‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 11 sur 196 · DUBOS, FRÉRET · texte numérisé non relu

DUBOS, FRÉRET

pies de la Gaule auraient appelé les Franks pour les gouverner, et se seraient volontairement soumis à Clovis, prince politique, suivant lui, plutôt que conquérant. L'auteur de l'avant-propos de l'Histoire critique n'a pas de peine à prouver, dans la suite de son judicieux travail, que Dubos, ayant trouvé quelques autorités ou quelques passages favorables à une idée préconçue qui lui était chère, « a voulu ramener tout à cet objet et forcer les difficultés qui se trouvent dans d'autres passages à céder à ses premières découvertes ».

Il fallait montrer ainsi ce qu'avaient d'excessif ou de faux certaines théories de l'abbé Dubos, mais ne pas le maltraiter cruellement, comme a fait Montesquieu. Voltaire, plus juste sur ce point, estimait fort l'érudition de Varron-DubosK Beaucoup d'autres en faisaient un égal cas ; mais, comme la lecture de ce savant ouvrage n'est pas accessible pour le grand nombre des lecteurs, surtout à cause des longues dissertations dans lesquelles les faits sont pour ainsi dire noyés, plusieurs de ceux qui savaient apprécier le mérite du docte abbé le pillaient sans avouer le larcin.

En somme, il le faut reconnaître avec un bon juge, « Vllistoire de l établissement de la monarchie dans les Gaules est un ouvrage solide, souvent attaqué, jamais renversé, pas môme par Montesquieu, qui d'ailleurs a su peu de chose sur les Franks ^. »

Des idées plus plausibles et plus justes sur l'origine des conquérants germains furent soutenues par Nicolas Frémet (1688-1749), élève de Boulainvilliers, qu'il avait secondé avec zèle dans son goût décidé pour l'histoire et la chronologie. Reçu dès l'âge de vingt-cinq ans à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, il y lut en 1714, aune assemblée publique, un mémoire sur 1 établissement des Franks au nord de la Gaule, qui renfermait tout un nouveau système. Les conclusions de ce travail, longtemps inédit ou inexactement publié, peuvent se réduire, d'après M. A. Thierry, à trois points généralement admis aujourd'hui : « Les Franks sont une ligue formée au troisième siècle entre plusieurs peuples de la basse Germanie, les mêmes à peu près qui, du temps de César, composaient la ligue des Sicambres. Il n'y a pas lieu de rechercher la descendance des Franks, ni les traces de leur prétendue migration, puisque ce n'était point une race distincte ou une nation nouvelle parmi les Germains. Le nom de Frank ne veut point dire libre; cette signification, étrangère aux langues du Nord, est moderne pour elles; on ne trouve rien qui s'y rapporte dans les documents originaux des quatrième, cinquième et sixième siècles. Frek, frak, frenk, frank, vrang, selon les différents dialectes germaniques, répond au mot latin fei'ox, dont il a tous les sens favorables et défavorables, fier, orgueilleux, cruel. »

Dans ce mémoire qui faisait justice de nombre d'erreurs en crédit

' Lettre à Thiriot, 31 oct. 1738.

'^ Chateaubriand, Études historiques, 2° part.

jusque-là, « l'établissement successif des diverses tribus conquérantes, les déplacements graduels de la frontière romaine, les traités des Franks et les relations de leurs rois avec l'empire, la distinction des guerres nationales faites par toutes les tribus confédérées, et des courses d'aventure entreprises par de simples bandes ; tous ces points obscurs ou délicats de l'histoire de la Gaule au quatrième et au cinquième siècle étaient, pour la première fois, reconnus et abordés franchement ^ »

Ces assertions nouvelles soulevèrent de vives objections au sein de l'Académie, et l'auteur se vit tout à coup arrêté par lettre de cachet et enfermé à la Bastille, sans qu'on ait su pour quelle proposition le jeune savant avait subi cet emprisonnement qui dura six mois.

Cette persécution inexplicable détourna Fréret de continuer la longue série de recherches auxquelles il se proposait de se livrer sur l'état des mœurs et du gouvernement aux diverses époques de la monarchie française. Il se rabattit sur les temps les plus reculés de l'antiquité, et s'appliqua, avec une lumineuse sagacité, à en débrouiller le chaos, à en éclaircir les mystères, à deviner la chronologie des époques antéhistoriques, à déterminer l'origine et les migrations des peuples, à établir la filiation et le mélange des races et des langues 2. Il écrivit ])ien aussi de savants mémoires sur l'histoire des états généraux, sur nos finances, sur leur origine, sur leur administration, mais, pour ne pas compromettre de nouveau son repos, il les garda dans son portefeuille.

Pendant que Fréret était empêché de suivre des idées de génie sur nos origines sociales, sur nos vieilles mœurs, sur nos institutions, les systèmes faux et chimériques se succédaient et s'imposaient à la crédulité ignorante.

Parmi ces écrivains systématiques et erronés, il faut compter un homme qui fut mis longtemps au rang des premiers publicistes de l'Europe, Gabriel Bonnot de M^bly (1709-1783). Ce partial avocat de la société antique contre le monde moderne est un de ceux qui ont le plus faussé les idées sur l'époque féodale de la monarchie française.

Mably, élève des Jésuites, avait été nourri dans l'admiration des Grecs et des Romains. Il reprit l'étude de leurs ouvrages av«c un redoublement d'ardeur quand il fut engagé dans les ordres sacrés. S'en tenant au sous-diaconat et abandonnant ses cours de théologie, il se jeta passionnément dans la lecture des Vies des hommes illustres de Plutarque et dans celle des plus célèbres historiens anciens.

1 A. Thierry, Récits des temps mérou., Consid. sur Vhist. de France, ch. i.

2 C'est là l'objet de ses dissertations, sur l'Histoire des -Assyriens de hinive, sur la Chronologie des CJialdéens, des Égyptiens, des peuples de l'Inde, sur les Calendriers des Chaldéens, des Perses, des Romains, et de ses Réflexions sur l'étude de-: anciennes histoires et sur h degré de certitude de leurs preuves. Fréret montra aussi la plus vaste érudition dans ses lumineuses analyses des anciennes mythologies, sujet de son grand ouvrage : Observation générale sur la philosophie ancienne ^

Le premier fruit des reflexions qiie ces études lui inspirèrent fut le Parallèle des Bomains et des Français (1740, 2 vol. in-12). Tout en accordant de grands éloges au peuple-roi, il s'y montrait partisan du gouvernement sous lequel il vivait, et réclamait pour le monarque « une autorité indépendante des lois ». L'auteur est encore loin des opinions républicaines qu'il professera plus tard.

Maldy présenta, en 1741 , à la censure royale, son Droit puhlic de l'Europe. « Êtes-vous ministre ou ambassadeur, pour traiter d'aussi grands intérêts?» lui demanda sottement l'homme en place à qui il s'adressa. N'étant ni l'un ni l'autre, la permissioi^ui fut refusée. L'ouvrage parut l'année suivante à l'étranger. vf

L'abbé publiciste était alors secrétaire du cardinal de Tencin. Le succès de son Parallèle des Romains et des Français l'avait fait a-dmettre aux dîners politiques de M"^ de Tencin, et l'avait ainsi mis en rapport avec Montesquieu, un des principaux habitués. Bientôt la spirituelle maîtresse de maison, frappée de l'intelligence politique qu'il déployait dans ses conversations, l'avait attaché à son frère qui entrait dans la carrière du ministère sans y être aucunement initié. Mably lui fut du plus grand secours. Il préparait les rapports et faisait les mémoires dans lesquels ce ministre donnait au roi des aAis qu'il n'aurait pu exprimer verbalement dans le conseil. Il avait souvent communication des instructions et des dépêches des ambassadeurs. Le traité que Voltaire alla porter, en 1743, au roi de Prusse, fut l'œuvre de Mably.

Pour l'instruction particulière du cardinal, il rédigea un abrégé des traités depuis la paix de Westphalie jusqu'à son époque : telle est l'origine du Droit public de VEurope, mis au jour en 1742, et auquel, dans une troisième édition, publiée en 1764, l'auteur ajouta un sommaire des traités conclus jusqu'à celui d'Aix-la-Chapelle. Chaque traité, à l'exception des trois derniers, est accompagné d'une sorte de discours sur les guerres et les négociations qui l'ont précédé, et quelquefois de courtes dissertations sur des questions de droit politique. On y remarque souvent du bon sens, mais on n'y trouve nulle part des vues lumineuses.

Les idées républicaines de Mably commencèrent à se dessiner nettement dans ses Observations sur les Grecs, pubhées en 1749, et modifiées plus tard sous le titre d'Observations sur Vhistoire de la Grèce. Il y recherche et y établit quelquefois assez bien les causes de la prospérité et de la décadence des peuples helléniques. On y remarque cet axiome : « L'égalité est le seul principe solide de la liberté. » L'auteur s'évertue à montrer que « la Grèce a produit les plus grands hommes dont l'histoire doive garder le souvenir* ».

Les Observations sur les Grecs furent complétées par les Observations sur les Romains, données en 17ol. Les institutions et les révolutions des conquérants du monde y sont mal comprises ; les lois agraires surtout

Lettre à l'abbé de R..., en tête des Observations sur les Grecs, p. 339.

y sont très faussement interprétées. .Mably professe, en général, une vive admiration pour les établissements des Romains, mais il leur reproche fortement l'institution de la noblesse, que Sparte n'avait pas connue. A ses yeux la noblesse est « un corps dont le propre est, dans tous les temps et dans tous les lieux, de mépriser le pOAiple * ». Les nobles sont « une vermine qui carie insensiblement la liberté * ».

Mably était enthousiaste de la république romaine : Caton était son héros. Mais il préférait encore Sparte à Rome ; pour lui l'idéal du gouvernement était celui de Lacédémone'. Une femme d'un mérite rare, dit son panégyriste, lui applai^ssan! sur ce qu'il montrait du caractère : « Du caractère, madame !^pondit-il, on n'en peut avoir dans certains pays ; mais moi, si j'étais né à Sparte, je sens que j'aurais été quelque chose*. »

Celte préférence de Mably pour la cité de Lycurgue ressort très clairement de ses Observations sur les Grecs et de ses Observations sur les Homains.

L'admirateur des anciens Hellènes et des conquérants du monde, revenant aux États modernes, publia en 1737, à la Haye, ses Principes des négociations pour servir d'introduction au droit public de l'Europe fondé sur les traités. Dans cet ouvrage, avec lequel il faillit s'attirer des affaires, à cause de la liberté de ses attaques contre le traité de Versailles, il donne encore aux anciens l'avantage le plus complet sur les modernes.

n Après deux siècles d'expérience, dit-il, nous ne sommes pas aujourd'hui plus habiles; n'en soyons pas surpris, la constitution de nos gouvernements s'oppose aux progrès de la science di^s négociations. Quelques princes et quelques ministres dignes de leur place ont mis, il est vrai, leur nation sur la bonne voie, mais leurconduiie n'a instruit personne. Tantôt leurs successeurs ont été incapables de pénétrer la profondeur de leurs vues, et tantôt, conduits par leurs seules passions, ils ont plus agi pour leur avantage particulier que pour le bien de l'État. Ce n'est que dans des républiques bien constituées, où le plus grand mérite est sûr d'obtenir les plus grands emplois, que les lumières s'augmentent, se communiquent et se conservent invioiablemenr. Quand le hasard ou l'intrigue placent les hommes, le hasard ou l'intrigue doivent les gouverner s. »

Suivant lui, les Romains, « ces hommes destinés par chacune de leurs institutions à conquérir le monde, mais plus sages encore que courageux, seront toujours nos maîtres en matière de politique^. »

Nous indiquerons, comme un supplément des Principes des négocia-

1 Lettre à l'abbé de R..., en tête des Observations sur les Grecs, p. 539.

- Observations sur les Romains, p. 13, édit. in-12, 1790.

" Voir la lettre à l'abbé de R..., et, en particulier, pp. 30, 32, 33.

* Brizard, Él>ge de Mably.

'" Principes des yiégoc, ch. n, p. 31.

6 Ibid., p. 26.

tions, l'Étude de la politique, entretien familier entre un jeune homme se disposant à accompagner un ambassadeur dans une cour étrangère, et Mably lui-même qui lui donne ses conseils sur la méthode qu'il doit suivre pour remplir honorablement sa destination, et parvenir peutêtre un jour aux premières places.

Ses études s'arrêtèrent enfin particulièrement sur l'histoire de son pays, et l'on vit paraître, en 176b, la première partie de ses Observations sur Vhistoire de Trance, allant jusqu'au règne de Philippe de Valois : la suite ne devait paraître que vingt-trois ans plus tard, et après la mort de Tauteur. Dans cet écrit, dont le principal objet était de trouver des preuves à des maximes préconçues, fallùt-il, pour cette fin, torturer les faits et mutiler les textes, Mably voulut présenter l'abrégé des gouvernements de la France depuis l'établissement des Francs jusqu'à l'époque où les grands fiefs furent réunis à la couronne, et, en développant la suite et l'enchaînement des révolutions, causes à la fois et effets les unes des autres, composer l'histoire, ignorée alors, de notre ancien droit public.

« Je me propose dans cet ouvrage, dit-il lui-même, de faire connaître les différentes formes de gouvernement auxquelles les Français ont obéi depuis leur établissement dans les Gaules, et de découvrir les causes qui, en empêchant que rien n'ait été stable chez eux, les ont livrés, pendant une longue suite de siècles, à de continuelles révolutions. »

Il déclare avoir éprouvé par lui-même que cette partie intéressante de notre histoire est entièrement inconnue des lecteurs qui se bornent à étudier nos annalistes anciens et nos historiens modernes. En remontant aux véritables sources de notre histoire, c'est-à-dire à nos lois, aux capitulaires, aux formules anciennes, aux chartes, aux diplômes, aux traités de paix et d'alliance, etc., il découvrit les erreurs grossières et sans nombre où il était tombé dans son Parallèle des Romains et des Français.

« Je vis paraître devant mes yeux, avoue-t-il, une nation toute différente de celle que je cr03'ais connaître. J'appris trop tard combien la lecture de nos anciennes annales est peu instructive, si on n'y joint pas l'étude des pièces; je vis qu'il ne faut lire qu'avec une extrême circonspection nos historiens modernes, qui tous ont négligé l'origine de nos lois et de nos usages, pour ne s'occuper que de sièges et de batailles, et qui, en faisant le tableau des siècles reculés, ne peignent jamais que les mœurs, les préjugés et les coutumes de leur temps U »

Toute la première partie de l'ouvrage est chimérique. L'auteur prétend qu'au huitième siècle le peuple était le vrai souverain, grâce à la représentation universelle des habitants de la Gaule aux champs de mai. En Charlemagne Mably semble voir un fondateur de la monarchie

1 Avertis?, de la V édition.

constitutionnelle, temps heureux de liberté qui ne dura guère. « Le peuple tomba dans un entier asservissement par la révolution qui rendit héréditaires les grands offices, et souveraines les justices des seigneurs.

— L'affranchissement des communes et la ruine du gouvernement féodal lui rendirent quelque liberté dans les villes. Il profita de ces changements qui ne furent pas son ouvrage; mais il ne recouvra pas ses anciens droits politiques. — Une ombre de ces droits reparut au quatorzième siècle dans les états généraux. Ces assemblées ne furent qu'une hnage imparfaite de celles que Charlemagne avait jadis instituées.

— Les états généraux de l'So'S et ceux de 135(3 montrèrent quelque connaissance des droits de la nation ; mais l'incapacité et l'imprévoyance de ces deux assemblées rendirent infructueux les efforts qu'elles firent pour le rétablissement de la liberté *. »

La conclusion de Mably est celle-ci :

« En détruisant les états généraux pour y substituer une administration arbitraire, Charles le Sage a été l'auteur de tous les maux qui ont depuis affligé la monarchie. Il est aisé de démontrer que le rétablissement de ces états, non pas tels qu'ils ont été, mais tels qu'ils auraient dû être, est seul capable de nous donner les vertus qui nous sont étrangères et sans lesquelles un royaume attend, dans une éternelle langueur, le moment de sa destruction 2. n

L'état de la France tombée sous le gouvernement absolu lui inspire les plus sinistres prévisions, a On voit déjàparmi nous, dit-il, l'empreinte fatale du despotisme... de ce despotisme qui établit partout la misèce et l'indigence, qui porte partout le découragement, la corruption, la bassesse de l'esprit de servitude, symptômes certains d'une décadence et avant-coureurs d'une ruine inévitable, quand il se présentera un ennemi redoutable sur ses frontières. »

« A moins, ajoute-t-il, d'un de ces événements dont on rencontre quelques exemples dans l'histoire, et qui remuent avec ass 'Z de force une nation pour lui faire perdre ses préjugés et lui donner un caractère nouveau, la France, qui devrait renfermer un des peuples les plus heureux de la terre, tombera dans un état de dépérissement, de misère et de langueur, où. tombe enfin toute société qui empêche les citoyens de s'intéresser à la chose publique. La liberté est nécessaire aux hommes, parce qu'ils sont des êtres intelligents ; dès qu'ils en sont privés, ils ne conservent ni courage ni industrie, et la société composée d'automates doit périr, si elle est attaquée par des ennemis qui soient des hommes ^. »

Ces maximes sont belles, et ces sentiments louables, mais, ignorance

1 Observ. sur l'hist. de France, liv. III, ch. i et vn; liv. IV, ch. m; liv. V, ch. Il et III. — Le résumé que nous venons de présenter est d'Augustin Thierry.

^liid., t. VI, p. 21;î.

3 Observ. sur Chist. de Fra c?, liv. VIII.

ou préoccupation, il ne sut guère faire de ses ambitieuses Observations qu'un roman calomniateur. Si tous les ordres de l'État eussent été infectés d'autant de vices que le prétend l'abbé philosophe, il serait miraculeux, selon la pensée de M. de Donald, « que les Français ne fussent pas devenus pires que les Hottentots* ».

C'est le clergé qui, dans les Observations, est l'objet des attaques les moins ménagées. L'auteur le représente comme un fauteur intéressé du pouvoir despotique.

« Il y a longtemps, dit-il, qu'il a séparé ses intérêts de ceux de la nation ; et quand il défend ses immunités, il a recours à des raisonnements théologiques qui ne sont point applicables à l'état des autres citoyens. L'Église est riche, mais c'est le roi qui dispose de la plus grande partie de ses richesses, et qui les distribue à son gré à des hommes nés sans fortune, et d'autant plus avides, que l'avarice a décidé de leur vocation. Da là cet esprit servile qui n'est que trop commun dans les ecclésiastiques. Appelés dans les états particuliers de quelques provinces pour en défendre les droits, ils les trahissent pour mériter les faveurs de la cour. A l'esprit de la religion, qui élève l'âme et qui fait aimer l'ordre et la justice, le clergé a substitué je ne sais quel esprit de monacliisme qui n'inspire qu'une bassesse stupide dans les sentiments. Il aime le pouvoir arbitraire, parce qu'il est plus aisé de circonvenir un prince et de le gouverner, que de tromper une nation libre que sa liberté éclaire et fait penser. Ce penchant pour le pouvoir arbitraire est tel que pouvant, que devant même ne pas reconnaître dans l'ordre de la rehgion un gouvernement monarchique, il se précipite cependant avec ardeur sous le joug de la cour de Rome qui lui présente des honneurs inutiles, et qui ne peut lui accorder aujourd'hui qu'une protection infructueuse. Pour jouir en quelque sorte d'un pouvoir arbitraire dans son diocèse, chaque évêque néglige autant les conciles généraux, que le pape les craint : cependant ces assemblées œcuméniques sont dans l'ordre de l'Église ce que les états généraux sont dans l'ordre politique. Plus le clergé de France a eu de peine à conserver quelques-unes de ses inimuniiés, tandis que le reste delà nation perdait les sien-ies, plus il a flatté le gouvernement pour mériter quelque faveur. L'habiiude de cette politique est contractée ; elle subsistera vraisemblablement; et plus les ecclésiastiques craindront de perdre leur fortune, plus ils se confirmeront dans leurs principes 2. )3

Le diacre qui parlait ainsi n'a-t-il pas assumé une grande part de responsabilité dans les atroces violences dont le clergé fut victime pendant la Révolution ?

D'ailleurs, ces attaques passionnées servirent beaucoup à la vogue du livre, et elle fut extrême, surtout au commencement de la Révolution.

«Le succès de l'ouvrage de Mably, dit A. Thieny, passa toute mesure; pour lui, il n'y eut pas de partage de l'opinion, comme pour les théories de Dubos et de Boulainvilliers, il trouva dans toutes les classes de la nation des admirateurs et des prosélytes. Adhérer au nouveau système, c'était faire preuve de

1 Pensées diverses de M. de Bonald, 1817, p. G3.

2 Observ.sur l'hisf. de France, liv. VIII, ch. vu, p. 29C-298.

philosopliie, de patriotisme et de libéralité d'âmri ; il exerça sur les esprits les plus graves et les plus capables de le juger une sorte de fascination K »

On est bien revenu de cette admiration pour le dépréciateur partial et ignorant de l'histoire et du gouvernement de la France monarchique. Nous avons vu le jugement de M. de Donald. Chateaubriand a dit avec une aussi juste sévérité :

M Les Observations de l'abbé de Mably sont écrites d'un ton d'arrogance et de fatuité qui les ferait prendre pour l'ouvrage de quelque capacité du jour, si la maigreur n'y remplaçait l'enflure. Sous cette superbe, on ne trouve pourtant dans Mably que des idées écourtées, une grande prétention à la force de tête, le désir de dire des choses immenses en quelques mots brefs; il y a peu de mots, en effet, et encore moins de choses *. »

Tout ce que l'auteur du Génie du chnstianisme trouve de bon dans cet auteur gourmé, ce sont quelques passages sur la « transfusion » des propriétés.

Mably voulut corroborer ses Observations sur l'histoire de France par une série de documents môles de discussions dont il espérait fortifier un système qui reposait sur les bases les plus fragiles.

« L'auteur, dit encore A. Thierry 3, n'avait aucune science des antiquités nationales, les études de toute sa vie avaient roulé sur l'antiquité classique et sur la diplomatie moderne. Il fit tardivement et rapidement la revue des monuments de notre histoire ; mais l'idée systématique de son livre fut antérieure à toute recherche des documents originaux, et conçue d'après des ouvrages de seconde main. Ii eut pourtant la prétention de donner ses idées pour la voix de l'histoire elle-même, et de présenter une longue série de textes qui rendissent témoignage pour lui.

« Tel est l'objet des Remarques et preuves placées à la fin de chaque volume, et où se mêle, à des citations textuelles, la défense polémique des principales assertions de l'auteur. Il y a ainsi, dans l'ouvrage, deux parties distinctes : l'une, l'exposition dogmatique, raide, guindée et sentencieuse; l'autre, la discussion accompagnée de preuves, plus simple, plus claire, mais dépourvue de suite, d'ordre et de profondeur. Cette seconde portion du livre semble appliquée à la première comme des étais mis contre un bâtiment qui de luimême ne resterait pas debout. Là se trouve le titra le plus sérieux de l'abbé de Mably à la réputation d'interprète de notre histoire, et toutefois ses Remarques et preicves ne sont guère qu'un assemblage de négations ou d'affirmations téméraire?, de doutes capricieux, d'attaques presque toujours gratuites contre les opinions antérieures et d'allégations peu intelligentes des documents originaux. L'abbé Dubos est, pour le nouveau publiciste du tiers état, un adversaire perpétuel. C'est contre lui que se dirige le plus fort de sa polémique; il le réfute d'après Montesquieu, puis il s'attaque à Montesquieu lui-même contre lequel il arguinente à tort et à travers, frappant tantôt sur quelque as-

1 Consid. sur l'hist. di France, ch. ni, p. 91.

2 Etudes historiques, Préf.

3 Consid. sur l'hist. de France, ch. w, p. 88.

sertion vulnérable, tantôt sur des opinions beaucoup mieux fondées que les siennes '. «

Enfin, en 1776, Mably essaye de résumer toutes ses idées, de présenter l'ensemble de sa théorie, et il publie le livre de la Législation ou Principes des lois comme le précis fidèle des entretiens de « deux hommes d'un mérite rare, l'un Suédois et l'autre Anglais, qui se sont tous deux distingués dans les assemblées de leur pays ».

« L'Anglais, dit-il, prévenu en faveur du gouvernement de son pays, et de la politique qui agite, trouble et déchire l'Europe, ne doutait point de la sagesse des lois anglaises, et ne voulait point d'autre bonheur que ci lui auquel ses compatriotes aspirent. Le Suédois, un peu plus difficile à contenter, et plein des idées des anciens philosophes sur l'art de régler une république, croyait tous les États, dont nous admirons la sagesse, prodigieusement éloignés des principes d'une sage politique. Nous nous trompons, disait-il souvent à l'Anglais, je crains que nous ne nous soyons accoutumés à prendre nos préjugés et nos erreurs pour autant de vérités. Avant que de chercher le bonheur, ne serait-il pas à propos de savoir ce que c'est? Ne faudrait-il pas s'instruire des conditions auxquelles la nature nous le promet? N'aurions-nous pas dû commencer prudemment par nous informer du lieu où l'on peut le trouver? En marchant à tâtons, espérons-nous de ne pas nous égarer? Si nous cherchons ridiculement le bonheur où il n'est pas, nous nous fatiguerons inutilement; et l'ombre vaine que nous voulons embrasser nous échappera sans cesse 2. n

En reproduisant ces conversations où les deux étrangers « s'entretenaient de leur gouvernement, de leurs lois, des partis qui divisent leurs nations, de l'équilibre de l'Europe, des forces des principales puissances, de leurs richesses, de leurs ressources, des traités qui les unissent, » Mably croit « ne pas rendre un service médiocre aux personnes qui, persuadées que le bonheur ou le malheur des hommes tient aune bonne ou à une mauvaise législation, aiment à s'occuper de cet objet intéressant^. »

Non seulement Mably trouve mauvaise la législation qui régissait l'ancienne France, mais, à ses yeux, « le gouvernement féodal était sans doute ce que la licence a pu imaginer de plus contraire à la fin que les hommes se sont proposée en se réunissant en société*. »

Son idéal politique est que les monarchies se transforment en républiques fédératives, dont les diverses parties s'administrent séparément, mais se gouvernent par les mêmes lois, se concertent par assemblées centrales, et ne forment qu'un corps vis-à-vis de l'étranger.

Dans tout son livre il en appelle à l'exemple des législateurs de

' Voir Observ. sur l'hist. de France^ t. II; Remarques et preuves, p. 254-272. - De la léfjislation, liv. I, ch. i.

3 Ibid.

4 Ibid., liv. II, ch. i.

Sparte et d'Athènes. Tout ce qui vient d'eux lui paraît admirable, et il a le plus profond mépris pour « ces petites gens qui se donnent la liberté de blâmer*» en rien la conduite des Lycurgue et des Solon. Cependant, s'il loue l'antiquité, c'est avant tout pour attaquer les temps modernes, hommes, doctrines et institutions. Il ne propose pas positivement aux nations chrétiennes d'imiter les formes politiques de la Grèce et de Rome ; il les croit incapables, par leur corruption et leur servilisme, d'atteindre jusqu'à cet idéal.

Dans cet idéal il fait entrer les systèmes les plus condamnés et les plus dangereux.

Mably est non seulement démocrate, mais décidément communiste. Selon lui,régalité et la communauté sont l'état naturel, et par suite l'état légitime du genre humain ; elles sont un besoin permanent et un droit de la nature humaine; elles répondent à un sentiment indestructible, universel, qui se confond avec celui de notre dignité. L'égalité engendre toutes les vertus et tous les biens, l'inégalité tous les vices et tous les maux. La plus ancienne cause de cette inégalité funeste, c'est la propriété, qui, en amenant la diversité des fortunes, a eu pour conséquence la diversité d'éducation, laquelle nous a donné la diversité des facultés et des talents. La propriété elle-même, surtout la propriété foncière, source principale de nos maux, a son origine dans l'abus delà force, c'est-à-dire dans la conquête. Pour rentrer dans l'état naturel d'où nous sommes sortis, il faut abolir des distinctions iniques et substituer la communauté à la propriété. Le travail ne souffrira en aucune manière de ce changement. Au lieu d'être aiguillonné par l'intérêt et l'avarice, il aura pour mobiles l'amour de la considération, le désir de la gloire, le bien de la patrie ^. Le travail, qu'on fuit aujourd'hui comme un supplice, se transformera en plaisir quand il sera devenu commun et partagé ^. Dans la communauté renaîtra ou plutôt commencera d'exister le patriotisme aujourd'hui complètement étouffé chez les riches par l'amour de l'or et par l'orgueil de l'opulence, chez les pauvres par le sentiment de leur misère irrémédial)le.

Pour opérer cette merveilleuse métamorphose de l'état social, il faut resserrer la propriété dans des limites de plus en plus étroites. Il faut « établir des formalités qui gênent la vente et Taliénation des biens '■* » et restreindre de telle sorte le droit de transmission et de succession, que l'État, héritant, dans le plus grand nombre de cas possible, à la place des individus, demeure à la longue seul propriétaire, au grand avantage des pauvres entre lesquels il partagera les biens. « Une bonne

1 De la législation, liv. II, ch. i.

- Nous avons entendu, de nos jours, un des socialistes les plus prétentieux et les plus vides, 31. L. Blanc, donner comme des nouveautés fécondes ces vieilleries stériles.

3 On reconnaît là le travail attrayant de Fourier. Nil novum sub sole.

* De la législation, liv. II, ch. i.

législation doit continuellement décomposer et diviser les fortunes que l'avarice et l'ambition travaillent continuellement à rassembler^. » 11 importe également de gêner les opérations commerciales et financières, jusqu'à ce qu'elles cessent d'elles-mêmes; car « l'esprit du commerce est essentiellement contraire à l'esprit de tout bon gouvernement-, » puisqu'en élevant les grandes fortunes et en répandant le luxe il entretient l'inégalité : aussi les anciens avaient-ils raison de l'abandonner aux esclaves. Les lois agraires, sublimes conceptions des Gracchus et des Licinius, seront remises en vigueur. On y joindra des lois somptuaires qui s'étendront à tout, meubles, logements, table, domestiques, vêtements. Les beaux-arts seront proscrits comme de funestes frivolités. Les sciences sérieuses et utiles seront seules cultivées. L'éducation sera commune et obligatoire pour tous les enfants ; semblable à celle des Spartiates, elle ne séparera point les exercices du corps de ceux de Fintelligence. Une religion d'État et une pénalité sévère contre les athées et les déistes établiront l'égalité morale ou l'union des consciences : suivant l'exemple des Romains, chez qui la religion était subordonnée à la poUlique, « le gouvernement doit être intolérant'. »

Telles sont les principales idées répandues dans le livre de la Législation, où l'auteur, on le voit, se montre plus ami de l'égalité que de la liberté. Adoptant dans son entier le principe du communisme, il voudrait le voir passer immédiatement dans les faits. Mably a donné la théorie du communisme. Morelly essayera de la rédiger eu forme de code, et Babeuf de la traduire en action.

Les erreurs dont fourmillent les Principes des lois sont, dans une certaine mesure, rachetées par les observations judicieuses sur les dangers de l'athéisme qui terminent le livre. Le publicistc indépendant y réfute, après Voltaire et Montesquieu, mais d'une manière plus pressante, le fameux paradoxe de Bayle qu'une république d'athées sous la seule sauvegarde des lois et des mœurs, pourrait former un gouvernement durable. Mably démontre combien cette opinion, spécieuse peut-être, deviendrait chimérique et impraticable dans la réalité. U est si persuadé des dangers de l'athéisme ou de l'irréUgion, que, malgré la douceur des lois qu'il propose, il n'hésite pas à invoquer la répression contre les athées et les impies. Seulement, à son avis, on doit préférer l'ellébore à la ciguë.

Dans son ardent désir de voir la liberté politique régner partout, Mably ne craint pas de conseiller aux peuples l'insurrection pour s'affranchir. U dit, dans ses Droits et devoirs du citoyen, petit livre composé de huit lettres où il rend compte à un ami de différents entretiens qu'il a eus dans les jardins de Marly avec milord Stanhope :

' De la législation, liv. II, ch, i.

2 Ibid.

3 I/Ad., liv. IV, cil. I,-.

« Les provinces d'Espagne et plusieurs autres royaumes n'ont peut-être pas d'autres ressources pour recouvrer leur liberté qu'une révolte ouverte; car je ne vois dans leur gouvernement aucune institution dont ils puissent attendre la réforme de leur monarchie *. »

Pour lui, comme pour Jean-Jacques, le souverain n'est que le commis de la nation. Il fait ainsi parler la France au roi :

o; Qui ôtes-vous? La nation voies a fait ce que vous êtes! La France ne vous appartient pas; c'est vous qui lui appartenez : vous êtes son homme, son procureur, so?i intenrlant. C'est par méprise, par adresse et par ambition que vos pères se sont emparés de la puissance législative. Une usurpation heureuse est-elle donc un titre si respectable, que vos peuples ne puissent plus réclamer les lois imprescriptibles de la Nature, quand vous ne voudrez plus reconnaître d'autre règle de vos actions que votre bon plaisir -'1 »

Qu'on loue tant qu'on voudra Mably d'avoir, dans une société aristocratique et corrompue, prêché la liberté, l'égalité sociale et l'abnégation patriotique, d'avoir présenté le bonheur de tous comme fondé sur l'absence du luxe, l'austérité des mœurs et le gouvernement du peuple par lui-même, d'avoir fait entrer dans le langage usuel les mots de patrie, de citoyen, de volonté générale, de souveraineté du peuple. Nous y consentons, tout en faisant des réserves. Mais il est impossible de ne pas lui reprocher de s'être montré, dans ses divers ouvrages, beaucoup plus Grec et Romain que Français, beaucoup plus païen que chrétien.

Ce reproche de paganisme s'adresse surtout à ses Principes de morale. Les noms de Jésus-Christ, d'Évangile, d'Église n'y sont pas prononcés une seule fois, non plus que dans aucun de ses autres ouvrages. Les vertus chrétiennes semblent ne point exister pour lui; il ne daigne pas môme en faire mention. Il ne cherche ses principes de morale, ne puise ses exemples de vertu individuelle ou sociale que chez les Grecs et les Romains. Lycurgue, Socrate, Caton, ce sont là ses saints.

Mably suit les principes de d'Alembert, le grand partisan de la séparation de la morale et de la religion, et le patron déclaré d'un catéchisme de morale à l'usage des enfants, qui soit uniquement fondé sur les principes de la loi naturelle, et qu'on puisse leur apprendre à Pékin comme à Paris, et à Rome comme à Genève '.

Non seulement l'abbé Mably ne tient aucun compte des vertus chrétiennes, mais il en affiche le mépris. Pour ce défenseur de la morale de l'intérêt, les peuples les meilleurs sont ceux où des philosophes moins subtils que les théologiens ont prêché des vertus plus huinaines.

« Ces sages, dit-il, enseignaient tout bonnement à leurs compatriote» que les vertus qui font les bons cit03ens, les bons pères de famille, les bons amis, les

1 Des droits et des devoirs des citoyens, p. 162. — * Ibid., p. G4.

' Voir Histoire des membres de lAcad. franc., t. V, Éloge de Kic. Gédoyn

note (a).

bons maîtres et les bons serviteurs, sont les premières vertus, et que le meilleur moyen de mériter les faveurs du ciel, c'est d'être utile aux hommes... Cette philosophie plus humaine dont je parle fera des Aristides, des Épaminondas, des Socrates, des Décius, des Fabricius, des Camilles et des Scipions *. »

Les principes des anciens ont seuls pu produire « ces vertus héroïques qui nous étonnent, et qui nous paraissent presque des mensonges *. »

Les vices de ces grands hommes paraissent à l'abbé philosophe de pures peccadilles, et pour se justifier de ne pas se montrer très sévère à cet égard : « Je prie, dit-il, mes censeurs de se rappeler comment Cicéron, en plaidant pour Cœlius, excuse ses galanteries avec Claudia. Ce sage consulaire, si savant dans la connaissance du cœur humain, n'avait pas sans doute une morale relâchée.

« Accordons, dit-il, quelque chose à l'âge, pourvu que l'erreur n'ait que des moments. »

Ce quelque chose était un adultère public. Le chrétien n'aurait-il pas dû là dessus se montrer plus rigide que le païen? Les Principes de morale renferment beaucoup d'autres maximes dangereuses qui les firent censurer parla Sorbonne' et supprimer par ordre du gouvernement. Le principal objet de toute la vie de Mably fut l'étude de la politique et de la morale dans leurs rapports avec l'ordre public. Son dernier ouvrage, les Entretiens de Phocion, est celui qui renferme le plus d'idées saines sur ces hautes matières.

Dans ce livre, qui mit le comble à la réputation du législateur, Phocion s'entretient avec ses amis des maux dont la patrie est affligée; il remonte à leur cause et en cherche les remèdes. De même, dit-il, que les vertus patriotiques ont produit la gloire des beaux temps de la Grèce ; de même les arts, les richesses et l'oubli des lois ont causé ses mcdheurs. Les lois dont la sagesse a rendu florissantes la Perse, l'Egypte et la Grèce, doivent être placées sous la sauvegarde des mœurs. Ce sont les vertus domestiques qui préparent les vertus publiques. Toute la politique est fondée sur la morale, et la vertu est la base certaine et constante de la prospérité des États. Tous les vrais plaisirs sont dans l'exercice des vertus sociales, de ces vertus « mères ou auxiliaires, qui sont les premières dans l'ordre poUtique, la tempérance, l'amour du travail, l'amour de la gloire et le respect pour les dieux*. » Si tous les sentiments

* Principes de morale, p. 136.

2 Ibid.

3 Voir dans les Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la république d-^s lettres, 7 août nSi, t. XXVI, p. 162, le résumé de cette censure où les docteurs traitèrent l'auteur avec beaucoup de ménagements, exaltèrent ses talents, et excusèrent ses intentions, parce qu'effrayé de l'orage qui s'élevait contre lui, il avait à l'avance promis de se soumettre à toutes les rétractations qu'on exigerait.

'*Entret. de Phocion, III.

généreux sont près de s'éteindre, si la corruption a gagné jusqu'au cœur de l'État, il faut y chercher la dernière étincelle de la vertu, et pour l'exciter, se servir de l'amour inné de la gloire, de toutes les passions nobles celle qui meurt la dernière chez un peuple corrompu.

A Phocion Mably oppose un jeune homme, Arislias, épris de tous les goûts nouveaux, et cependant enflammé de patriotisme et plein d'ardeur pour la vertu. Il représente, sous ce personnage, d'après le sentiment de Rulhièrc,lc marquis de Cliastellux, qui, dans tous ses écrits, donne pour fondement au bonheur des sociétés les progrès nécessaires de l'esprit, des sciences et des arts. Les Entretiens de Fhocim seraient le fruit des conversations de Mably avec ce jeune seigneur sur leurs opinions contradictoires.

Ces Entretiens, au nombre de cinq, avaient été donnés comme la traduction d'un ouvrage nouvellement retrouvé d'un ancien Grec, de Nicoclcs. Mais le véritable auteur fut bien vite deviné, et son livre célébré comme l'un des meilleurs écrits du siècle. II appartenait aux républiques de l'apprécier particulièrement. Aussi la société de Berna, de son propre mouvement, le couronna-t-elle comme la production d'un écrivain supérieur et d'un excellent citoyen, en invitant la première iSicoclès à laisser reconnaître Mably.

L'auteur des £/tfrefiensd<>P/ioc2on se montre partisan déclaré de la république, mais d'une république assez aristocratique. Il professe pour les artisans et les mercenaires un mépris peu convenable à un démocrate. Celui qui avait attaqué si vivement la propriété dans les Principes des lois, revient aux sentiments de Voltaire dans les Entretiens de Phocion, et veut qu'on n'appelle aux droits politiques que les possesseurs.

La pureté des principes de morale soutenus dans les Entretiens de Phocion est ce qui a longtemps fait estimer ce livre, et lui a valu même les éloges de personnes très peu favorables d'ailleurs à l'auteur et à la plupart de ses productions.

« Quoique l'abbé de Mably soit un honnête homme rempli de vues très saines, dit Jean Jacq4.ies Rousseau, j'ai pourtant été surpris de le voir s'élever, daas ce dernier ouvrage, à une morale si pure et si sublime. C'est pour cela sans doute que ces Entretiens, d'ailleurs très bien faits, n'ont eu qu'un succès médiocre en France; mais ils en ont eu un très grand en Suisse, où je vois avec plaisir qu'ils ont été réimprimés i. »

Un des restaurateurs de la philosophie spiritualiste au commencement de ce siècle a dit de son colé :

« Mably me fait aimer le bien. Mais je ne sais pourquoi, il me lasse bientôt, excepté cependant dans ses Entretiens de Phocion, ouvrage que je lirai, que je relirai sans cesse, Noctumà versabo manu, vevsalo diurnâ ^. »

' Lettre à M. le prince de Wurtemberg, 26 mai 1764. 2 Maine de Biran, Pensées, 1794.

Ces dialogues longtemps vantés paraissent aujourd'hui d'un niéi'ite assez mince et ne sont plus guère lus. On leur refuse surtout le mérite de l'originalité, et l'on reconnaît que l'auteur du Contrat sncial a pu légitimement n'y voir « qu'une compilation de ses écrits, faite sans retenue et sans honte ^ ».

Apres s'être longtemps occupé de travaux historiques, sans cependant écrire une seule histoire véritable, Mably prétendit faire la poétique du genre, et donna, en 1782, la Manière d'écrire l'histoire, ouvrage systématique et rempli de jugements faux, outrés ou contestables. L'auteur a un idéal en histoire auquel il sacrifie tout, ce sont les Décades de Tite-Live. A ses yeux, le plus admirable historien est celui qui a le mieux imité la manière du célèbre Padouan, c'est Vertot. Tout ce qui n'est pas écrit dans ce genre est mauvais, vînt-il de Robertson ou de Voltaire. Ce dernier est de tous le moins épargné dans la Manière d'éciire l'histoire. L'auteur de l'Histoire de Charles XII y est traité de fou gui court après un fuu ^, dep«sçi/m ^, d'homme qui ne voit pas le bout de son nez *. L'austère mais bilieux abbé laisse beaucoup trop paraître la haine dont il n'avait cessé d'être animé contre Voltaire depuis une certaine plaisanterie de ce terrible satirique^, mais qu'il avait prudemment déguisée pendant la vie du philosophe conti'e lequel il n'écrivit jamais une ligne tant qu'il vécut.

Tels sont les principaux ouvrages qui valurent une si grande réputation à Mably jusqu'à la fin du dix-huitième siècle et le firent proclamer le seul digne de marcher après Rousseau, parmi ceux auxquels la Révolution devait son principe ®.

La rapide analyse que nous avons présentée de ses écrits suffit à prouver qu'il n'est pas plus un politique, un moraliste ou un historien profond que son frère Condillac n'est un mélaphysiciende génie. Aussi a-t-il déjà beaucoup baissé dans l'opinion, et sa méthode raide et tranchante est-elle aujourd'hui généralement discréditée. On ne peut guère l'estimer davantage à titre d'écrivain. Son style manque d'agrément. La couleur qui peint la parole à l'esprit en est partout absente. Il est sec, froid, sans élégance. « Son style est noble, mais quelquefois trop guindé et trop ininteUigible, » a dit un de ses plus judicieux contemporains'^.

1 Confessions, liv. XII.

2 Page 194.

3 Pages 111 et 112.

* Page ns.

3 A l'occasion d'un ouvrage médiocre de Clément, Voltaire avait laissé échapper ces vers :

• Dont l'écrit froid et lourd, déjà mis en oubli, Ne fut jamais prôné que par l'abbé Mably. »

C'en était bien assez pour offenser irréconciliablement un auteur très irritable, 0 Mercure national, n" XII, p. 5'i.

■^ D'Argenson, Mém., Bibl. elzév., t. V, p. 93.

Prosateuhs du xvni'= siècle. 10

Mably a donné à la plupart de ses travaux historiques et politiques la forme d'entretiens : entretiens de Phocion, entretiens avec un milord et un Suédois sur la législation, entretiens avec Cidamon et Théodon sur la manière d'écrire l'histoire. Ses livres y gagnent peu en intérêt et en vivacité. Il n"a pas dérobé à Platon le secret du dialogue politique.

Si Mably ne fut pas un historien d'un ordre supérieur, il fut du moins un écrivain très fécond. La fécondité est aussi le principal mérite de deux auteurs dont nous voulons maintenant faire connaître les principaux titres historiques : l'un, presque classique pour une de ses histoires, dont au moins certains morceaux sont en possession d'ôtre cités comme modèles d'élégance et de goût antique ; l'autre, fameux par un ouvrage qui a essuyé bien des jugements, dont on s'est beaucoup occupé, qui a exercé une grande action sur les esprits à un certain moment, dont on parle encore assez souvent, mais que personne ne lit plus : ce qui n'exempte pas l'historien de la littérature française de l'apprécier et d'examiner les causes de l'éphémère réputation dont il a joui. Les deux écrivains dont nous voulons parler sont Gaillard et Raynal.

L'histoire de France, qui ne fut effleurée par Mably que dans un seul de ses ouvrages, occupa toute la vie de Gaillard (1726-1806).

Après avoir débuté, en 1757, dans la carrière historique, par une faible Histoire de Maiie de Bourgogne, il commença, en 1769, la publication de son Histoire de François I", roi de France, dit le Grand Roi et le Père des lettres '. Il ne voulct pas donner seulement une vie particuhère de François P'', mais l'histoire du règne de l'illustre chef de la seconde maison des Valois. Le nom imposant de ce grand roi ne lui servit, pour ainsi dire, selon ses propres expressions, que d'occasion et de prétexte pour décrire les grandes révolutions en tout genre dont son règne est l'époque, en remontant à la source de ces révolutions dans les temps antérieurs, et en descendant quelquefois dans les temps postérieurs jusqu'à certaines suites éloignées mais remarquables de ces mêmes révolutions.

Gaillard, en élève de l'auteur du Siècle de Lmis XIV, ne s'assujettit point à la méthode purement chronologique des annalistes, dont il s'efforce, dans une préface étendue, de montrer les inconvénients. Évitant de mêler ensemble les événements d'un ordre différent, il sépare Ihistoire ecclésiastique de Fhistoire civile, l'histoire littéraire de Ihistoire politique et militaire, sans pourtant négliger de montrer leur connexité et leur influence réciproque dans de certains cas. Pour racheter les défauts de ce système qu'un illustre exemple n'empêche pas d'être essentiellement contraire à la vraie manière de traiter l'histoire, il aurait fallu que l'auteur eût suivi mieux qu'il ne l'a fait les lois de la méthode, et qu'il eût mis plus de soin à établir une juste proportion dans les différentes parties de son œuvre.

1 En huit volumes in- 13.

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