POUR ASSURER LA LIBERTÉ DE SON ESPRIT
La qualification de génie effrayant . que Chateaubriand donne à Pascal, ne serait guère moins vraie de Descartes. Pour moi, je ne puis me représenter Descartes sans un certain effroi , soit à cause du sentiment de mon infirmité, soit en pensant à tant d'efforts subHmes osés avec un corps comme le mien, afin d arriver à cette puissance d'abstraction qui le fit appeler par Gassendi : 0 idée! Seulement Gassendi ne croyait que le railler ; il voulait qu'on l'entendît d'un esprit dépourvu du sens de la réalité ; mais Descartes, aussi attentif à toutes les réalités que les plus doués de ce sens , avait sur eux l'avantage d'avoir su se dégager de leur servitude par une force de volonté extraordinaire , et par une contention d'esprit vraiment effrayante.
Imaginez, si vous le pouvez sans épouvante, un homme au sortir du seizième siècle, après tant d'esprits qui viennent de recueillir toutes les traditions de l'esprit humain, et dont les plus hardis n'ont pensé
qu'à la suite des deux antiquités ; un homme qui se sépare de toutes ces traditions, des deux antiquités, du présent, de riiumanité tout entière, regardant comme provisoires toutes les notions qui ont fait la croyance des temps écoulés jusquà lui, n'en voulant croire aucune définitivement qu'après l'avoir reconnue vraie par une opération de son libre jugement; un homme qui, sans autre contrôle ni témoignage que sa raison, soutenu par le seul amour de la vérité dans ce laborieux affranchissement de sa pensée, se pose hardiment le triple problème de Dieu, de l'homme et des rapports qui lient Thomme à Dieu , du monde extérieur et de ses rapports avec l'homme !
L'effroi augmente quand on considère comment cet homme dispose sa vie pour ce grand dessein, et par quelle suite de méditations il trouve enfin un point d'appui , une première vérité évidente, pour y bâtir ses croyances.
Ce fut en l'an 1619, après avoir quitté Francfort, où il avait assisté au couronnement de l'empereur, que, s'étant retiré sur les frontières de la Bavière, dans une solitude où il se tenait tout le jour enfermé seul avec lui-même, « n'ayant d'ailleurs par bonheur, dit-il, aucuns soins ni passion qui le troublassent ', » il arriva, de pensée eu pensée, à mettre son esprit tout nu, et à se dépouiller en quelque sorte de lui-même.
• Discours delà mitliode, deuxième partie, § 1.
Il se crut tout à fait libre, à l'état de table rase, ue conservant que le désir ardent de découvrir la vérité en toutes choses par les seules forces de son esprit. La recherche des moyens d"y atteindre le jeta dans de violentes agitations. Cette solitude et cette contention opiniâtre le fatiguèrent tellement, que, s"il faut en croire son biographe Baillet, le feu lui prit au cerveau et qu'il fut troublé par des songes et des visions. Il en eut de si étranges dans la nuit du 10 novembre 1G19, qu'au dire du même Baillet . si Descartes n'avait déclaré qu'il ne buvait l'as de vin. on eût pu croire qu'avant de se coucher il en avait fait excès, « d'autant plus, ajoute naïvement le biographe, que le soir était la veille de Saint-Martin '. »
Après quelques années passées soit dans des voyages, où il étudiait les mœurs, et par la vue de leur diversité et de leurs contradictions, se fortitiait dans son dessein de chercher la vérité en luimême, soit à la guerre, où il s'appliquait tout à la fois à étudier les passions que développe la vie des camps , et les lois mécaniques qui font mouvoir les machines de guerre; après quelque séjour à Paris, où il cacha si bien sa retraite que ses amis même ne l'y découvrirent qu'au bout de deux ans , il se fixa en Hollande, comme le pays qui entreprenait le moins sur sa liberté, et dont le climat, selon ses expressions, lui envoyait le moins de vapeurs.
* Baillet. Vie de Descartes.
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En France, outre les obligations que lui eût imposées son rang, la température lui paraissait troubler la liberté de son esprit, et mêler un peu d'imagination à la méditation des vérités qui ne veulent être perçues que par la raison. Il avait remarqué, dit Baillet, que l'air de Paris était imprégné pour lui d'une apparence de poison très subtil et très dangereux, qui le disposait insensiblement à la vanité, et qui ne lui faisait produire que des chimères. Ainsi, au mois de juin 1628, il n'avait pu achever un travail sur Dieu, faute d'avoir le sens rassis. La Hollande convenait mieux à son humeur et à sa santé ; il y goùtait la liberté de l'incognito, l'ordre, l'aisance de la vie. C'est l'éloge qu'il en fait à Balzac, en l'invitant à s'y venir fixer ; peut-être parce qu'il n'a pas peur d'être pris au mot. Car, même dans ce pays de choix, où il séjourna vingt-trois ans, il changeait continuellement de résidence, non moins pour dépister les visiteurs que pour trouver le point où il espérait jouir le plus pleinement de lui-même. Un seul homme connaissait le lieu de sa solitude: c'était le savant père Mersenne, par lequel il communiquait avec le monde, n'ayant affaire qu'aux idées, et libre de tous rapports avec les personnes.
Sa retraite en Hollande fut comme une fuite. Il n'en laissa rien savoir à ses parents, pour éviter leurs observations et leurs reproches , et ne se confia qu'au père Mersenne, auquel il avait fait promettre de lui garder le secret. C'était au mois de mars 1629. Il avait alors trente-quatre ans. Dans cette solitude,
si Opiniâtrement défendue contre tout le monde, contre sa gloire même, qui attirait tous les yeux du côté d*où partaient des lumières si nouvelles, il conçut et mit à fin l'ouvrage étonnant qu'il appela d'abord V Histoire de son esprit '.
Il s'était fait un régime de vie accommodé à ses études, qui tînt son âme dans la moindre dépendance possible du corps. Il mangeait fort peu, à des heures réglées, sans jamais dépasser la quantité qu'il s'était prescrite, ni par des caprices d'appétit, ni par complaisance pour ses amis ; évitant les viandes trop nourrissantes, pour échapper à cette oppression des aliments dont parle Pascal, et préférant aux viandes les racines et le? fruits. Il étudiait l'influence de ses affections morales sur son appétit; il expérimentait toutes choses, son sommeil, son réveil; d'une condescendance pour les besoins de son corps qui venait moins d'un désir excessif de prolonger sa vie, que de la curiosité d'éprouver sur lui-même ce qu'il jugeait le plus propre à conserver la santé. Placé comme un arbitre impartial entre ses facultés, le même homme qui était parvenu à penser sans l'aide de ce qu'on avait pensé avant lui, tenait comme éloignés de lui, et sous une sorte de surveillance jalouse, son imagination et ses sens, afin de se préserver de leurs erreurs, et de se réduire à sa seule raison. Ainsi, avant qu'il eût résolu par le raisonne-
1 Ses ennemis, faisant nlhnion à cotte solitude. le traitaient de Tenebi'io et de Lucifuga.
ment le sublime problème de la distinction de l'âme et du corps, il la démontrait par cet effort même, et, dès cette vie, il avait détaché et fait vivre son âme à part de son corps. Il n'y a pas, dans l'histoire de l'esprit humain, un second exemple d'un homme s' élevant à ce haut état de spiritualité, dans l'ordre de la science; et peut-être, dans l'ordre de la foi, le plus haut état de spiritualité n'est-il pas plus absolument pur de tout mélange de l'imagination et des sens.