‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 28 sur 38 · DE CE QUE DOIT LA. COMÉDIE A LOUIS XIV · texte numérisé non relu

DE CE QUE DOIT LA. COMÉDIE A LOUIS XIV

Que ne doit pas la comédie à Louis XIV? Il lui fournit la société même qui devait lui servir de ma-

tière ; il lui indiqua ses originaux , et la protégea contre leurs cabales ; il fit amitié avec elle dans la personne du grand poète qui la personnifie. Molière.

Avant Louis XIV, Fétat de la société n'était guère propice à la comédie. Les circonstances avaient exagéré tous les caractères. Les troubles civils, en faisant ]ieser sur tout le monde la nécessité d'attaquer ou de se défendre, avaient jeté, pour ainsi dire, chacun hors de sa mesure et de sa vérité. L'esprit de faction empêchait le développement de l'esDrit de société , lequel est l'âme de la comédie. Un autre mal, non moins profond, affligeait la France. L'imitation des mœurs étrangères, cette tyrannie secrète qui -s'insinue dans une nation sous la forme d'une mode , y avait altéré insensiblement les caractères et les esjîrits. Tout, à cette époque, jusqu'à l'héroïsme, portait la livrée espagnole. Ainsi , d'une part , point d'esprit de société à cause de l'état de guerre, qui rendait toutes les situations précaires et isolait toutes les classes ; de l'autre, une grave altération du caractère national, fruit de la longue intervention de l'Espagne dans nos affaires, tel est le double trait qui caractérise la société française pendant la minorité de Louis XIV.

Cet état s'est peint dans un genre de poème dramatique qui n'a jamais pu prendre racine dans notre pays, la tragi-comédie, si populaire en Espagne. Presque tous les ouvrages de théâtre, à cette

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époque , en affectaient la forme. Il y eut un Jour où, à Tcxemple de la société qui chercliait à se déga<;-er de Tétat de faction, la comédie rompit cette union forcée avec la tragédie, et Corneille essaya de la produire seule sur la scène où il avait fait jouer Polyeucte. Mais la société d'alors n'offrant au poète , au lieu de ridicules, que des passions violentes, au lieu de caractères, que des emportements, il alla prendre au théâtre espagnol des travers imaginaires et des caractères de convention. Tel fut le Menteur, ce premier crayon de la comédie qui devait révéler à Molière son génie. Molière lui-même, dans ses premières pièces, n'alla guère plus loin. Beaucoup d'esprit sur des incidents imités du théâtre italien, qui les avait imités du théâtre antique; des amants dans la dépendance de valets de fantaisie ; un dialogue dont la gaieté vient d'un certain feu d'esprit, et non de ridicules vivement présentés, voilà la comédie qui a précédé V École des femmes, voilà Molière avant l'avènement de Louis XIV, et quoiqu'il eût passé l'âge où Corneille avait fait le Cid et les Horaces. Le grand peintre attendait ses originaux; la comédie attendait une société.

Le gouvernement de Louis XIV y pourvut. En détruisant l'esprit de faction . il fit rentrer chacun dans ses limites. Les caractères que les troubles civils avaient exaltés ou comprimés, se calmaient ou se développaient librement dans l'ordre et dans la paix. Toutes les passions avaient été longtemps subordonnées à deux principales, l'ambition du

pouvoir et la peur, ces deux mobiles de l'homme dans les temps de troubles. C'est trop peu dire ; ces deux passions avaient régné seules. Sous le nouveau gouvernement, l'ambition du pouvoir perdit toutes chances, et la peur disparut; dès lors toutes les passions qui en avaient subi le joug retrouvèrent, avec leur liberté, leur physionomie, et l'on vit autre chose que des ambitieux et des poltrons. Les crimes, si communs dans les temps de faction, firent place aux vices, qui sont de tous les temps, aux travers , encore plus universels que les vices , et qui sont la vraie matière de la comédie. Enfin, le cœur humain, où Molière allait lire si avant, s'étendit, pour ainsi dire , et devint plus profond et plus libre . par l'efîet d'un changement qui, en délivrant chaque particulier du poids des préoccupations publiques , le rendait tout entier à lui-même, et le livrait, dans tout son naturel, aux regards de l'observateur.

Deux circonstances contribuèrent surtout à faire naître l'esprit de société : ce fut le mélange des classes et le commerce des femmes.

Avant Louis XIV, l'intervalle qui séparait la noblesse de la bourgeoisie s'était agrandi de tout le terrain que la noblesse avait empiété sur le roi. Il en était résulté des distinctions très tranchées entre les deux classes , et, par l'effet de l'imitation, d'autres distinctions non moins marquées, dans chaque classe, entre les rangs et les professions. La grandeur et l'ascendant de Louis XIV, en abaissant la noblesse, la firent reculer sur les rangs de la bour-

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geoisie, que, dans le même temps, il élevait vers lui par d'habiles choix pour toutes les grandes eliarges de l'État. Le rapprochement de ces deux parties de la nation fit disparaître les plus choquantes des distinctions qui les tenaient isolées, et, de proche en proche, toutes les distinctions particulières entre les rangs et les professions. L'esprit de société se forma de ce rapprochement des deux classes, et du mélange des deux esprits propres à chacune.

Le commerce des femmes y mit le charme qui lui est propre. Rien ne fut plus efficace pour rendre les esprits agréables, les mœurs polies, le langage civil et délicat. La place de plus en plus grande que prirent les femmes dans la société, les bons effets qui en résultèrent, sont l'ouvrage personnel de Louis XIV. Ce fut une émulation entre les citoyens d'imiter la recherche de politesse du roi envers les femmes, cette déférence charmante qui dans le sexe ne distinguait pas le rang , et « qui lui faisait soulever son chapeau, dit Saint-Simon, devant la moindre coiffe qui passait, je dis aux femmes de chambre , et qu'il connaissait pour telles. » Les gens de lettres quittèrent le cabaret pour les compagnies. Le seul inconvénient de ce changement, l'abus du bel esprit, ne gâtait que les esprits médiocres ; les esprits distingués en devenaient plus délicats.

Enfin, sous le règne d'un prince dont le premier acte politique avait été de faire reconnaître par

l'Espagne la iiréséance de rambassacleur franoais sur rambassacleur espagnol à Rome , l'imitation, étrangère disparut. L'esprit français fit comme le roi; il revendiqua enfin sou droit de préséance, eu France, sur l'esprit espagnol. La langue espagnole, si longtemps familière à tous les esprits cultivés, une politique malheureuse l'avait introduite eu France; une grande politique l'en bannit. Ainsi, la société française , considérée soit comme une imao-e des sociétés liuraaines , soit comme type de la vie civile dans notre nation, était rentrée dans son naturel et sa vérité. On n'y voyait plus rien de forcé ni d'étranger. Le cœur et l'esprit s'y étaient assez développés pour offrir à l'observateur ces traits généraux auxquels l'humanité se reconnaît dans tous les temps. La langue avait toutes les qualités qui font la perfection d'une langue pour le pays qui la parle, et qui en assurent l'universalité au dehors. Tout était donc prêt pour la comédie ; Louis XIV lui avait préparé un théâtre de ses mains. Il faisait poser les originaux devant le peintre.

C'est une anecdote connue et non contestée, que Louis XIV en dénonça quelques-uns à Molière, qui les transporta tout vivants de la cour sur le théâtre, où ils ne se reconnurent pas. Nul n'était plus capable de saisir les travers au passage que le prince qui, selon l'expression fort juste de la Harpe, avait établi une sorte de législation des bienséances. Bienséance ne signifie pas étiquette ; l'étiquette n'est que la forme particulière que les mœurs d'un pays,

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la vanité, la mode, donnont à certaines relations de cour ou de société. Il i'aut entendre par Inenséance la science de ce qui sied, la raison dans les relations de la vie civile. Louis XIV se mit du côté de Molière contre tous ceux qui n'avaient pas cette science , ou qui ne se réo^laient pas sur cette raison. Et quand Molière, regardant au-dessus des ridicules, voulut, de sa libre invention, et sans l'indication royale, montrer dans le Tartufe le plus odieux de tous les vices, l'hypocrisie religieuse, exploitant le plus commun des travers, la crédulité, Louis XIV protégea le poète et la pièce, et le plus religieux des rois consacra cette éternelle leçon donnée au genre liumain sur l'abus qu'on peut faire de la religion.

En dépit de la critique , qui en a justement contesté l'authenticité, l'anecdote de Louis XIV, faisant asseoir Molière à sa table, et lui servant une aile de son « en cas de nuit ', » trouve encore et trouvera longtemps créance dans notre pays'-\ C'est une de ces anecdotes qui, par la facilité avec laquelle une nation les accepte et s'obstine à y avoir foi, acquièrent tout au moins la valeur morale de croyances populaires. Pourquoi tient-on à croire que Louis XIV a fait asseoir Molière à sa table , et l'a servi lui-même? C'est qu'on ne doute pas que ce grand prince ne fût capable do se mettre au-dessus

1 Nom donné au poulet qu'on tenait prêt à toute heure pour le roi.

- Moi-même j'y ai cru jusqu'à ces dernières années, et tant qu'on s'est borné à en alléguer, sans la démontrer, la fausseté. Je la retranche de cette édition, parce que la plus grande vraisemblance ne doit pas prévaloir sur la vérité.

de l'étiquette royale pour honorer un poète tel que Molière. Ces traditions sans origine connue, qui se transmettent de livre en livre , forment , à côté de l'histoire authentique, une sorte d'histoire légendaire qui l'explique et la confirme.

Le roi prit toujours la défense du poète contre la cour, où tous les ridicules attaqués par Molière trouvaient protection. Le duc de la Feuillade avait cru se reconnaître dans la Critique de VÉcole des femmes; il s'en était vengé en déchirant avec les boutons de son habit le noble visage de Molière, qui se baissait pour le saluer. Quelques paroles sévères de Louis XIV vengèrent le poète de la brutalité du grand seigneur. Le roi tint sur les fonts de baptême le premier enfant de Molière, deux mois après la requête de Moutfleury, qui l'accusait d'avoir épousé sa propre fille. L'honnête homme dans le roi avait protégé Je Tartufe; l'homme de goût releva le Bourgeois gentilhomme^ accablé à la première représentation par la froideur des courtisans, et, plus tard, les Femmes sazantes , qui avaient si fort blessé tout ce qui restait de bel esprit dans ce siècle du naturel et du grand goût.

Quand le roi hésitait sur une pièce, qu'il n'en avait rien dit à son soiiper, tout aussitôt on s'échappait en mille critiques contre Molière. Les originaux trouvaient les copies détestables ; on espérait accabler Molière sous le mécontentement du roi ; le grand poète lui-même était dans l'angoisse. Mais , à la seconde représentation, quelques paroles char-

mantes du roi dissipaient la caLale, et, coniiiu' dit (Trimarcst, faisaient reprendre Iialeine au jxiète '. C\'lles-ci sont à citer pour la bonté et le grand sens : « Je ne vous ai point parlé de votre pièce à la ])re- « mière représentation -, parce que j'ai appréhendé « d'être séduit par la manière dont elle avait été « représentée ; mais, en vérité, Molière, vous n'avez iC encore rien fait qui m'ait plus diverti, et votre (( pièce est excellente. » Ainsi jugeait Louis XIV, toujours de sens rassis, jamais sur une première impression. Pour les Femtnes savantes, s'il ne dit pas tout d'abord à Molière que sa pièce était très bonne. « c'est qu'il avait dans l'esprit autre chose qui « l'avait empêché de l'observer à la jiremière re- «< présentation. » Une approbation qui se faisait ainsi attendre n'en était que plus précieuse ; outre l'autorité d'un jugement porté avec réflexion, elle vengeait le poète du plaisir que s'étaient fait à l'avance les Trissotins et les Bélises de le voir désapprouvé.

Il n'est pas jusqu'au théâtre où Molière représentait ses pièces qu'il ne dût à la libéralité du roi. La première fois que Molière et sa troupe jouèrent devant la cour la tragédie de Xicomède, ce fut sur un théâtre que le roi avait fait dresser dans la salle des gardes du vieux Louvre. Il leur donna ensuite le théâtre Bourbon. Enfin, il les attacha tout à fait à son service, avec une pension pour la troupe et

1 Ml moires sur Molière.

- Il s'agissait du Bourijeoli (jentllhomme.

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une pension pour Molière. L'époque où Molière reçut cette nouvelle faveur en relève le prix. C'était au fort des réclamations qu'avait excitées le Festin de Pierre, et en dépit d'un libelle, imprimé avec permission du lieutenant de police, dont l'auteur menaçait le royaume du déluge, de la peste et. de la famine, si la sagesse du roi ne mettait un frein à l'impiété de Molière. L'auteur de ce libelle, le sieur de Rochemont, n'était-il pas Tartufe lui-même, prévoyant de loin à qui il allait avoir affaire, et essayant d'étouffer la voix qui, deux ans plus tard, le dénonça au genre humain ' ?

Voilà ce que fit Louis XIV pour la comédie : car Molière, c'est la comédie. Il lui donna protection, pensions, appui, contre ses originaux ; il lui donna l'hospitalité dans son palais ; il le fit de sa suite et de sa cour ; enfin , il lui apprêta une société à la vue de laquelle Molière pouvait s'écrier : « Je n'ai plus (■(. que faire d'étudier Plante et Térence, et d'éplu- (C cher les fragments de Ménandre : je n'ai qu'il « étudier le monde. »

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