DU CARTÉSIANISME COMME PHILOSOPHIE ET COMME MÉTHODE LITTÉRAIRE
Je juge moins Descartes comme auteur d'une philosophie plus ou moins contestée, que comme écrivain ayant exercé sur la littérature de son siècle une influence décisive.
Le cartésianisme, comme système philosophique, a eu la destinée de tous les systèmes. Après avoir régné pendant la seconde moitié dn dix-septième siècle, il s'est vu discrédité au siècle suivant. Aujourd'hui, la science n'y compte que quelques vérités évidentes, répandues dans un corps de doctrines jugé faux. C'est ce qui est arrivé à toutes les philosophies. Eu sorte qu'on peut se demander si c'est i^ar le fond même de leur système que les grands philosophes sont immortels, ou bien par leur méthode, leur logique, par la beauté de leurs
discours, par l'art de faire servir les vérités de la vie pratique à rendre leurs spéculations plus claires ou plus familières.
Il n'eu est pas de même du cartésianisme comme méthode générale pour rechercher et exprimer la vérité. Ce cartésiauisme-là est demeuré intact : c'est la méthode même de l'esprit français.
Les vérités d'évidence, qui ont survécu aux vicissitudes du cartésianisme philosophique, doivent être comptées parmi les plus nobles conquêtes de l'esprit humain, sous la forme de l'esprit français. Ces vérités se rapportent à deux des grands problèmes que Descartes s'était proposé de résoudre : Dieu et l'homme. La science les a recueillies comme <los dogmes qu'elle transmet par renseignement public, et il ne paraît pas qu'on les ait remplacées «m qu'on puisse les remplacer par des vérités plus évidentes, ni que les réfutations qu'on a essayé d'en faire les aient affaiblies.
La première de ces vérités est le fameux axiome : « Je pense, donc je suis. » C est la première vérité que rencontre Descartes, au sortir de son doute universel. Il y a reconnu le signe même de l'évidence; or. Tévideace étant le caractère du %Tai. et notre raison seule pouvant recevoir et juger l'évidence, voilà la raison établie juge suprême du vrai et du faux. Et quelle raison? Ce n'est ni la sienne, ni la mienne, ni la vôtre, avec les différences qu'elle rer-oit du caractère de chacun, du pays, du temps, mais la raison universelle, imper-
sonnelle et absolue. Ce fut là la grande nouveauté de la philosophie cartésienne; ce privilège de juger le vrai et le faux, Descartes en déj^ossédait l'auturité pour le restituer à la raison.
Cette i^remière vérité, ou plutôt ce principe même de toute certitude, le mène invinciblement à une seconde vérité, la distinction du corps et de Tâme, fondée sur l'incompatibilité absolue de leurs phénomènes. Le corps se manifeste par l'étendue ; l'âme par la pensée. Or, quoi de plus absolument incompatible que lajDensée et l'étendue? Yoilà donc les deux natures parfaitement distinctes, et la même évidence qui fait reconnaître à Descartes l'existence du corps lui révèle l'existence de l'âme.
En vain Hobbes et Gassendi le somment, soit de prouver comment il peut penser hors ou indépendamment de son cerveau, soit de montrer la substance de la pensée et la nature de son lien avec le corps. Descartes, avec une admirable réserve, se contente de distinguer les deux ordres de phénomènes, et de démontrer leur coexistence et leur incompatibilité. Quant au secret de leur union, l'ignorance où nous sommes et serons toujours à cet égard détruit- elle la connaissance que nous avons de leur existence distincte? Pour ne pas voir toute la vérité, ce que nous en voyons cesse-t-il d'être évident?
Après avoir tracé d'une main ferme la ligne de séparation entre l'esprit et la matière , Descartes pénètre plus avant dans le problème. Il rencontre
bieiitùt ime troisième vérité également évidente, et i|ui découle de la seconde : c'est l'existence de certaines idées qui ne sont le résultat ni dos impressions organiques de notre esprit, ni des déductions de l'expérience, mais qui sortent naturellement de l'âme. Il les ajjpelle innées, parce que nous naissons avec la faculté de les concevoir. De ce nombre est l'idée de Tinfini. Vous voyez d'avance où va le conduire ce nouveau degré, si hardiment franchi, de l'échelle mystérieuse par laquelle il s'élève de la notion de son existence à la connaissance de Dieu. Car cette idée de l'infini, qui est eu nous naturellement et universellement, qu'est-ce autre chose que l'image d'une réalité qui est hors de nous? Et que peut être cette réalité, sinon Dieu luimême, qui s'est comme imprimé en nous par l'idée de l'infini?
Ainsi Descartes conclut de l'idée de l'infini l'existence de Dieu; et cette quatrième vérité, dont la démonstration est le titre le plus glorieux de Descartes, couronne l'édifice reconstruit de la religion naturelle.
Ces vérités, exposées avec un ordi-e et un euehaînement extraordinaires, frappèrent les esprits d'admiration. Grandes nouveautés quant à la science de la philosophie, qui admettait encore plusieurs âmes, l'âme sensitive, l'âme intelligible, l'âme végétative . c'étaient aussi de grandes nouveautés dans la littérature. Elles en renouvelaient l'esprit, en même temps qu'elles retrouvaient les fondements
de la philosopliie. Ces vérités dominent l'art tout entier. L'existence révélée par la pensée plus sûrement que par la vie physique ; la raison juge du vrai et du faux; l'évidence, signe infaillible du vrai; l'âme vivant d'une vie à jDart, et concevant spontanément l'idée de Tinfini; Dieu, se révélant comme l'objet qui répond à cette idée : que peut revendiquer le philosophe, dans ces vérités capitales, qui n'appartienne également au poète, au moraliste, à l'historien?
Ajoutez-y tant de vues profondes sur la vie, tant d'idées tirées du monde extérieur, des usages , des mœurs, pour appeler notre mémoire et notre imagination à l'aide de notre esprit, et qui sont comme le connu dont se sert Descartes pour rechercher l'inconnu. Il y a dans ce grand homme un moraliste supérieur qui a profondément observé la vie , et qui a ce privilège des hommes de génie de n'en être jamais touché médiocrement; mais il sait taire tout ce qui ne va pas à son propos. On dirait qu'il se défie de toute observation externe. C'est trop peu, pour cette intelligence sublime, de l'évidence relative des vérités de l'expérience; il lui faut l'évidence absolue des vérités de la raison. Elle doute de ce qui fait la certitude pour le commun des hommes, et ce fondement où nous nous reposons ne lui est qu'un sable mouvant. Toutefois l'emploi discret que fait Descartes des vérités d'expérience, pour nous rendre jdIus sensibles les vérités métaphysiques, et nous aider à monter le degré
quaiul il est trop haut, répand sur ses écrits je ue sais quel agrément qui ajoutait à leur influence littéraire.
Mais c'est surtout par sa méthode que le père de la philosophie moderne tient une si grande place ilans l'histoire de notre littérature. J'entends par sa méthode, tout à la fois ce dessein de rechercher la vérité par les seules forces de la raison, et l'art de la communiquer.
La recherche de la vérité , dans tous les ordres d'idées, et la communication de cette vérité par les moyens mêmes que Descartes a employés, toute la littérature du dix-septième siècle est là. Que chercheront les grands prosateurs et les grands poètes de cette époque favorisée , si ce n'est la vérité universelle, celui-ci des passions, celui-là des vices, cet autre des faiblesses de notre nature, la vérité des caractères , la vérité des esprits , la vérité des cœurs? Que chercheront Pascal, la Rochefoucauld , Bossuet, Bourdaloue, la Bruyère , Fénelon ; et, dans la poésie. Racine, Molière, la Fontaine, BoUeau, sinon, dans les genres les plus divers, des parties de la vérité universelle? En quoi consistera la beauté de leur art, sinon dans l'expression parfaite et définitive de cette vérité?
La méthode de Descartes est la théorie même de la littérature au dix-septième siècle. Rechercher la vérité par la raison, la faculté la plus générale à la fois et la plus véritablement personnelle à chaque homme ; ne rien admettre dans son esprit qui ne
soit évident ; bien définir les termes pour ne point confondre les jDrincipes, pour pénétrer toutes les conséquences, pour ne jamais raisonner faussement sur des princijDes connus ; subordonner toutes les facultés à la raison, et l'homme qui sent à l'homme qui pense; réduire au rôle d'auxiliaires de la raisou rimagiuation et la mémoire, par lesquelles nous dépendons des choses extérieures et sommes à la merci de l'autorité, de la mode, de l'imitation : les grands écrivains du dix-septième siècle ne font pas autre chose. C'est leur naturel et leur habitude. Au lieu des personnes capricieuses, variables, ondoyantes du seizième siècle, je vois de belles et pures intelligences, auxquelles Descartes a transmis le secret de cette domination de l'âme sur le corps, de la raison sur la passion.
Ces grands hommes ont en la gloire d'aller plus loin que Descartes dans ce profond spiritualisme. Descartes , qui place la raison si haut par rapport aux autres facultés de l'homme , l'avait trop rabaissée par rapport à Dieu. Il ne voj'ait dans les notions de la raison que des décrets arbitraires de la Providence. Ses disciples y verront des vérités absolues, contre lesquelles d'autres vérités ne peuvent prévaloir ; ils en feront des images de la raison divine , des portions même de Dieu. Mais cette vue sublime n'était que la conséquence du principe que Descartes avait posé.
C'est là, si je puis m'exprimer ainsi, le cartésianisme littéraire, dont le cachet est empreint sur
tous les grands esprits du dix-septième siècle, sauf Corneille, lequel écrivait le Cid l'année même oii paraissait le Discours de la méthode.
§ IV
Dr Discours de la méthode.
Tant de nouveautés si étonnantes et si fécondes parurent pour la première fois dans ce fameux Discours de la méthode, le premier de nos ouvrages en prose où l'esprit français ait atteint sa perfection, et la langue son point de maturité. Les autres écrits de Descartes ne furent que les développements de ce Discours, et les preuves des principes qui y sont exposés. Ouvrage formidable, Descartes y avait résumé près de vingt années de cette réflexion si opiniâtre et si intense, à laquelle le monde n'offrait ni assez de solitude ni assez de liberté, et qu'il défendit contre toutes les distractions extérieures avec la même jalousie et le même esprit de conservation qu'on met à défendre sa vie.
Yoilà enfin un sujet, et quel sujet! Qui suis-je? Qu'est-ce que ce corps et qu'est-ce que cette âme, si étroitement liés et si incompatibles? Qui suis-je par rapporta Dieu? Qu'est-ce que le monde où il m"a placé? Descartes remonte encore plus haut, Suisje en eff'et? Qui me le fait voir évidemment? Y at-il une âme distincte du corps? Y a-t-il un Dieu? Quelle chose en moi m'en révèle invinciblement l'existence? Quels sont les rapports entre le monde