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ET LES TRAVAUX DE BOSSUET

Le plus grand de ces trois prédicateurs, Bossuet, fut celui dont le génie s'ajusta le mieux au génie de Louis XrS^. Ce prince ne lui offrit pas seulement dans sa personne une image vivante de la grandeur que respirent ses ouvrages ; il lui en suggéra les desseins et lui en fournit les sujets par les emplois mêmes auxquels il l'appela.

Les sermons qu'il avait prêches à la cour ^ ; un

1 Carême du Louvre (1GG2), et Carême de Saint-Germain (1666).

éloquent plaidoyer pour la faculté do théologie, en présence du roi et du grand Condé, (^ui lui en témoigna son admiration en l'embrassant; ses travaux si efficaces pour la conversion des })rotestauts ; celle de Turenne, qui fut surtout son œuvre; un écrit célèbre : V Exposition de la foi et de la doctrine catholique, avaient appelé sur lui Tatteution du roi. Il fut, en 1669, nommé à l'évêché de Condom.

Les plus populaires de ses chefs-d'œuvre datent de son avènement à l'épiscopat. Avant cette époque, Bossuet s'était essayé sans éclat dans Toraison funèbre. Devenu évêque de Condom, il imagina cette manière inouïe de déplorer la mort des personnes royales , qui devait surpasser toutes les merveilles de la parole humaine. Il est vrai que la mort parut choisir, tout exprès, les plus nobles têtes, pour fournir matière à cette éloquence sans exemple dans l'histoire des lettres. Moins d'un an après l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre, Louis XIV le chargeait de celle de Henriette, duchesse d'Orléans, qu'il avait, comme confesseur, aidée à mourir, et dérobée, dit-on, au sentiment des plus horribles souffrances par l'onction de sa parole. On parla dans ce temps-là de V heureuse inspiration du roi, qui, en lui confiant cette tâche, lui avait donné l'occasion de faire un chef-d'œuvre. Cette sorte d'intimité avec les personnes royales, qui permit à Bossuet de voir de si près « ce que les yeux des rois peuvent contenir de larmes, » plus de liberté dans l'évêque, pour abaisser des

grandeurs si fragiles devant celles de Dieu, voilà ce qui avait manqué aux premières oraisons funèbres composées par Bossuet, encore simple abbé. Les sujets en étaient d'ailleurs au-dessous de ce genre (Féloquence. Louis XIV, en élevant la chaire de Bossuet, lui donna le moyen déparier de plus liant. La grandeur personnelle du prince , celle que tiraient de lui, non seulement la royauté d'alors, mais l'idée même du pouvoir suprême parmi les hommes, servirent à Bossuet à se former des images plus hautes de la grandeur de Dieu. Par les impressions qu'il recevait, comme par les comparaisons qu'il faisait du monde selon la gloire humaine , et du monde au regard de Dieu , il se nourrissait , pour ainsi parler, du sublime , qui fut comme le tour naturel de son esprit.

En nommant Bossuet précepteur du dauphin, Louis XIY provoqua le Discours sur F histoire universelle. L'obligation d'enseigner à l'élève les langues anciennes les fit rapprendre au maître. Bossuet lut de nouveau, la j^lume à la main, Homère, dont il savait \)2i\ cœur les plus beaux endroits ; Virgile , Horace même , en dépit des scrupules que lui donnait la morale du poète épicurien; Térence, dont il expliquait l'aimable sagesse à son royal élève '. L'efiPet de ces études renouvelées fut de perfectionner son goiit, de régler cette force qui, dans ses l)remiers sermons, a paru à de bons critiques ex-

t Lettre à Innocent XI , sur un plan d'éducation pour le dauphin.

cessive. Le commerce avec l'antiquité profane le garda des deux daugers auxquels l'exposait son commerce ju.sque-là exclusif uvec Tantiquité chrétienne, la subtilité et 1- mysticisme. Il n"en retint que la profondeur et ce vif sentiment des misères humaines qu'elle a exprimé par une si grande variété d'images tirées de la vie. Les deux antiquités sont de moitié dans le Discours sur F histoire universelle, et l'esprit propre à chacime semble y avoir dit son dernier mot.

En même temps que, par un devoir particidier de sa charge. Bossuet se faisait historien, le spectacle de tous les actes du gouvernement de Louis XIV lui apprenait, avec la langue de la pohtique, le secret de ces ressorts des empires dont la connaissance fait le grand historien.

Par un autre de ses devoirs, Bossuet devint un grand métaphysicien. Je parle du chef-d'œuvre qu'il composa pour le dauphin, la Connaissance de Dieu et de soi-même, titre qui définit si admirablement la philosophie ; car toute philosophie qui ne nous mène pas à la connaissance de Dieu par la considération de nous-mêmes n'est qu'une vaine et désolante spéculation.

De nouvelles convenances de Louis XIY furent comme de nouvelles occasions , pour Bossuet , de donner carrière à son génie. Le roi avait eu besoin , pour régler quelque difficulté avec le pape , de fixer les rapports de dépendance de l'Eglise de France à l'égard du saint-siège. Ce fut Bossuet qu'il en

chargea. Il se servit de son caractère et de ses grandes lumières pour diriger les travaux de l'assemblée de 1682 ; il se servit de sa main pour tracer les prérogatives de l'Eglise gallicane. Il lui commanda ce magnifique discours d'ouverture sur l'Crdté de l'Eglise , où Bossuet s'exalte en termes si passionnés sur la grandeur du saint-siège, tout en lui mesurant si exactement sa part dans le gouvernement de l'Eglise de France. Ce choix du roi fit désormais de Bossuet le docteur de cette Eglise. C'est à ce titre qu'il en soutint successivement les querelles, d"abord contre les protestants, dans son Histoire des variations et ses Réponses à Jurieu, et, plus tard, contre la nouvelle spiritualité de Fénelon.

Le roi, soit par une disposition religieuse de plus en plus forte, soit désir de connaître personnellement de toutes les matières où il y avait lieu (> décider, avait pris goût aux ouvrages de théologie. Il lut ces fameux écrits qui, par toutes les qualités du grand siècle , la méthode , la proportion , la majesté jointe au naturel , les vues les plus profondes sur l'homme, sont des monuments littéraires d'un intérêt éternel.

Tous ces travaux furent entrepris après l'éducation du dauphin par Bossuet, devenu évêque de Meaux. Cet évêché fut, avec quelques charges de cour dans la suite, toute la fortune que Louis XIV fit à Bossuet. Ses admirateurs trouvèrent la récompense bien au-dessous de si éminents services rendus au roi et à l'Eglise, et quand l'archevêché

«le Paris devint vacant , le choix «le ro}»inion l'y désigna. Louis XIY y nomma M. de Noailles. Quel «ju'ait été son motif, il fit plus pour la gloire de Bossuet en le laissant évêquc, que s'il l'eût tenu l»lus près de lui, ou s'il l'eût placé dans un poste ecclésiastique où l'administration lui aurait ôté le temps d'écrire. La foi et les lettres doivent à cette «îonduite de Louis XIV les beaux travaux de l'épiscopat de Bossuet : ces prédications, ces exhortations appropriées aux auditoires les plus différents , :'i des enfants, à des religieuses, aux gens du monde ; ces lettres spirituelles, où la lumière qu'il jette sur les inquiétudes et les troubles obscurs de la \-ie dévote éclairent tant de circonstances de la vie mondaine ; deux chefs-d'œuvre d'éloquence et d'onction clirétiennes, les El&cations sur les mystères, et les Méditations sur l Evangile.

Aucun des grands écrivains du siècle de Louis XIV n'a d'ailleurs reçu de ce prince des impressions ]»lus fortes que Bossuet. Aucun n'en a parlé dans «les termes plus expressifs. Un des premiers peutêtre, Bossuet fut frappé de ce grand air du jeune roi , et il y prit la définition «ju'il donne de la majesté, « laquelle n'est pas une certaine prestance, (( dit-il, qui est sur le visage du prince et sur tout « son extérieur, mais un éclat plus pénétrant qui H porte dans le fond des cœurs une crainte respec- '( tueuse '. » Il devina les srandeurs de son rèsrne.

1 Sermon sur les Devoirs dts rois.

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(( Il se remue pour Votre Majesté, disait-il dès c( 1660, quelque chose dïllustre et de grand et qui « passe la destinée des rois vos prédécesseurs : ne <(. mettez point par vos péchés obstacle aux choses <i qui se couvent'. » Plus tard, quand tout ce qu'il avait prophétisé se fut accompli, il disait du roi entrant dans l'âge mûr : « Un roi a été donné à « nos jours, que vous nous pouvez figurer en cent v( emplois glorieux et sous cent titres augustes : <(. grand dans la paix et dans la guerre, au dedans « et au dehors, dans le particulier et dans le public ; c( on l'admire, on le craint, on l'aime. De loin il « étonne, de près il attache; industrieux par sa « bonté à faire trouver mille secrets agréments dans « un seul bienfait ; d'un esprit vaste, pénétrant, ré- « glé , il conçoit tout, il dit ce qu'il faut : il connaît « et les affaires et les hommes; il les choisit, il les « forme, il les applique dans le temps, il sait les c( renfermer dans leurs fonctions. Puissant, ma- « gnifique, veut-il prendre ses résolutions, la droite « raison est sa conseillère; après, il se soutient, c( il se suit lui-même ; il faut que tout cède à sa c( fermeté et sa vigueur invincible-. )>

Douze ans après, son discours semble s'élever encore. « Sous lui, dit-il, la France a appris à se «. connaître. Elle se trouve des forces que les siècles « précédents ne savaient pas.... Si les Français peu- <( vent tout, c'est que leur roi est partout leur ca-

1 Sermon sur les Devoirs des rois,

2 Discours de réception à l'Académie française.

•v pitaiue ; et après qu'il a choisi l'endroit i)rincipal «( qu'il doit auimer par sa valeur, il agit de tous « côtés par l'impulsiou de sa vertu... Les politiques u. ne se mêlent plus de deviner ses desseins. Quand i( il marche, tout se croit é,s^alement menacé

Qui veut entendre combien la raison préside dans •< les conseils de ce prince n*a qu'à prêter l'oreille . « quand il lui plaît d'en expliquer les motifs....

La noblesse de ses expressions vient de celle <( de ses sentiments, et ses paroles précises sont <f l'image de la justesse qui règne dans ses pensées.

Pendant qu'il parle avec tant de force , une dou- •< ceur surprenante lui ouvre les cœurs et donne, je '<■ ne sais ci^mmeut, un nouvel éclat à sa majesté

qu'elle tempère '. »

Les éloges sont suspects, lorsqu'ils sont exprimés en termes dont le vague et la généralité trahissent le lieu commun et l'admiration de commande, ou lorsque les détails en sont si particuliers qu'on peut soupçonner le jianégyriste d'avoir, dans un intérêt de flatterie, substitué, à son original trop difficile à louer, un portrait de son invention. L'éloge que Bossuet fait de Louis XIV, dans ces passages, ne sent ni la rhétorique officielle ni le raffinement intéressé. Bossuet ne voit que ce que voyait tout le monde ; mais il le voit mieux, et il en est plus frappé. Il ne dit rien qui ne fût dans toutes les bouches et que n'aient confirmé les Mémoires pu-

1 Oraieonj'unibre de Marie-Tkérise d'Autriche.

bliés après la mort de Louis XIV; mais il le dit eu liomme de génie qui ne sent rien médiocrement. Au reste, c'est à la gloire de ce prince que plus les témoins de son règne sont illustres, plus leur témoignage est favorable. Ceux qui Font le mieux loué sont les plus grands parmi les grands hommes de son siècle ; il semble que l'admiration pour le prince y ait été en proportion du génie et de la gloire. Bossuet parle du roi comme Molière, et cet accord de sentiments, entre Févêque et le poète, fait regTetter d'autant plus que Bossuet se soit montré cruel envers la mémoire de Molière *, et qu'un scrupule de discipline ecclésiastique lui ait caché un des plus beaux traits de la grandeur de Louis XIY. qui est d'avoir aimé et honoré Molière et Bossuet.

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