'esprit occupé de l'idée du beau, dont l'étendue est si vaste, qu'à côté de ces immenses allées, où il peut y avoir foule sans entassement, il est, pour ceux qui n'aiment pas la foule , des solitudes secrètes et salubres ? Ce lieu sans air est inondé d'air; les yeux ne rencontrent que des bois et des eaux dans ce lieu sans eau et sans bois ; le soleil se couche chaque soir au bout de la naj)pe d'eau lointaine qui termine ce lieu sans vue. Où trouver plus de plaisirs pour les yeux et plus de sujets pour la pensée , que dans cet horizon tracé de la main du grand roi ?
Cotte image de grandeur que Louis XIV a comme imprimée à Versailles, je la reconnais dans tous les écrits qui ont paru sous son règne. Chaque chef-d'œuvre réfléchit tous les traits de l'idéal. L'amour de la vérité, la grandeur dans le naturel, la faculté d'emprunter sans imitation, la perfection du goût, je ne sache i)as un écrit durable de cette époque où l'on ne trouve toutes ces qualités appropriées au sujet.
Est-il besoin de faire une réserve, et de dire que, pour donner tout à Louis XIV, je n'ôte rien à personne? Sans doute les écrivains de son temps avaient naturellement tous ces dons, par la même faveur du ciel qui donnait à la France un grand gouvernement et un grand roi. Qu'on aille plus loin encore, pour ne rien diminuer do leur gloire; qu'on réduise l'influence de Louis XIV à des ressemblances heureuses entre ses contemporains et lui. Écrivains et roi, je le veux bien, se sont simplement entendus : le roi n'a pas eu à diriger, ni les écrivains à suivre. Mais, à moins de nier le caractère le plus saillant de la société au dix-septième siècle, c'est-à-dire l'ascendant du roi sur la nation, il faudra bien reconnaître que les écrivains ont dû rechercher les qualités qui se recommandaient de l'exemple de Louis XIV, et se défendre des défauts qui choquaient son goût. La Bruyère l'a dit, dans une réflexion sur ce goût de comparaison qu'ont les princes, sans autre science ni autre règle : ce Tout ce qui s'éloigne trop de Lulli, de Racine et de Le-
brun est condamné K y) Ne serait-ce pas une assez belle part pour Louis XIV, dans les pompeuses merveilles de son siècle, d'avoir tenu en disgrâce tout ce qui s'éloignait de l'excellent?
Au surplus , que ne s'en rapporte-t-on aux écrivains eux-mêmes , à titre d'esprits justes et d'honnêtes gens? J'en crois la Fontaine, quand il dit :
Vous savez conquérii' les Etats et les hommes ; Jupiter prend de vous des leçons de grandeur, Et nul des rois passés, ni du siècle où nous sommes, N'a su ei bien gagner l'esprit avec le cœur... Vos moindres volontés sont autant de décrets, Yos regards sont autant d'arrêts •*.
J'en crois ces vers si nobles et si éloquents de Boileau :
... ila muse, occupée à cet unique emploi, Xe regarde, n'entend, ne connaît plus que toi. Tu le sais bien pourtant, cette ardeur empressée N'est point en moi l'effet d'une âme intéressée. Avant que tes bienfaits courussent me chercher, Mon zèle impatient ne se pouvait cacher : Je n'admirais que toi. Le plaisir de le dire Vint m'apprendre à louer au sein de la satire''.
J'en crois Bossuet, s'écriant du liant de la chaire, après un éloge du roi à peine monté sur le trône : « Je ne brigue point de faveur, je ne fais point ma cour dans la chaire, à Dieu ne j^laise ! Je suis Français et chrétien ; je sens, je sens le bonheur public,
1 La Bruyère. Des Grands.
- Épitre xviii.
^ Éoitre vu.
et je décluirg-e mon cœur devant Dieu'. » Cette udmiration universelle des lettres pour Louis XIV n'est pas une conspiration de flatterie, mais l'impression forte que de grands écrivains recevaient des qualités du roi et de la grandeur de la France, depuis que sous ce roi , comme dit encore Bossuet, elle avait ap})ris à se connaître -'.
Louis XIV exerça une autre sorte d'influence, la plus directe et la plus puissante, par ses rapports personnels avec les écrivains. Ses libéralités discrètes et proportionnées contribuèrent à la fortune de quelques-uns, et furent toute la fortune de quelques autres. Il n'en combla aucun : c'eût été faveur excessive et caprice. Certains de ses i)rédécesseurs en avaient donné des exemples qui n"ont pas tourné à leur louange, les dons aj'ant été trop souvent au-dessus des mérites. Mais aucun homme de lettres n'eut à arracher de lui, par des imDortunités ou par des flatteries affamées , des grâces précaires et embarrassantes. Louis XIV fixa la condition des gens de lettres : il les honora dans sa faveur, il les respecta dans ses bienfaits. S'il ne trouva pas bon qu'ils s'occupassent des afiaires de l'Etat, ce fiit moins jalousie de son pouvoir ou impatience de la critique, que par une juste idée du rôle de l'écrivain. La tâche de gouverner était la sienne, et, eûtil été d'humeur à la partager, il ne pouvait pas lui venir à l'idée de la partager avec des poètes. Mais
1 Serjnnn sur /es Dijmons.
- Oraison funèbre de Marie-Thérèse.
nul écrivain n'eut à immoler aux défauts du roi, ou à taire, pour faire sa cour, aucune vérité de Tordre moral, ni à entretenir la protection royale par des redevances régulières d'adulation. Depuis l'exemple donné par Louis XIV, il n'y a eu que deux conditions honorables pour les écrivains : ou cette dépendance à l'égard du roi, par des libéralités régulières et méritées; ou l'indépendance absolue, par la faveur du public qui enrichit l'écrivain, et par des lois justes qui l'appellent aux premiers rangs dans l'Etat.
SUR yPELS GENRES S'EST FAIT SENTIR PLUS PARTICULIÈRE- MENT l'influence PERSONNELLE DE LOUIS XIT.
Voilà ce qu'a fait Louis XIV pour la condition des écrivains : voici ce qu'il a fait pour les écrits.
Son influence s'est marquée plus particulièrement sur trois genres, le poème dramatique, la satire littéraire et l'éloquence religieuse. Le théâtre surtout et la chaire se sont ressentis de sa fréquente présence : le théâtre, pendant la plus glorieuse époque de son règne; la chaire, depuis la fin de son âge mûr jusqu'à sa mort, après avoir été un goût sérieux dans ses plus belles années.
Le théâtre n'eut pendant longtemps qu'un idéal, dont les traits sont répandus dans tous les poèmes dramatiques d'alors : c'est Louis XIV jeune homme; c'est cette puissance si facilement portée, tant de
gloire en si peu de temps, ses passions mêmes, qui tiraient je ne sais quelle grandeur de sa jeunesse, de la beauté de sa personne, de l'éclat de ses victoires, de la dignité royale jamais oubliée, de tous les devoirs de bienséance et d'affection sérieuse gardés envers la reine, non pour atténuer de graves torts par des égards, mais parce qu'il savait se gouverner dans l'entraînement. L'impression qu'en avait reçue Quinault lui inspira et fit réussir ces pièces, plus doucereuses que passionnées, qui donnaient tant de dé|)it à Corneille vieillissant. Les sujets applaudissaient à ces agréables ceintures du roi. Ou s'intéressait, faut-il le dire? à ses amours, à cause de la décence qui en écartait le mépris, et parce qu'on le savait d'ailleurs appliqué aux soins de l'État, exact au travail qui lui était si nouveau, et capable, quand il le fallait, de se rendre maître de sa passion.
Je devrais avoir du scrupule à recherclier comment le théâtre a tiré des beautés durables d'actes que réprouve justement la morale même la plus mondaine. Mais le même attrait qui intéressait les contemporains aux fautes domestiques de Louis XIV me porte, comme malgré moi, à toucher un point si délicat et à examiner par quelles circonstances l'art ni la morale dramatiques n'ont souffert de la faveur accordée à un mauvais exemple.
Un mot expressif de Saint-Simon, si fertile, comme on sait, en mots de ce genre, et qui n'est suspect ni d'indulgence pour Louis XIV, ni de
complaisance pour ses amours, me met sur la voie. Parlant de la jeunesse du roi, comprimée par Mazariu, sous le joug duquel il commençait à pointer^ ce prince, dit-il, sentit V amour. Ce ne fut donc pas seulement ardeur du sang; Louis XI Y aima sérieusement, jusqu'au sacrifice. Il connut cette passion qui développe le cœur, et qui tire l'homme de luimême par la séduction du plus grand amour de soi. Quand il fallut rompre avec la nièce du cardinal Mazarin, Marie Mancini, il faisait pitié à la reine sa mère, par la profonde tristesse où l'avait jeté, disait celle-ci, la perte de ce quïl aimait. Mais, ajoutait-elle, il était « tendre et raisonnable tout ensemble ; » il trouva des forces dans sa raison , dans son bon naturel, « dans une âme à qui Dieu avait donné toute l'élévation nécessaire à un grand roi '. » M™® de la Fayette, dont la réserve à peine obligeante sur Louis XIV trahit l'âme de quelques frondeurs plus résignés que réconciliés, rend le même témoignage de la tendresse extraordinaire du roi -. Le sérieux et la profondeur de ses passions adoucirent les jugements qui furent portés sur ses désordres, où d'ailleurs ne parut jamais l'odieux du pouvoir absolu, et où le roi ne prit que ce qu'on oifrait à Thomme : témoin la Vallière, qui mourut pour le monde le jour où elle cessa d'être aimée.
Quand la j^olitique maria Louis XIY avec une
1 Mémoires de J/™^ de MottevlUe
2 Mémoires de J/"^ de la Fayette.
princesse qui ne sut jamais parfaitement la langue de son époux et de ses enfants, le cœur du jeuue roi était encore tout frémissant d'un premier amour qu'il avait dû vaincre. Le goût du devoir, une affection d'estime pour la reine, ne le défendirent })as des tentations de la jeunesse et de la toute-puissance. Il aima de nouveau, et il succomba. Une certaine faveur de l'opinion encouragea cette faute, et, dans la facilité des mœurs d'alors, il ne se trouva personne pour s'indigner qu'un prince jeune, charmant, adoré, après avoir accepté, pour le bien de l'Etat, la contrainte d'un mariage politique, eût cédé à une passion sérieuse, en gardant à la reine les égards et la bouté, et en ne négligeant aucun des devoirs du roi. Les lettres, qui sont })leines de condescendance pour tout ce qui est de l'iiomme, et surtout pour les faiblesses des grandes âmes exprimèrent sous mille formes cette faveur de l'opinion. A aucune époque l'amour n'a été mieux peint, ni sous des traits jilus nobles et j^lus touchants. On en avait pris l'image dans Louis XIV lui-même , chez qui l'amour était à la fois passionné et réglé, outre cette décence qui avait le mérite d'un sacrifice à la pudeur publique. Tous les héros du théâtre d'alors sont tels qu'Anne d'Autriche représente son fils, « tendres et raisonnables. » Ceux-là seuls intéresseront toujours l'esprit humain. L'amour n'est touchant que dans les grands cœurs, parce qu'il s'y trouve accompagné de la raison qui le rend naturel en lui ôtant tout air d'inii-
tation, et honnête eu le subordonnant au devoir 011 en l'y sacrifiant.
Ces remords même , dont Boileau veut que l'amour soit combattu au théâtre, pour que la peinture en soit plus pathétique ^ , n'ont pas été inconnus à Louis XIV. Dans sa passion pour M™® de la Vallière, et plus tard pour M™'' de Montespan, le devoir se fit sentir bien longtemps avant la satiété, et troubla le passé par des regrets, le présent par des scrupules douloureux. Le roi , pour se guérir de ce dernier amour, demanda l'aide de Bossuet, et il souffrit ces conseils sévères qui lui montraient dans les malheurs du royaume le châtiment des fautes du roi. Telle était encore la violence de sa passion, que le grand évêque ne lui enjoint pas, au nom du devoir chrétien, d'en triompher en un instant : « Ce serait, écrivait-il au roi , vous demander l'impossible. » Il l'invite seulement à c( tâcher de la diminuer un peu; à craindre de l'entretenir. » Mais, dans une autre lettre écrite plus tard , « avec une indépendance absolue , aussi bien qu'avec un zèle et une ardeur extrêmes, » il l'en pressait au nom des peuples soufî'rants. En lui prescrivant comme l'unique remède des maux publics « la résolution de changer dans sa vie ce qui déplaisait à Dieu, » Bossuet le rendait responsable de ces maux '. A la vérité, c'est par le commandement même du roi que Bossuet lui tenait ce
1 Art jjoêtique, chant m.
^ Œuvres de Bossuet, Lettres diverses, 24 et 25.
DE LA LITTERATURE FRANÇAISE. C7o
sévère langage : mais n'était-ce pas l'effet d" un secret niécontentf'^inent de soi-même que de commander il la voix la plus libre alors , à la voLx de l'évêque, de lui parler de ses fautes? Croit-on que rhomme le plus obéi et le plus flatté qui liit au monde ne sentît pas , sans quelque humiliation , le reproche sous la déférence, et la condamnation dans le conseil même de se corriger?
Ce sérieux de la passion, cette violence, ces combats qui agitèrent le cœur de Louis XIV, le théâtre d'alors en est l'image fidèle. Là aussi l'amour est sérieux : il est violent, il est combattu. Dans les pièces où le devoir succombe, l'amour est à la fois malheureux et criminel; dans celles où le devoir l'emporte, l'amour est encore malheureux, quoiqu'il soit innocent. Toujours profond et noble, on ne le confondit point avec ce désordre grossier de l'imagination et des sens, qui iisurpe son nom et prétend vainement à l'intérêt qu'il inspire ; toujours combattu, souvent sacrifié au devoir, Louis XIV n'en put regarder la peinture comme une flatterie adressée à ses fautes, ni le public garder des doutes dangereux sur les suites toujours funestes d"uu amour illégitime.
§ IV