BOULAINVILLIERS
Dans ces deux ouvrages, publiés cinq ans après la mort de l'auteur, en i727, Boulainvilliers se montre passionné pour la liberté des mœurs germaniques doi>t les documents législatifs imprimés dans la collection Baluze lui avaient présenté des preuves vivantes et incontestables. Cette liberté des anciens François qui étaient tous réciproquement Leudes, Fidèles, Compagnons''-, il la regarde comme l'ancien droit de la noblesse de France et comme son privilège héréditaire. Il regrette et condamne l'abandon de tout ce qui constituait jadis l'indépendance personnelle du grand seigneur, même le droit de guerre contre le roi, qu'il appelle «le droit de défendre sa personne, ses biens, ses amis, son intérêt, et de les revendiquer lorsqu'ils étaient attaqués par qui que cela pût être ^ » ; il s'indigne contre ceux qui ne savent pas reconnaître et louer au moins dans le passé tous les avantages de ces glorieux privilèges. A ses yeux, le roi n'était autrefois que le premier des gentilshommes, et tous les gentilshommes étaient parfaitement égaux entre eux.
Ce fier aristocrate, si ambitieux d'établir et de prouver qu'il est aussi noble que le roi, ne voit le peuple qu'à une incalculable distance de lui, et trouve toutes naturelles la sujétion et la misère où il a été tenu par la féodalité. Pour lui, la nation se réduit aux nobles. Les familles d'anobUs, le clergé secondaire ne doivent pas compter plus que les roturiers. Les seuls qui puissent participer à la direction des affaires publiques, ce sont les cent mille descendants des Franks conquérants de la Gaule. A la race des Gaulois, des vaincus, aux fils d'esclaves, esclaves de droit et affranchis par grâce, par surprise ou par rébellion, à tout le tiers état, une éternelle sujétion et une irrévocable infériorité à l'égard des gentilshommes.
Augustin Thierry a justement observé qu'on trouve dans les Lettres sur les anciens parleinents de France ^ une portion moins étroitement systématique, plus complète, plus étudiée que le reste, l'histoire des états généraux du quatorzième et du quinzième siècle.
province et en chaque lieu; connaissance de Ja marine, du commerce par terre et par mer, des manufactures propres à chaque pays, des défauts de l'administration publique et particulière, des causes de la misère et de l'abondance, etc. » [État de la France, préf., 1" part., t. I, p. 3, Londres, 1727.;
1 Mémoires sur l'histoire du gouvernement de France, dès le commencement de la monurchie, État de la nation française, I.
2 ibid., ni.
3 Elles roulent « sur la nature des assemblées que l'on nomme en France États généraux du royaume ; sur les causes qui les ont rendues presque toutes infructueuses, et sur ce qu'on y pourrait désirer ou faire de nouveau, pour les rendre véritablement utiles et avantageuses, au roi premièrement par rapport à la tranquillité et à la gloire de son gouvernement, et ensuite à tous les sujets, selon les différentes conditions, par rapport à, .la jouissance des biens naturels que la fertilité et l'heureuse situation de ce royaume leur pourraient procurer.» {Lettres sur la anciens parlements de France, I. Œuvres, t. III, p. 1.)
Prosaietjrs du xviii' siècle. 9
« Ce travail, entièrement neuf pour l'époque, dit le célèbre historien, a depuis servi de base ou de thème à beaucoup d'essais du même genre; il n'a jamais été refait sur les sources avec un pareil développement. L'immense intérêt du sujet semble ici entraîner l'auteur hors de ses préoccupations ordinaires et le lancer dans une voie plus large et plus sîire. Au lieu de l'éternel paradoxe de la souveraineté de la noblesse, il présente un tableau animé du concours des grandes classes de la nation au gouvernement de l'État, véritable étude d'historien politique d'où ressort le double contraste de la monarchie des états généraux avec la monarchie absolue, et de l'imposant contrôle des assemblées représentatives avec le contrôle mesquin des parlements. Boulainvilliers fut l'homme des états généraux, non seulement comme écrivain, mais comme citoyen ; il en proposa la convocation après la mort de Louis XIV, dans des mémoires présentés au Régent. C'est par là que sa renommée de publiciste s'établit à part de son système, et que ses idées politiques eurent de la portée hors de la classe à laquelle, dans ses rôves de liberté exclusive, il voulait borner la nation '. »
Les théories du comte de Boulainvilliers sur l'origine des Français furent combattues par l'abbé Dubos (1678-1742), dont l'Histoire critique de rétablissement de la monarchie française dans les Gauler (^"34, 3 vol. in-4°) causa une révolution parmi les savants : tant elle apportait de changement dans les idées généralement adoptées sur la manière dont la monarchie française a été établie dans les Gaules et sur sa première constitution.
< Que d'ouvrages devenus inutiles! disait Hénault, ou l'auteur quel qu'il soit de l'avant-propos de l'Histoire critique de l'établissement de la monarchie française dans les Gaules. Que d'écrivains en réputation déchus de la place qu'ils avaient occupée dans la mémoire des hommes et dans les bibliothèques ! que de principes dj droit public déconcertés, si les découvertes de M. l'abbé Dubos sont admises, et si cet excellent écrivain a fait enfin ouvrir les yeux au monde savant! Heureusement pour lui, la religion n'a point à s'en plaindre : bien loin de là, c'est elle qui, partout, fait triompher nos premiers rois; les évoques sont leur force ; ils préparent et font goûter aux peuples les victoires qui les assujettissent; ils deviennent leurs premiers sujets, même dans le temps qu'ils vivent sous une autre domination; leurs vœux préviennent les événements, leurs négociations les amènent, et l'empire qu'ils ont sur les esprits les fait réussir. L'intérêt de la monarchie se trouve tout aussi conforme au nouveau système de M. l'abbé Dubos. Nos rois, selon lui, ne sont plus des chefs d'aventuriers, obligés de partager avec leurs compagnons d'infortune leurs conquêtes et leur autorité ; ce sont des rois véritables, qui ne différent de leurs successeurs que par l'étendue du domaine, et non par celle de la toute-puissance; qui font des lois, qui récompensent et qui punissent. Eu un mot, Clovis est aussi autorisé dans sa tribu des Saliens dont il est le monarque, que Charlemagne dans l'Europe dont il est l'empereur ^. »
Cette analyse finement ironique de l'ouvrage du savant mais paradoxal abbé fait sentir l'excès de son système, d'après lequel les peu-
* Consid. sur l histoire de France, ch. ii.
* Avant-propos de l'Hist. crit, de l'établissement des Français dans les Gaules, p.i.