‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 100 sur 196 · BOULAINVILLIERS, BOULA^GER · texte numérisé non relu

BOULAINVILLIERS, BOULA^GER

la farine de seigle, des anguilles qui, le moment d'après, engendraient d'autres anguilles. C'est la honte éternelle de la France, que des philosophes, d'ailleurs instruits, aient fait servir ces inepties de base à leurs systèmes ». k

Il écrivait encore sur le même sujet :

a JNon seulement le Système de la nature fera un tort irréparable Ji la littérature, et vendra les philosophes odieux ; mais il rendra la phnosophie ridicule. Qu'est-ce qu'an système fondé sur les anguilles de Needham ? Quel excès d'ignorance, de turpitude et d'impertinence de dire froidement qu'on fait des animaux avec de la f..iine de seigle ergoté I II est très imprudent de prêcher l'athéisme, mais il ne fallait pas du moins tenir son école aux Petites-Maisons 2. »

Enfin Voltaire alla jusqu'à réfuter pied à pied, dans le Dictionnaire philosophique, le Système de la nature.

Ce catéchisme d'athéisme et de cynisme est écrit d'un ton pesamment et froidement dogmatique, et d'un style moins français que tudesque. Voltaire voulait bien, par complaisance pour le jugement de quelques-uns de ses amis, dire qu'il y avait des morceaux d'éloquence dans ce livre ; mais, ajoutait-il, « ils sont noyés dans des déclamations et dans des répétitions. A la longue, il a le secret d'ennuyer sur le sujet le plus intéressant ^. »

Beaucoup d'esprits furent effarouchés et révoltés par cet auteur qui, selon le mot de Frédéric, avait « trop impudemment cassé les vitres * » ; cependant on dévora dans Paris et l'on s'arracha dans toute l'Europe^ ce livre aussi misérable par la forme que parles idées, et bientôt, du sein du même club, il sortit une infinité d'autres libelles oii, tout en soutenant les principes d'athéisme, de matérialisme et de cynisme, on attaquait avec rage le christianisme, et on en représentait les fondateurs comme des conspirateurs dont la machiavélique et infernale tactique avait vaincu la terre : c'est la thèse de d'Holbach lui-même dans son Christimisme dévoilé, c'est celle de Boulanger, dont le baron allemand pubUa les principaux ouvrages.

Le paradoxal comte de Boulmnvilliers se fit aussi l'un des propagateurs de l'athéisme, en publiant une prétendue Réfutation des erreurs de Benoit Spinosa. Pour donner le change sur son véritable dessein, il annonçait que, dans l'espoir de combattre lui-même, quelque jour, le plus dangereux livre qui ait été écrit contre la religion, ou du moins dans l'espérance d'engager un plus habile métaphysicien que lui à le réfuter, il avait entrepris de le dépouiller de cette sécheresse mathématique qui en rend la lecture impénétrable, môme à la moitié des

1 Lettre à M. Delisle de Sales, 25 nov. 1770.

- Lettre à M. de Chabanon, 28 sept. 1770.

3 Lettre à M. de Villevieilie, 16 nov. 1770.

* Lettre de Frédéric h. Voltaire, 29 janvier 1771.

5 Lettre de Voltaire h d'Alembert, iGjuill. 1770.

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savants; ce système pernicieux, rendu dans une langue commune et réduit à des expressions ordinaires, exciterait, pensait-il, une indignation pareille à la sienne, et ferait de tous les lecteurs des ennemis de Spinosa. Il ajoutait :

a J'ai môme poussé la sincérité jusqu'à soutenir des sophismes évidents, dont son livre contient un grand nombre, par les moyens les plus plausibles que j'ai pu découvrir dans la logique naturelle où je suis instruit i. »

La vérité est que Boulainvilliers, loin de vouloir susciter des adversaires aux principes de Spinosa, ne cherche qu'à les divulguer, et met un art infini, emploie toutes les séductions de la méthode de Descartes à rendre le plus claires et le plus plausibles possible les dangereuses hypothèses du panthéisme et de la fatalité que le philosophe juif avait exposées dans un latin obscur, sentencieux, laconique, et avec tout l'appareil des démonstrations scientifiques. II conduit ce monstrueux système jusqu'à ses plus fatales applications aux règles des actions humaines, s'efForcant même de le corroborer de tout ce que la psychologie de Hobbes offre de plus pernicieux pour la morale. C'est ainsi qu'en mettant à la portée de tout le monde et en lançant dans une société déjà dépravée son livre venimeux, Boulainvilliers s'est rendu l'un des plus dangereux pervertisseurs du dix-huitième siècle.

Bientôt l'athéisme ne se soutiendra plus seulement dans les livres, mais dans les assemblées les plus solennelles de la nation. En 1T89, un disciple de Diderot, Naigeon, demandera à l'Assemblée nationale que Dieu soit officiellement supprimé.

Bacon, au commencement du dix-septième siècle, assurait que, depuis l'origine du monde jusqu'à son temps, on ne connaissait guère d'athées spéculatifs qu'un Diagoras, un Bion, peut-être un Lucien, et un petit nombre d'autres. Au dix-huitième siècle, on aurait pu les compter par centaines -.

Quelques-uns, sans professer l'athéisme pur, soutenaient une doctrine qui ne vaut guère mieux, le panthéisme. Leur Dieu était le Dieu de Pline, renfermé dans la matière, ne faisant qu'un avec la matière, xternus, immensus, totus in toto, immo vero ipse totwn. La nature, la vie, le monde, voilà le Dieu que de modernes épicuriens voulurent substituer au Dieu personnel et providentiel de la reUgion.

C'était là qu'avaient abouti toutes les prétendons de ces philosophes qui poussaient l'orgueil au plus insolent degré. Et cependant le siècle où ces doctrines étaient accueillies et acclamées ne voulait pas qu'on l'accusât de matérialisme. D'Alembert, qui croyait faire preuve de grande hardiesse en osant dire qu'il est raisonnable de croire en

> Préface de la Réfutation des erreurs de Benoît Spinosa.

- Nous indiquerons, entre autres, avec ceux que nous avons déjà nommés. La Moiinoje, Dumarsais, le chirurgien Bisson, le docteur Roux, le comie de Caylus, le statuaire Falconet, le prince de Conti.

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Dieu \ ne se plaint-il pas quelque part de ce que <( le matérialisme est aujourd'hui le monstre qu'on voit partout, l'hydre à sept tètes qu'on veut combattre^ ?... » Ne s'indigne-t-il pas de ce que <( le nom de matérialiste est devenu de nos jours une espèce de cri de guerre ^ ? »

Le grossier matérialisme qui dominait la philosophie à la fia du dixhuitième siècle révolta quelques nobles âmes. Elles sentirent le besoin de se rattacher aux croyances que la foule désertait, et cherchèrent dans la contemplation de l'infini un refuge et une consolation contre les misères contemporaines. Tel fut Saint-Martix (1743-180*), dit le Philosophe inconnu, qu'un illustre catholique a appelé « le plus instruit, le plus sage et le plus élégant des théosophes modernes *. » Dans un livre publié en 1775, et intitulé ; Des erreurs et de la vérité, ou les hommes rappelés au principe universel de la science, il défendit, contre les philosophes modernes, la Providence et les premiers principes, il montra une généreuse indignation contre les ennemis de Dieu, et, en combattant les erreurs sociales d'Helvétius et de Rousseau, prouva la nécessité de rasseoir les institutions humaines sur les bases reUgieuses. Malheureusement cette protestation fit peu d'effet, parce que le livre était obscur, mal écrit, et gâté par plus d'une bizarrerie. L'Homme de désir, imprimé en 179n, méritait et obtint plus de succès. Le rêveur solitaire, qui s'appelait lui-même le Robinson de la spiritualité, y exhalait, dans une langue quelquefois encore obscure et singulière, mais souvent pénétrante et suave, les pensées, les sentiments, les aspirations qui remuaient son âme aimante et candide au milieu des corruptions et des agitations d'une société finissante.

Bientôt il connut les spéculations théosophiques de Jacob Boehm, et cet illuminé allemand lui parut le prince des philosophes divins. Dès lors il sut moins que jamais subordonner son enthousiasme à la raison, il mit dans plusieurs de ses écrits presque autant de singularités et d'obscurités qu'avait fait son auteur favori dans V Aurore 7xaissante, et, tout en affermissant ses idées spiritualistes, il s'éloigna chaque jour davantage du christianisme en face duquel il se posa comme un rival, quoiqu'il crût toujours à la mission et à la divinité du Réparateur. 11 prétendait expliquer tout par l'homme, et avait pour base de son système on ne saurait trop dire quelle révélation naturelle qui n'était pas toujours parfaitement d'accord avec la révélation surnaturelle.

Avec ses singularités, avec ses erreurs, avec ses préjugés. Saint - Martin était un précurseur ; il annonçait et il prépara lui-même le retour au spiritualisme qui devait faire l'honneur de notre siècle. 11 sut rentrer dans la voie traditionnelle des vérités primitives et chercher dans l'observation intérieure l'explication de l'homme et des choses.

1 Voir d'Alembert, Œuv. philos., Analyse de l'iiomme.

« Mél. de litt., t. IV. De l'abus de k crit. en mat. de relig., x. — 3 Ibid., xi.

* De Maisu-e, Soirées de S.-Pétersb., ll« enlret.

Déchainomeut anticatholique et antireligieux. — Voltaire, Fréret, Durio^ny, Boulano^er, Dupuis, Volney, JSaint>liaiiibert, etc. — Faiblesse de la résistance. — Apostasie et complicité d'une partie du clergé. - l<'abbé Cojer, Ootterille^ Daunou, l'abbé de Prades, L<e Courrayer, l'abbé Andra, Horellet, etc. — Li'abbé llouteville, l'abbé Berruyer, le 1*. Guénard,le I*. de Liif^nac, le P. Gerdil, l'abbé Ouvoisin, L<e Franc de Pompig^nan, Christophe de Beaumont, etc., etc. li'abbé Bergier, l'abbé Guénée. — Destruction de la société de «lésus. — Apolo;;i8tes laïques et étrangers. Euler, Deluc, de llaller. Charles Bonnet.

DÉCHAÎNEMENT ANTICATHOLIQLE ET ANTIRELIGIEL'X. — VOLTAIRE, FRÉRET, BURIGN Y, BOULANGER, DUPUIS, VOL.NEY, SAINT-LAMBERT, ETC.

La philosophie du dix-huitième siècle, attribuant à la raison individuelle beaucoup au delà de ses droits, beaucoup au delà de sa puissance et de sa portée, voulut voir une contradiction absolue entre la foi et la raison. Elle abjure la religion parce qu'elle est la religion, le dogme parce qu'il est le dogme. Le passé, les croyances antérieures, les traditions universelles, l'orgueil philosophique foule tout aux pieds.

Le grand meneur du mouvement antichrétien qui entraîna le dixhuitième siècle et finit par le pousser dans l'abîme, l'univers le connaît, c'est Voltaire. Durant trois quarts de siècle, cet oracle de l'époque fut agité d'une fièvTe d'irréligion dont on n'avait jamais vu d'exemple : à mesure qu'il prenait plus d'âge, il prenait aussi plus d'amertume et de passion antireligieuse. Pendant la première partie de sa vie, où il n'était qu'un disciple insouciant des épicuriens du Temple, il s'était contenté de fronder le fanatisme. Regardant la superstition comme un serpent qui entourait la religion de ses replis, il voulait qu'on lui écrasât la tête sans blesser celle qu'il infectait et qu'il dévorait. Après son retour d'Angleterre, il commence à discuter avec une hardiesse toute britannique, dans les Lettres philosophiques, les questions les plus délicates, non seulement de la métaphysique, mais de la théologie. Bientôt il s'en prend au sacerdoce tout entier et attaque le fond même du christianisme, tout en feignant encore de le respecter, et en gardant bien des précautions, pour ne pas trop se com-

promettre avec le pouvoir et ne pas rendre impossibles ses vues d'ambition. Quand il se vit obligé de renoncer aux espérances dont il s'était longtemps bercé en secret ; quand, banni de Paris et presque de la France, il dut reconnaître que Louis XV éprouvait pour lui une invincible répugnance, alors il jeta tout à fait \e masque, il lâcha la bride à toutes les passions qu'il avait jusqu'à cette heure contenues, et, retranché dans son château seigneurial de Feniey comme dans une citadelle, sur les limites de la France et de la Suisse, il s'acharna, pendant ses vingt dernières années, à foudroyer, à ridiculiser, à rendre odieux l'Église, tous ses membres, la religion elle-même. C'est alors qu'il lança, enlre mille pamphlets impies, la Philosophie de rhistoire, la Bible commentée, Y Examen impartial de milord Bolingbroke, l'Histoire de l'établissement da christianisme, le Dictionnaire philosoihifjue, etc. « Le ridicule vient à bout de tout, c'est la plus forte des armes', » écrivait-il à d'Alembert. Cette arme terrible qu'il savait si bien manier, il la rendit encore plus dangereuse en l'empoisonnant de fiel.

Vers la fin de sa vie, sa haine contre la religion était devenue de la fureur. 11 ne la désignait plus, dans sa correspondance intime, que sous le nom à'infdme. Écrasons l'infâme, écrasez l'infâme, répétait-il sans cesse à ses disciples. De ces paroles sataniques, il se fit même un nom propre, il signait par abréviation Erc-linf ou Ecrliuf. Une de ses lettres au marquis d'Argens, du 2 mars 1763, est signée de sa main Christ-moque.

Et, pour pousser cette infernale moquerie jusqu'au plus audacieux excès, il alla braver le Christ jusque dans son temple, jusque sur ses autels, jusque dans son plus redoutable sacrement. Il voulut à deux fois recevoir, dans sa bouche sacrilège^ l'Eucharistie. Par cette profanation, les hommes capables de pénétrer ses desseins pourraient apprendre qu'il se croyait à la veille d'avoir définitivement triomphé d'une religion qu'il osait à ce point insulter.

En effet, vers 1760, la révolution anticalholique que Voltaire pressait par tant d'efforts et de machinations était déjà presque accomplie. Les antiques croyances étaient devenues comme un poids insupportable. Une « lassitude générale du christianisme se manifestait de toutes parts * >k Les arguments des coryphées de l'irréligion étaient répétés par une multitude d'incrédules subalternes, de sansonnets philosophiques. La presse vomissait chaque jour des centaines d'ouvrages effrontément impies ^.

D'Alembert écrivait à Voltaire, le 22 septembre 1767 :

0 II nous pleut ici, d'Hullaiide, des ouvrages sans nombre contre le fanatisme : c'est la Théologie portative, lEspit du clergé, les Prêtres démasqués, le Mili'

1 Leitre du 1G juin 17C6.

* Grimm, Corresp. Utt..'ydn\. 1768.

s Voir Bachaumont, Mém. secrtts, 13 juin 1709, t. IV, p. 253.

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