DE CE QUE LA TRAGÉDIE DOIT A LOUIS XIV
La tragédie est moins redevable à Louis XIV que la comédie. Corneille n'en avait rien laissé à créer. La société doit tout fournir à la comédie , événe-
1 Le Festin de Pierre est de 1665, et le Tartufe de 1667.
luents, caractères, langue. La tragédie, qui em])ruute ses ])ersonuages aux traditions héroï(|ues ou à l'histoire, peut naître et fleurir même aux époques d'agitation politique. Ce qui reste d'âpreté dans les mœurs civiles, et de violence dans le gouvernement, n'y nuit i)as à certains égards ; elle en tire des lumières pour éclairer les passions fortes et les situations -s-iolentes , où elle va chercher ses principales beautés. C'est ce qu'avait fait Corneille. Les traditions de l'Espagne du moyen âge lui avaient donné le Ciel; il trouva dans l'histoire romaine Horace, Cinna, Polyeucte. L'état de la société française à cette époque, presque autant que le tour de son génie, lui avait donné le goût des sujets héroïques et lui fournissait des ressemblances pour les comprendre et les traiter. Les caractères avaient conservé quelques restes de l'énergie farouche des guerres civiles ; cette grandeur un j)eu forcée qui marque le théâtre de Corneille avait des types vivants à l'époque où il écrivait. Le mépris de la vie , (piand elle est en balance avec le devoir, la passion on seulement quelque bien d'opinion, est le fond des mœurs de cette époque. C'est aussi la source du sublime dans Corneille. Cet excès même de grandeur qui y pousse toute vertu à l'héroïsme, tout vice au crime , ne vient que d'une ressemblance trop lidèle avec un temps où l'imitation étrangère avait donné un air de mode même à la vertu. Xous devions à l'Espagne l'exagération qui ôte au grand le naturel par lequel il se distingue du grandiose.
C'était un des fruits de cette intervention étrangère, que je charge de tous nos défauts d'alors, et qui ajoutait à la dépendance politique la servitude littéraire.
Mais si la tragédie n'était plus à créer après Corneille, il restait, comme on l'a vu ', à la perfectionner, à en donner un type j^lus pur, plus varié , plus complet. Il restait à développer la plus touchante des passions , l'amour, soit qu'il s'assujettisse la raison et triomphe du devoir ~; soit que, dans sa lutte avec l'une et l'autre, il s'autorise de la fatalité ou essaye du crime pour leur résister ^ ; soit que, chaste et innocent, l'issue d'événements plus forts que lui le rende heureux ou malheureux ^. Il restait à créer des rôles de femmes pour personnifier tous ces aspects et toutes ces nuances de Tamour. C'est de ce côté-là surtout que le domaine de la tragédie devait s'étendre, et que des créations nouvelles étaient possibles après Corneille. Il fallait aussi rapprocher du réel les types de la tragédie, tempérer la grandeur par ce quelque chose d'humain que Curiace se félicite d'avoir conservé, et par le naturel qui en est le signe le plus expressif. Ce devait être l'œuvre de Racine. On sent combien l'influence de Louis XIV l'y aida. Dans la part que le poète a faite à la passion de l'amour.
1 Voir la fin du chapitre III.
- Hermione, Rosane.
3 Phèdre.
^ Iphigénie, Atalide, Junie, Monime, Bérénice.
dans ces créations de rôles de femmes, on reconnaît la séduction des exemples du roi ; dans les héros (lu i)()L'te, chez qui la grandeur est toujours accompagnée du naturel, on reconnaît la personne même de Louis XIV.
Louis XIV est dans presque toutes les pièces de Racine « invisible et présent » par ses beaux côtés, est-il besoin de le dire ? Pour ses faiblesses , elles n'y trouvent pas à revendiquer un seul vers à leur excuse. Loin que le roi y soit flatté dans ses fautes, il put voir avant tout le monde des conseils directs (ians certains i)assagcs, où l'allusion devait être d'autant plus efficace qu'elle était plus discrète. Le beau ]i)assage de Brifa?imcus, « où la fureur de Néron à monter sur le théâtre est si bien attaquée , dit Boileau, avertit Louis XIV qu'il ne pouvait plus figurer décemment dans un ballet '. » Il est vrai qu'à ce témoignage de Boileau on oppose ce fait qui est exact, que trois mois après la première représentation de Britanniais, Molière destinait au roi les rôles de Neptune et d'Apollon dans les Amans magnifiques. La pièce fut en effet donnée; mais le roi n'y joua point. C'est assez pour que Boileau ait raison. Et s'il n'est pas impossible que Louis XIV eût gardé jusqu'au temps de Britamiicus quelque envie de figurer encore dans les ballets, pourquoi ne pas faire honneur aux vers de Racine de la résolution qui l'y fit renoncer ?
^ Lettre à M. de ilonchesnai, sur la Comédie.
Quant aux allusions cVEst/œr, ceux-là sans cloute se trompaient , qui voulurent reconnaître dans c( l'altière Vasty » M"^*^ de Montespan ; Louvois dans Aman ; dans Assuérus signant, par troj) de crédulité, l'édit de persécution contre les Juifs, Louis XIY révoquant l'édit de liantes K Mais M''''' de Sévigné ne se trompait pas lorsque, se ravisant sur Esther, qu'elle s'était d'abord défendue d'admirer, elle y trouvait ce mille choses si justes, si bien placées, si importantes à dire à un roi "-. » Racine ne pensait pas plus à rechercher le succès des allusions qu'à éviter, de peur que le public ou le roi n'y vissent des allusions, les vérités de son sujet et les vérités du cœur humain.
Des deux grands poètes dramatiques de ce temps, le plus touché de l'influence de Louis XIV, et, pour ainsi dire, le plus marqué de son empreinte, c'est Racine. Né un an seulement avant le roi, doué comme lui des plus rares qualités du corps et de l'esprit, ayant aussi ce grand air et cette majesté naturelle dont parle Saint-Simon, une sorte de fraternité rapproche le poète et le roi. L'œil fixé sur les destinées du roi, et comme dans la contemplation de cet idéal, Racine semble suivre dans son théâtre la vie de Louis XIV. Il fait pour la première époque des pièces toutes pleines d'amour : c'était le temps
1 J'ai eu moi-même le tort d'admettre, sans l'avoir vérifiée , cette tradition dans les précédentes éditions. Elle a disparu de la dernière.
- Lettre à W^" de Grisrnan. 23 mars 1689.
de la gloire sans revers, des amours qu'excusaient, aux yeux indulgents des contemporains , la jeunesse du ])rince, la froideur d'un mariage ])olitique, le sérieux de la passion toujours, conciliée avec les devoirs de la royauté. Puis , après douze ans de silence, c'est à la prière de la personne la plus chère au roi , c'est pour le roi lui-même tournant à la piété sévère, qu'il écrit Esther et Atkalie. Il est à la fois le poète des années brillantes et le poète des années (le retour.
Il y eut même , entre la vie de Racine et celle de Louis XIV , cette analogie touchante , que Racine , comme Louis XIV, eut son époque de passion i)our la gloire *, d'orgueil de la vie, et son époque de retour chrétien et d'austères pratiques dans l'obscurité de la vie de famille. Seulement Racine coupa court à la jeunesse avant qu'elle fût écoulée; et c'est ce même cœur, d'où Phèdre venait de sortir, qu'il voulut un jour éteindre dans un cloître de chartreux. Un prêtre de sa paroisse , auquel il s'en était ouvert, l'en détourna ; il lui persuada de rester dans le monde, et de s'y marier à une personne pieuse. Catherine de Romanet fut la madame de Maint euon de Racine. Depuis lors , il vécut tout aux soins de ses enfants et à Dieu , qu'il aima , dit M™^ de Sévigné, comme il avait aimé ses maîtresses. Mot charmant, qui fait sentir si vivement la beauté de son sacrifice.
1 Mémoires de Louis Racine.
On ne peut pas donner le nom d'amitié aux rapports qui unirent Racine et Louis XIV. Ce n'est pas que le roi fût au-dessus ou le poète au-dessous du nom et de la chose ; mais le goût personnel ne pouvait pas être plus fort que les rangs et les mœurs. Telle était pourtant la force de ce lien , surtout du côté du poète, que le jour où il parut se rompre, la piété même n'en put consoler Haciue. Le faire mourir du malheur d'avoir déplu, comme un de ces courtisans qui n'existent que par la faveur, et pour qui la disgrâce est le néant, c'est calomnier sa mort. Mais cpi'il ait fait, comme dit son fils', trop de réflexions sur son changement à la cour, lui qui se peint comme « un homme passant sa vie à penser « au roi , à s'informer des grandes actions du roi ; c< lui à qui Dieu, dit-il, avait fait la grâce de ne « rougir jamais ni du roi ni de l'Évangile ~ ; » que le chagrin qu'il en ressentit ait aggravé une maladie qui, plus tard, l'eût sans doute emporté, même au milieu de tous les sujets de contentement ; c'est ce qu'on peut admettre sans faire tort à Racine. Entre deux personnages qu'unissaient, dans une prodigieuse inégalité extérieure, tant de rapports d'âge, de figure, d'esprit, quand l'accord vint à être troublé, ce fut au plus petit et au plus sensible à en porter la peine.
Au temps où nous vivons , dans une société qui , entre autres dépendances , a peut-être secoué la dé-
1 Mémoires de Louis Racine.
- Lettre de Racine à M'"* de ilaintenon.
DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. oSd
férence et le respect, il nous est aisé de railler cet excès de sensibilité dans un si graud homme. Mais prenons garde qn'il vivait à une époque où les plus grands voyaient au-dessus de leurs têtes un plus grand qu'eux, et où Fidée qu'on avait de la royauté mettait hors de toute mesure la personne royale. La disgrâce du roi était insupportable aux plus fermes caractères. On perdait, avec sa faveur, sa place dans une société où chacun tenait son rang du prince ; on perdait sa fonction dans l'État, et, pour ainsi dire, sa raison d'être. Pour Racine en particulier, le seul souDçon d'un refroidissement du roi dut être un malheur. C'était plus que la brouille de deux amis, c'était une rupture entre le poète et son idéal. S'il était quelqu'un parmi nous qui, après avoir « passé sa vie à penser » à une iiersonne illustre , « à s'informer de ses grandes actions, » eût tout à coup perdu ses bonnes grâces, je lui demanderais . comme au seul bon juge , si la douleur de Racine a été indigne de lui '.
Telle fat l'influence de Louis XIV sur l'art dramatique au dix-septième siècle. Molière a peint la société telle que Louis XIV l'avait faite ; Racine a peint Louis XIV lui-même.
1 On a nié la disgrâce ainsi que ie chagrin mortel qu'en éprouva Racine. Mais on ne nie pas qu'il se soit cru un moment suspect de jansénisme ans yeux du roi, et qu'il ait jugé nécessaire de s'en défendre dans ime lettre à M"* de Maintenon. Et puis, il faut bien admettre que Louis Racine a eu quelque raison d'écrire le passage de ses Mémoires que j'ai cité.
Pourquoi ces peintures sont-elles duraLles?
C'est, i)Oi\Y la comédie, qu'à ce moment unique la société française réunissait tous les grands traits de toute société civilisée, tous les rapports des caractères, toutes les diversités des esprits, toutes les physionomies : c'est, pour la tragédie, que le personnage héroïque qui lui servait d'idéal réunissait les principaux traits des hommes à Ciiui Dieu a donné l'empire sm' les autres. Voilà pourquoi les peintures de Molière et de Racine seront toujours vraies, non seulement pour notre nation, mais joour tous les esprits cultivés de toutes les nations.
Une circonstance propre à la comédie du dixseptième siècle en exj)lique la durée et la popularité sans vicissitudes dans notre pays. A aucune époque notre société n'a offert une image plus parfaite de l'esprit français. On a vu comment Louis XIV, en abattant les distinctions , en tirant du peuple des ministres, des généraux, des têtes pour le commandement, avait créé une sorte d'égalité en présence de sa grandeur personnelle et de sa gloire. Les classes, en se mêlant ainsi, ne perdirent aucun de ces traits propres à chacune, dont l'ensemble forme la ^ihysionomie française. Mais toutes furent débarrassées de ce qui les tenait à l'écart les unes des autres , cellesci de privilèges stériles , celles-là d'indignités insurmontables; en sorte qu'il y eut tout à la fois, dans l'esprit français , du prince sans l'étiquette de cour, du grand seigneur sans la morgue aristocratique, du
Ijoiirgeois, sans la petitesse bourgeoise, du peuple sans la trivialité de la populace. C'est ce je ne sais quoi de grand, de hardi, de judicieux, de naïf, qui respire dans le théâtre de Molière. J'ignore quels changements le temps amènera dans la société française; mais, dùt-onvoir s'effacer de plus eu plus les distinctions qui y séparent, non plus les classes, mais les conditions, l'esprit français, tel que Molière l'a représenté, sera toujours l'esprit type, l'esprit national, parce que tous les rangs s'y reconnaîtront toujours à ces traits généraux qui les distinguent et les unissent.
Qu'on ne s'effarouche pas de la part que je fais à Louis XIV dans les chefs-d'œuvre du théàtr(; au dixseptième siècle. On risquerait d'être moins juste que ne l'ont été les auteurs mêmes de ces chefs-d'œuvre. Pour vouloir être plus jaloux qu'eux de leur originalité, il faudrait taxer d'aveuglement ou de flatterie leur admiration pour Louis XIV. Le génie, dans les lettres , ne tire pas moins d'avantage d'un gouvernement qui le comprend et le protège, que ce gouvernement ne tire de gloire des lettres qu'il fait éclore et prospérer. Il y a une fort grande différence j)Our l'homme de génie, qui vient de naître à la vie de l'esprit, d'ouvrir les yeux au magnifique spectacle d'une nation bien conduite, dont tous les actes sont marqués d'invention , de force et de raison , grande au dedans et grande au dehors ; ou d'avoir à percer les ténèbres d'une société qui se débat dans des luttes tumultueuses où l'action dé-
réglée a forcé et dénaturé tous les caractères. Il est fort différent, surtout pour la comédie, d'avoir à i:)eiudre ses personnages au repos, dans le naturel de leurs habitudes, où d'être forcée de les saisir dans quelque mêlée, au passage, dans le flot qui les pousse avec le poète lui-même. Louis XIV n'a fait ni Molière ni Racine , mais il les a mis dans leur naturel et leur vérité. En cherchant dans la gloire de ces grands hommes ce qui leur est venu de Louis XIV, loin de les diminuer, on les fait voir dans leur vrai jour, et l'on explique leur admiration.
§ VI
CE QUE LA SATIRE LITTÉRAIRE ET LA POÉSIE DIDACTIQrE DOIVENT A LOUIS XIT. — MOTIFS DE LA CONSTANTE FAVEUR DE BOILKAU AUPRÈS DE CE PRINCE.
J'ai parlé, au chapitre sur Boileau, du secours qu'il avait reçu de ses contemporains dans sa lutte contre les méchants poètes et les méchants vers. B-ien ne l'aida plus que la protection de Louis XIV.
Le bienfait d'une société reconstituée et au repos, si favorable à la comédie, ne l'était guère moins à la satire littéraire , qui est à sa façon une comédie. Ce bienfait que la France devait à Louis XIV, Boileau en eut sa part comme Molière, atec cette différence qu'avant Louis XIV, et sans Louis XIV, Molière faisant jouer, dès 1659, les Précieuses ridicules, ^iNoXi commencé l'œuvre de la
satire et montré à Boileau où il avait à frapper. La belle satire qui commence par ce vers :
Enseigne-moi, Molière où tu trouves la rime
ne serait-elle pas une première réponse de Boileau à l'appel de Molière *?
Mais ce n'était pas assez de discréditer les méchants poètes. Il fallait , dans une œuvre de doctrine, établir au nom de quels principes ils avaient été combattus, faire distinguer au public le rimeur du poète, et loi apprendre ce qu'est le vrai poète, en lui en donnant à voir un de plus. Œuvre nécessaire, surtout dans la nation littéraire par excellence, où, de toutes les grandes affaires, les plus grandes sont celles de l'esprit. Les modèles anciens avaient beaucoup fait sans doute pour l'éducation publique ; mais les meilleurs n'y suffisent pas. Ils éveillent le goût par les comparaisons, ils le détachent peu à peu des mauvais exemples; les doctrines seules le règlent et le fixent. En nous enseignant à découvrir dans notre propre fonds les raisons des beautés des lettres, elles nous accoutument à remplacer les admirations de surprise par des affections réfléchies , dont le propre est de s'accroître et de s'épurer par la durée.
Ce fut la seconde partie de la tâche de Boileau et le sujet de V Art poétique. Ce code du goût, comme l'appelèrent les contemporains, eut pour premier
1 Satire ir. 1C64.
effet d'aigrir les inimitiés que Boilean s'était attirées par les satires , et de liii en attirer de nouvelles. Les poètes qu'il avait attaqués, en face et en les nommant, se sentirent de nouveau atteints indirectement par les doctrines de VArt poétique. Ceux qu'il avait omis ou dédaigné de prendre à partie n'eurent pas de peine à reconnaître qu'ils étaient exclus d'une poétique qui faisait aux appelés des conditions si difficiles. On imagine quelle clameur souleva parmi le petit peuple des rimeurs une législation si dure, et combien, contre des assauts renouvelés, Boileau eut besoin d'appui !
Son auxiliaire le plus efficace , dans cette seconde tâche , comme dans la première , fut Louis XIV. Quand on sut que le roi se faisait lire les satires et goûtait VArt poétique, l'approbation d'un souverain, à la fois si judicieux et si obéi, donna aux jugements du satirique la force d'arrêts de justice, aux doctrines du législateur littéraire l'autorité de lois de l'Etat. Tout le monde s'y soumit. Peu s'en fallut que les récalcitrants n'eussent l'air de factieux. Telle fut proprement la part de Louis XIV dans l'œuvre de Boileau, sans compter que, pour r Art poétique en particulier, la pensée en avait pu venir au poète du spectacle de grandeur, d'ordre et de raison, que lui présentait le gouvernement de Louis XIV.
Un spectacle du même genre, dix-sept siècles avant Boileau, avait inspiré à Horace ISdée de donner des règles de goût et de tracer à sa façon ,
en se jouant plutôt qu'avec la sévérité didactique, le code poétique de son pays. Il y avait vingt ans que Rome et le mondo romain jouissaient d'une paix profonde, quand il imagina d'écrire à Auguste la belle épître où il le fait juge d'une question de ])oésie et d'histoire littéraire'. Vers ce temps-là dans le cadre aimable et libre d'une lettre familière à ses amis les Pisons, il composait son Art poétique à lui. C'est cette communauté de sujet dont on n'a pas manqué de faire une critique au poète français, accusé d'avoir par dénîmient d'invention imité le poète latin. On eût été plus juste envers Boileau, et l'on eût mieux servi la cause des lettres, en reconnaissant là une convenance supérieure , et comme une loi de l'histoire des lettres qui, aux deux époques et dans les deux pays, avait suscité, avec des besoins d'esprit et des mœurs littéraires analogues , deux grands poètes pour les observer, les décrire et les régler, et deux grands princes pour protéger les deux poètes.
La faveur dont Louis XIV honora Bôileau en s'honorant lui-même, est marquée de ce trait particulier qu'elle s'adressa encore plus à l'homme qu'au poète. Louis XIV eut-il du poète l'idée que s'en font aujourd'hui tous les gens de goût, et l'estimat-il jamais à son prix? Au temps des premiers succès des satires, il ne se connaissait guère en poésie,
1 Epitre ii. 1. Chemin faisant, Horace décrit la manie de faire des vei-s qui sévissait alors à Rome, comme au temps de Boileau, à Paris, la « fureur de rimer. »
o9G HISTOIRE
et il Ta vouait avec grâce. Plus tard, avec l'aide de Boileau, y deviut-il compétent? Je l'ignore; mais ce qu'on peut affirmer d'un prince si sensé et si bon juge des hommes, c'est qu'il connut tout de suite et apprécia, dans Boileau, la raison supérieure, la sincérité , la droiture de cœur, par lesquelles Boileau est le plus grand parmi de plus grands ({ue lui par le génie. Qui doute que, de son côté, Boileau, dont la majesté royale ne troublait pas le ferme regard, n'ait su voir l'homme sous le souverain, et qu'il n'ait aimé le premier dans un respect profond , mais non timide, pour le second? Si, par une réserve de situation, qui des deux côtés modérait le penchant, il n'y eut pas là deux amis, du moins il y eut deux hommes qui s'aimèrent, et qui s'aimèrent parce qu'ils se connurent.
Quand Voltaire, parlant de Boileau, a écrit ce vers cruel :
Zoïle de Quinault et flatteur de Louis ' ,
voulait-il nous persuader que la faveur de Louis XIV avait coûté à Boileau des flatteries indignes de lui ? Singulier flatteur, chez qui l'histoire ne saurait note:un vers à l'excuse de ce qu'elle reproche à Louis XIV 1 Boileau, — on lui en a reudti la justice, — n'a loué dans ce roi que ce qui est dti grand roi. C'est trop peu cUre. De peur que Louis XIV ne s'y méprît, il l'avertit qu'il mettrait des conditions à ses louanges. Témoin les beaux vers du Discours au Roi,
1 A Boileau. ou mon Testament. 1765.
DE LA LITTÉRATURE FUANÇAISE. 3t»7
heaiix surtout parce qu'ils « se seuteut de lu hauteur du cœur )> d'où ils sont sortis.
On ne me verra point d'une rime forcée,
Même pour te louer déguiser ma. i>ensée,
Et quelque grand que soit ton pouvoir souverain,
Si mon cœur en ces vers ne parle par ma main ,
Il n'est espoir de biens, ni raison ni maxime,
Cjui pût en ta faveur marracher une rime i.
Admis à la cour, et t^ratifié d"uue pension , le voiton s'évertuer à enchérir sur la louange? Il en retrancherait plutôt quelque chose, tant il a peur qu'on n'impute son admiration à la reconnaissance et que <( son vers discrédité )> par les présents du roi en pèse d'un moindre poids dans les jugements de la postérité-'. Je ne sais en quel pays ni eu (|uelle histoire on trouverait un second exemple d'un flatteur de roi, touché de scrupules si élevés et si délicats. Assurément ce n'est pas dans la correspondance de Frédéric II et de Voltaire.
Il y a, dans le règne de Louis XIV, une période où l'éloge le plus magnifique jiouvait à peine égaler la grandeur des actions. C'est cette suite de guerres heureuses et glorieuses qui se terminaient par la paix de Ximègue. et qui plaçaient en moins de dix ans la France à la tète de l'Europe. Même de nos jours, en dépit du scepticisme historique qui rabaisse toutes les grandeurs et ravale toutes les gloires, il n'est pas un historien qui ne s'émeuve en retraçant cette partie de nos annales, pas un abré-
' Discours au Roi.
- Épitre VIII, au Roi, 1C75.
UlsT. DE LA UTTÉn. — T. 11. 23
viateur dont le style ne s'anime en la résumant. Boileau avait donc bien le droit de s'y donner carrière. Il n'en pouvait dire plus que n'en disait la France, il n'en pensait pas plus que n'en pensait l'Europe, partagée entre l'admiration et l'envie. Et si, en louant une gloire si solide, l'excès eût été possible, à qui était-il plus permis qu'à un Français et à un poète !
Et pourtant Boileau n'y est pas tombé. Là méme> où la vérité de la louange pouvait l'entraîner, où les plus sévères auraient souffert l'exagération poétique , comme on sent qu'il aimerait mieux avoir à louer des exploits pacifiques ! Ses aveux sur son peu d'aptitude pour le genre héroïque, sa crainte de foire des « vers ennuyeux, sans appas » qui déshonorent sa plume et n'honorent pas le roi, ne trahissent-ils pas le peu de goût qu'il a pour les gloires si coûteuses de la guerre? Il est vrai qu'il était d'humeur peu belliqueuse i. Mais si une moitié de ses scrupules lui vient de la connaissance qu'il a de lui-même , l'autre est d'un homme sensé qui à la guerre la plus glorieuse préfère la paix. Et il ne se contente pas de le laisser deviner ; il le dit clairement au roi , eu manière d'exhortation :
Jouissons à loisir du fruit de tes bienfaits
Et ne nous lassons pas des douceurs de la paix.
* Il avait du moins le coiu-age qui sied à un historiographe faisant campagne avec le prince dont il écrit les annales. Louis XIV disait à Boileau, qui assistait avec Racine au siùge de Gand : a Je m'en souviens, c'est TOUS qui étiez le brave. »
Quelle liberté et quelle ,ffrâce dans les conseils qn'il fuit donner à Louis XIV par Ciuéas, conseillant à Pyrrhus, qui se prépare à courir le monde, de rester chez lui et d'y prendre du bon temps î Et l'est au lendemain du traité d'Aix-la-Chapelle qu'à ce roi victorieux, qui venait de conquérir Lille et la Flandre ])ar Turenne, Yauhau et Louvois, d'occuper la Franche-Comté i)ar Condé, qu'il osait dire :
Eh! Seigneur, dès ce jour. ?ans sortir de l'Epire. Du matin jusqu'au soir qui vous défend de rire ?
L'occasion était belle pour les ennemis de Boileau de se récrier contre l'air d'hésitation et la parcimonie de ses louanges, et de dénoncer l'audace de ses conseils. Aussi n'y manquèrent-ils pas. L'un lui reprochait (( le froid assez étrange avec lequel il ne fîiisait qu'effleurer en passant les louanges du roi. » — « X'était-ce pas, disait un autre, traiter le roi avec bien peu de respect que de conseiller le repos à un héros tel que lui ? » Il se trouva sans doute quelque grand seigneur mal disposé pour Boileau, un duc de la Feuillade, jiar exemple, c^ui en fit sa cour à Louis XIV. Le roi ne s'en rapporta cp'à lui-même, et il sut un égal gré à Boileau de ses louanges et des conseils qu'il avait pris si jieula peine d'y ca<;her.
Ce duc de la Feuillade est le même qui vantait un jour avec bruit devant Boileau un méchant sonnet très goûté , disait-il , du roi et de la dauphine.
H Le roi, dit le poète, est expert à prendre des villes, et madame la daiiphine est une princesse accomplie : mais je crois me connaître en vers un peu mieux (qu'eux. )) Louis XIV ne manqua pas de le savoir. « Pour cela, dit-il. Despréaux a bien raison. »
Cette anecdote me mène à un autre i)oint sur lequel il pouvait être périlleux de ue pas louer Louis XIV. Ce prince s'était un jour piqué de bel esprit, et avait eu la fantaisie de rimer. Quoiqu'il s'avouât moins bon juge que Boileau en fait de vers, ne se pouvait-il pas qu'il eu exceptât les siens? Chez tout homme qui fait des vers , il y a plus ou moins Thomme au sonnet du Misanthrope. La pièce achevée , le roi la montre à Boileau. « Sire, dit celui-ci, rien n"est imi^ossible à Votre Majesté ; Elle a voulu faire de mauvais vers, et Elle y a réussi. » Cette fois encore sa franchise ne déplut pas. Le cardinal de Richelieu, lui aussi, s'était mêlé de vers, et il n'en faisait pas de meilleurs que Louis Xn^. Je me demande si, parmi les poètes qu'il protégeait, il eu est un que pareille hardiesse eût tenté.
Contredire le roi sur la propriété des mots, où, dïustinct, et sans qu'il s'en doutât, il ne s'entendait guère moins bien que Boileau, c'était s'exposer à ne pas plaire. Boileau en courut le risque. Historiograj)he du roi, il lisait à Louis XIV un récit de . guerre ou parlant d'une marche en arrière, commandée par ce prince pour tromper l'ennemi, il se servait du mot rebrousser. Louis XIV ne voulait pas
Je ce mot. Il ne lui convenait pas qu'un lecteur pût >■}' tromper, et que, du fait du roi, des troupes françaises parussent, même par feinte, avoir reculé. Boileau défendit rebrousser malgré Kaciue qui, d'iiumeur plus complaisante, donnait tort à son ami. Pour Boileau comme, plus tard, pour la Bruyère, il n'y a en français qu'un mot pour exprimer une chose. Un roi de France n'y peut rien, et vraiment c'eût été faire bien mal à propos le courtisan que se relâcher de cette maxime devant un roi qui rai)pliquait si bien.
Ces anecdotes honorent les lettres françaises ; il ne faut pas craindre de les répéter. En les taisant, sous prétexte qu'elles sont trop connues, on encourage Toubli, qui cou\Te si vite en notre pays les bons exemples, et on fait tort au j^oète et au roi du meilleur de leur gloire.
Il y a d'autres saillies d'indépendance de Boileau. Chacun sait les railleries qu'il osa faire de iScarron, en présence de Louis XIV et de M""^ de Maintenon, et sa réponse à la fois si naïve et si maligne, à Racine, qui l'en gourmaudait doucement. « Ignorez-vous donc, lui disait Racine, l'intérêt Que M'"^ de Maintenon prend à Scarron? — Hélas î non ; mais c'est la première chose que j'oublie quand je la vois. » Il l'oublia de nouveau, parce qu'il le voulut bien, un jour qu'au lever du roi on parlait de la mort du comédien Poisson, ce C'était un bon comédien , » dit Louis XIV, avec un air de regret. « Oui, reprit Boileau, pour faire
un Dom Japket. Il ue brillait que dans ces misérables pièces de Scarron \ » Ou voit d'ici l'embarras de Racine. Il n'osait ni blâmer ui approuver sou ami, et comment le faire taire? N'eût été l'étiquette, il aurait volontiers tiré l'imprudent par son pourpoint. Il se contentait de l'avertir par des regards furtifs, et toujours quand il n'était plus temps.
Si Louis XIV avait l'orgueil assez délicat pour s'accommoder des louanges conseillères de Boileau sur la guerre, que, de son propre aveu, « il aimait trop, » s'il était assez homme d'esprit pour trouver bon que le poète lui en remontrât en fait de vers et de grammaire, quelle apparence, qu'un prince, assez éclairé de son seul fonds pour se croire, en toutes les choses d'Etat, son meilleur conseiller, souffrît de Boileau des avis sur les affaires de religion ! C'est comme on sait, le genre d'affaires oii il tenait le plus à décider par lui-même. L'histoire le lui reproche justement, sans lui tenir assez compte de l'idée supérieure d'unité et de paix sociale qui était au fond de cet excès de jalousie de sou autorité. Le jansénisme surtout le trouvait défiant et ombrageux.
Témoigner tout haut quelque intérêt, soit aux choses, soit aux personnes qui y touchaient , c'était courir au devant d'une disgrâce. Il n'en coûta pourtant rien à Boileau d'avoir dit, dans l'antichambre même du roi, qui faisait, disait-on, chercher par-
1 Dom Japhet d' Armrnie. comédie en cinq actes et en vers de Scarron. Voir ce que j'en ai dit au chapitre précédent, § V.
tout Arnauld pour le mettre à la Bastille : « Le roi est trop heureux pour trouver M. Aruauld ', )> Tout aussi impunément, à l'époque de la première persécution de Fort-lloyal, il avait pu dire d( > religieuses, menacées des dernières rigueurs pour leur refus de souscrire au formuJairo : « Et comment le roi lera-t-il pour les traiter plus durement qu'elles ne se traitent elles-mêmes ! » Tous ces propos hardis, d'un tour si fin et si charmant, où l'esprit n'est que le sel d'une courageuse raison , ne firent que le rendre plus agréable au roi. C'est d'ailleurs le sort <le telles paroles, que le prince qui a le cœur asseii haut pour ne jîas s'en fâcher a toujours l'esprit assez délicat pour en goûter les grâces.
Tel est ce « flatteur de Louis, » auquel, si l'on en croyait Voltaire . Louis XIV aurait passé la liberté de c( censurer tout y> pourvu qu'il fût loué. Eu tout cas, de ce « tout » abandonné à la censure de Boileau, Louis XIV avait eu le bon goût de ne pas s'excepter. Mais non.' il n'y eut pas, entre Louis XIV et Roilean, cet indigne marché d'un roi qui vend et d'un poète qui achète à ce prix la liberté de penser. Des raisons plus dignes du roi et du poète expliquent la bienveillance constante dupremier pourle second. Elles sautent aux yeux de quiconque en croit plus le Voltaire du Siècle de Louis XI V que le Voltaire de Boileau. ou mon Testament. Si Louis XIV eût été capable d'une telle petitesse de sentiments,
1 C'est d'Amauld lui-même qu'on tient le mot. Yoir sa lettre à M. de Vaucel, l*' janvier 1683.
il n'aurait plus le droit de donner son nom à son siècle. Il aima Boileau par le goût qu'il avait pour les hommes distingués, par la préférence qu'il donnait ouvertement au mérite sur la naissance. Il l'aima par l'attrait que devaient avoir j^our lui ses propres qualités réfléchies dans les œuvres de Boileau, la raison, la justesse, la mesure et, ce qu'on pourrait appeler chez un législateur du goût, l'esprit d'autorité.
Mais ce que Louis XIV dut goûter avant tout dans Boileau, c'est cet art de se conduire, — si cet art n'est pas chez notre poète le naturel même de l'homme, — par lequel il sut se rendre libre en se tenant à sa place, ne se point mêler des choses où il ne se voyait ni appelé ni compétent, ne point prendre parti dans les querelles, afin de garder le droit d'aimer les personnes. C'est par ce trait que se distingue, entre tant de figures imposantes, la figure du grand critique. Et c'est ainsi qu'en un temps de pouvoir absolu, il put jouir de la douceur de penser tout haut, parce que, d'humeur comme de principe, par instinct comme par réflexion, il s'était rendu comme incapable de ne pas penser juste.
Sans doute, quand Louis XIV en usait de cette sorte avec Boileau , il n'ignorait pas le crédit que donnait aux louanges du poète l'intégrité de l'homme, ni, pour parler comme Boileau lui-même, de quel poids pèseraient devant l'histoire les paroles d'un tel témoin de son règne. Qu'il y ait eu dans ses sentiments une secrète complaisance pour lui-même,
le nier est presque aussi oiseux que le rechercher. Uu seul fait importe à établir, et ce fait est h Thonneur des deux hommes, c'est que de tous les écrivains illustres qui firent cortège à Louis XIV, aucun ne fut eu iaveur }>lus constante auprès de ce })rince que celui dont il eut le plus souvent à eutendre la vérité. Si Ton songe à ce qu'il fcdiait de libre et généreuse humeur chez Boileau pour la dire, de bon sens et de bon voidoir chez Louis XIY pour la goûter, on reconnaît que, des deux côtés, dans ce noble commerce, le mérite fut égal. J'estime toutefois, en comparant les services échangés, que le roi fit plus pour le poète que le poète pour le roi.
§ VIL DE l'influence personnelle de Loris XIV SFR l'éloquence
RELIGIECSE.
Louis XIV, pendant tout son règne, donna à l'éloquence religieuse le plus efficace des encouragements , ce fut d'en user. Les prédicateurs de sou temps n'eurent pas d'auditeur plus assidu. « Il « manquait peu de sermons, dit Saint-Simon, l'a- <( vent et le carême. » Il apportait au pied de la chaire évangélique, outre une foi demeurée intacte, même dans le plus grand emportement des passions, l'amour de la vérité qu'il cherchait sans cesse, qu'il savait entendre, pourvu qu'elle gardât la déférence qui ne messied à aucune vérité ni devant personne. Il avait, autant qu'homme de son temps, cette déli-
catesse de conscience qui fait qu'on ne s'approave pas de céder à ses penchants , et qu'on sent une sorte de plaisir sévère à s'accuser, à se repentir, à donner, au moins pour quelque temps, l'avantaoe à sa conscience sur ses passions. Louis XIV pouvait se dire , comme Boileau ,
Ami de la vertu plutôt que vertueux ;
le premier pas, le seul possible aux meilleurs d'entre nous, vers cet idéal que nous propose la morale chrétienne. Dans ce temps-là, Bossuet, par une connaissance admirable de nos forces et de notre faiblesse, faisait passer le repentir avant l'innocence même.
Le goût de Louis XIV pour les enseignements de la chaire était sérieux et solide. Il en faisait passer le fond avant la façon , et , quoique fort sensible à un beau sermon, il savait ne pas s'ennuyer à un sermon médiocre. « Il nous en a dit assez pour nous corriger, » répondait-il à des courtisans qui se montraient mécontents d'uti prédicateur. Nul auditeur n'était plus appliqué aux instructions, ni moins difficile sur les défauts des ministres. Il souffrait d'ailleurs la plus grande liberté évangélique : et si sévère que dût être le conseil, pour peu qu'on sût l'y attirer par le miel de quelque hommage rendu à sa gloire, il s'en faisait volontiers l'application.
Xulle tribune , en aucun pays , n'a été plus libre que la chaire sous le règne de Louis XIV. Ce se-
rait calomnier ce priucc que de prétendre qu'elle ait retenu par crainte aucune leçon, ni tu aucune vérité jiar flatteri(\ La «grandeur d'un t(d auditeur, le prix <]ue la religion devait mettre à l'éditier ou à l'amener au repentir, la liberté de tout dire tempérée par Toblioation de parler avec déférence et à ])ropos, la délicatesse d'un auditoire qui pouvait assister le même jour à un sermon de Bourdaloue et à une tragétlie de Racine, toutes ces circonstances portèrent à la perfection cet art de la chaire qui n'est connu que des nations chrétiennes, et dont les ]ilus beaux modèles appartiennent à notre pays. L'assiduité aux sermons était à la fois un devoir de religion et le plus noble des plaisirs de l'esiirit. Le goût s'y perfectionnait par les mêmes choses qui aifermissaient la foi. Bossuet, i^uis Bourdaloue, et îiurès Bourdaloue, Massillon, prêchèrent devant Louis XIV et firent entendre, pendant cinquante ans, la parole chrétienne à ce grand auditeur, celui de tous qui goûtait le mieux la vérité des instructions, et qui mettait le plus juste prix à Fart de les administrer.
Par une convenance admirable, les talents parurent appropriés aux différents âges et aux besoins de conscience de Louis XIV. Ce fut Bossuet qui lui parla le premier, « avec le respect d'un sujet, mais aussi avec la liberté d'un prédicateur. » A ce jeune prince si porté à la tendresse, si bien fait, si magnifique, «. dont les belles qualités, dit M'"^ de Motteville, causaient toutes les inquié-
tildes des dames, >> il peignit la violeuce des désirs de la jeunesse, « ces cœuvs enivrés du vin de leurs passions et de leurs délices criminelles , Thabitude qui succède à la première ardeur des passions, et qui est quelquefois plus tyrannique '. » Il lui découvrit les pièges de l'impudicité, « laquelle va tête levée, et semble digne des héros, si peu qu'elle s'étudie à se couvrir de belles couleurs de fidélité, de discrétion, de douceur, de persévérance ~. » Il lui représenta le « plaisir sublime que goûtent ceux qui sont nés pour commander, quand ils conservent à la raiscn cet air de commandement avec lequel elle est née; cette majesté intérieure qui modère les passions; qui tient les sens dans le devoir, qui calme par son aspect tous les mouvements séditieux, qui rend l'homme maître en lui-même ^. )> A ce roi si absolu, si maître de tout, si obéi, il mcutra le cœur d'un Xabuchodonosor ou d'un Balthasar, dans l'histoire sainte, d'un Néron, d'un Domitien dans les histoires profanes, « pour qu'il vît avec horreur et tremblement ce que fait dans les grandes places l'oubli de Dieu, et cette terrible pensée de n'avoir rien sur sa tête ^. »
Le premier, devant ce roi si plein de vie, et qui paraissait si loin de la mort, devant cette cour si attachée aux choses du monde, il ne craignit pas
1 Sermon sur la Xccessité de travailler ù son salut.
- Sermon sur VEonneur.
•* Premier sermon poair le jour de la Purification (2 février 1G62).
'• Ibid.
(l<' soulever la pierre d'un tombeau , et d'y faire voir « cette cliair (|ui va changer de nature, ce corps qui va prendre un antre nom, ce je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue, tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu'à ces termes iunèbres par lesquels on exprimait ses malheureux rest^'s '. » A ce roi entouré de tant de faveur, d'une si gmnde complaisance des jugements humains, il révéla les secrets de la justice a de ce Dieu qui tient un journal de" notre vie, et qui nous en demandera compte dans ces grandes assises, dans cette solennelle convocation , dans cette assemblée générale du genre humain ~. »
Ce qui sied le mieux à l'âge où l'imagination et la passion dominent , ce sont de fortes peintures. Bossuet, dans ses sermons devant le roi, peint plus (ju'il ne prêche. Le raisonnement eût fait languir l'attention de l'auditeur ; une analyse trop délicate et trop raffinée lui eût paru suspecte de bel esprit. A cet âge-là , on ne sent pas encore en soi l'homme double ; on n'est pas préparé à goûter l'art du moraliste qui nous démêle de nous-mêmes. Le jeune homme est simple, parce que chez lui la raison laisse l'empire à l'imagination et à la passion ; et comme il n'y a pas encore de lutte, il n'est pas averti qu'il y a deux combattants. C'est en oppo-
1 Même Sermon. Bossuet a reproduit en plusieurs endroits, en le modifiant, ce beau commentaire du passage de Tertullien ; mais c'est Louis XIT qui en a entendu la première rédaction.
- Sermon sur le Jugement dattier .
sant rimaginatiou à l'imagination, la passion à la l^assion , que Toratenr sacré peut agir sur le jeune homme. Ainsi fit Bossuet. Lui-même entrait à peine dans l'âge mûr, après une jeunesse qu'il avait traversée sans l'épuiser ', tout écliaufie des méditations de sa solitude dans le commerce des Pères, le cœur ému de ses victoires sur ses propres passions, dont il se faisait encore un objet d'épouvante, pour en mieux triompher. Une certaine fougue de jeunesse, dans les peintures du prédicateur, les rendait d'autant plus sensibles au jeune roi. On lui parlait la langue de son âge ; on se servait de son imagination pour mûrir sa raison.
Après Bossuet , parut , comme à propos , pour accommoder la parole chrétienne à l'attention plus forte du roi entrant dans l'âge viril , un prédicateur doué du talent de raisonnement et d'analyse au même degré que Bossuet possédait le talent de peindre. On vit monter dans la chaire un homme d'une pénétration extraordinaire, qui lisait au fond des consciences les plus enveloppées, d'une parole plus animée que véhémente, dédaignant d'émouvoir et de plaire, tant il était occupé de convaincre. Ce fut Bourdaloue qui, le premier, fit voir au roi son propre fonds et qui dans des sermons que M"^® de Sévigné qualifie de courageux et de généreux, lui révéla la présence de l'homme double. Louis XIV entendit prêcher Bourdaloue dix carêmes
1 JuTenum incshausta pnbertas. (Tacite, Mœurs des Germains, xx.)
DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. Jll
de suite, et cet esprit si droit, si capable de s'approprier les lumières d'untrui , apprit, dans ces i)ro- J'ondes analyses de tous les états du péché , non seulement à se mieux connaître, mais à mieux connaître les autres. Telle était, en effet, l'exactitude <les descriptions du prédicateur, qu'il jiassa pour mettre les personnes dans ses sermons , et que chacun put craindre d'être à son tour étalé, du haut de la chaire de vérité, en exemple au prochain. Nul du moins ne put se flatter do protéger par la hauteur du rang un vice ou désordre contre cette redoutable analyse. Si Bourdaloue, en faisant la revue de toutes les conditions , et des formes que le vice affecte dans chacune, s'arrêtait toujours devant la condition royale, j^ar l'esprit de déférence et de respect que prescrit l'Evangile , il n'exemptait jias de la censure évangélique les désordres où le roi était tombé . et il prêcha contre l'adultère en présence de Tamaut de M™* de Montespan ^
Toutefois , au temps de ce grand éclat de Bourdaloue , malgré quelques avertissements de la fortune, la gloire était encore si nouvelle et les passions si fortes , que peut-être il n'obtint pas du roi ce mécontentement de soi-même qui est le but et le triom-
1 Sermon sur V Impureté, prononcé devant le roi. C'est sans doute à ce sermon que M'"" de SéviE:né fait allusion dans ce passage d'une lettre à sa fille : « Nous entendîmes, après dîner, le sennon du Boui'da- « loue, qui frappe toujours comme un sourd, disant des vérités à « bride abattue, parlant à tort et à travers contre l'adultère ; sauve « qui peut! il va toujours son chemin. »
{Lettre 794, édition Hachette.)
plie (In prédicateur chrétien. La chaire pe réussit à courber les têtes que quand déjà les événements, ou plutôt la maiu même de Dieu , par les événements qu'elle dirige, les a frappées. La parole sacrée n'a toute sa force contre l'orgueil de la vie que quand cet orgueil a été humilié , et que l'homme qui s'est « enivré du vin des passions » en a senti la lie. Dans Fâge mûr, d'ailleurs , le soin des affaires , une certaine passion d'établissement, le besoin de connaître les choses et les hommes, au milieu desquels on a soit à se conduire, soit à se défendre, tant de soucis pressants ne laissent guère le temps de se recueillir. A quel moment peut-on être mécontent de soi , si l'on ne peut pas être seul avec soi ? Ainsi dut-il arriver souvent à Louis XIV de rapporter des sermons de Bourdaloue plus d'instruction sur les autres que de résolutions contre lui-même, et plus de curiosité satisfaite que de mécontentement de soi. C'est ce mécontentement que lui apporta la vieillesse, en décolorant toutes les choses où il s'était si fort complu en lui-même. Des guerres calamiteuses, les mécomptes de tous les calculs, les bornes des passions les plus obéies, le vide de tous les plaisirs , les devoirs s'accuraulaut à mesure que les ressources diminuaient , tant de faiblesse au sein do tant de puissance, lui firent goûter de i^lus en plus les vérités de la chaire chrétienne, et cette hardiesse mêlée de respect qui lui montrait le néant de sa gloire et la misère de tout ce qu'il avait aimé. A l'époque même où Louis XIV, par un désir
soudain <le lu }»aix, qu'on intei'préta parla i)oliti- (|iie, mais où il faut plutôt voir une sorte de fati<j;"U(' de sa gloire, et peut-être un remords secret de tout ce qu'elle avait coûté à la France, signait le traité de Rvswick et restituait une jjartie de ses conquêtes, im jeune prêtre de l'Oratoire, Massillon, appelé à prêcher à la cour, vint relever à ce poste d'honneur Bourdaloue vieillissant. Moins peintre que IJossuet, moins logicien que Bourdaloue , Massillon ])arlait jdus au cœur, ou plutôt à la raison par la sensibilité. Le caractère insinuant de la censure aidait l'auguste auditeur à apercevoir son vice le plus caché. Cette sévérité chrétienne , plus mondaine par le tour, moins hérissée de théologie , fit incliner le cœur du roi du désenchantement des choses du dehors au mécontentement de soi-même. Il parut en faire l'aveu à Massillon, lorsqu'après la prédication du ])remier avent, en 1699, il lui dit ces l)elles paroles , le jugement le plus flatteur qu'on ait fait de Massillon : « Mon père, j'ai entendu })lusieurs grands orateurs dans ma chai)elle, et j'en ai été fort content ; pour vous, toutes les fois que je vous ai entendu, j'ai été très mécontent de moimême. »
La i)arole de Massillon ne fut pas moins hardie que celle de ses prédécesseurs. Bourdaloue n'avait pas craint de faire allusion au plus grand désordre tie la vie domestique du roi; Massillon, du même droit, tempéré par la même déférence, ne craignit pas de toucher aux plus grandes fautes de son
414 HISTOIEE
gouvernement, à ses guerres, dont il s'accusait luimême sur la fin de sa vie. Louis XIV eut à entendre de sévères paroles sur « ces victoires et ces cou- ({uêtes qui remplissent ici-bas la vanité des histoires, auxquelles on élève des monuments pompeux pour en éterniser le souvenir, et qui ne seront regardées, au jour du jugement, que comme des agitations stériles ou le fruit de l'orgueil et des passions humaines '. » Il se vit représenter les malheurs que ses fautes avaient en grande j)artie suscités ; des batailles perdues lors même c[ue la victoire paraissait assurée ; des villes imprenables tombées à la présence seule des ennemis; un royaume, le plus florissant de l'Europe, frappé de tous les fléaux que Dieu peut verser sur les peuples dans sa colère; «(la cour remplie de deuil, et toute la race royale presque éteinte : malheurs singuliers que Dieu préparait à Louis XIV pour purifier les prospérités de son règne -. » Il eut à se reconnaître dans la peinture de ces guerres « où l'on voit les disciples de celui qui vient apporter la paix aux hommes , armés du fer et du feu les uns contre les autres ; les rois s'élever contre les rois , les peuples contre les peuples ; les mers, qui les séparent, les rejoindre pour s'eutre-détruire ; chacun voulant usurper sur son voisin, et un misérable champ de bataille , qui sufiit à peine pour la sépulture de ceux qui Font disputé, devenir le prix des ruisseaux de sang dont il demeure à
1 ] ^' Dimanche deTAvent. sermon sur le Jugement dernier.
2 2* Dimanche, sur les Afflictions.
jamais sonillé ', » Massillon, devant ce roi plus que sexagénaire , parlait déjà le langage «évère de l'histoire.
Si j'ai noté, dans les trois grands sermonnaircs du dix-septième siècle, ce qui dut aller plus directement à la conscience ou à la sensibilité du roi, c'est pour faire voir que ce grand art de la chaire dut à Louis XIV, outre un roi pour auditeur assidu, et une cour, la plus exercée qui fut jamais au jugement des ouvrages de l'esprit, la liberté, qui eu fait la vie et la durée. Mais la liberté même , sans le frein de la déférence et du respect, lui aurait été funeste. Ce lui fut donc, de la part de ce prince, un double secours , de ne lui rien retrancher des privilèges de la parole évangélique , et de se rendre luimême si respectable par tant de belles qualités, la majesté constante, la droiture, la naturelle grandeur, que cette parole ne pût jamais être tentée de dépasser ce juste degré où la leçon fjiite à une personne, dans un temps, profite éternellement à tous.
Cette règle d'ailleurs ne protégea pas seulement la majesté ro3^ale, mais encore tous les particuliers dont la vie privée, connue du prédicateur, soit i)ar la confession, soit par la notoriété, aurait pu mériter les sévères allusions de la chaire. Libre comme au seizième siècle, la prédication ne fut plus le privilège de dire sans courage des personnalités imjumies ; ce fut l'enseignement moral le plus haut et
1 Sermon sur le Jour de Xoi'l.
le plus général. Sa hardiesse était d'autant plus efficace qu'elle lui venait, non de témérité et d'impunité, mais d'une connaissance plus exacte des droits qu'elle tire de la foi , et des limites que doit y mettre la charité. Pour la chaire, comme pour les autres genres, le temjis présent ne fut qu'un terme de comparaison pour connaître la vie dans tous les siècles ; les personnes particulières ne furent que des indications vivantes pour faire le portrait général de l'homme. Aussi ne lit-on pas ces sermons, que Louis XIV a entendus , pour y trouver des détails de mœurs sur une époque, mais pour y voir une image de notre intérieur éclairé à jamais, dans ses profondeurs les plus reculées , par la lumière de la morale chrétienne.