‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 99 sur 196 · D'HOLBACH, VOLTAIRE · texte numérisé non relu

D'HOLBACH, VOLTAIRE

que dans ses livres, est assez fréquente chez Diderot, et se change même parfois en sentiment déiste. D'ailleurs il affectait de regarder les opinions sur l'existence et la nature de Dieu comme indifférentes à la conduite de la vie.

Au moins aurait-il fallu croire à lahberté de nos actions. Mais, pour Diderot, le libre arbitre n'existe point. Suivant lui, il n'y a de vertu et de vice que la bienfaisance et malfaisance natives; la vertu n'est que le goût naturel du bien, que la pratique indclibéréé et non méritante de certaines actions auxquelles nous nous portons sans choix *. Que signifient donc toutes ses apostrophes et toutes ses invocations enthousiastes à la vertu?

Le matérialisme que Diderot avait insinué dans V Interprétation de la nature fut impudemment soutenu et répandu par un homme qu'on a pu appeler le Marat de la philosophie, le trop fameux d'Holbach.

Ce baron allemand, secondé du docteur Roux, étabUssait dogmatiquement dans sa société l'athéisme absolu, et il en développa les principes sans périphrases, sans détours et sans réticences, dans le Système de la nature (1770).

Suivant l'auteur de ce livre audacieux, un aveugle fatalisme entoure des chaînes de la nécessité l'homme, la nature, Dieu lui-môme s'il existe; comme la pierre brute, l'homme est sans rapport avec Dieu, ou plutôt la nature est Dieu: le bonheur est dans tout ce qui peut flatter les sens ; les devoirs sont des entraves imposées par le despotisme.

« Prétendre, dit-il encore, que la nature est gouvernée par une intelligence, c'est prétendre qu'elle est gouvernée par un être pourvu d'organes, attendu que sans organes il ne peut y avoir ni perception, ni idées, ni intuition, ni pensées, ni volonté, ni plan, ni actions-. » Dans l'ouvrage entier, l'existence de Dieu et la spiritualité de l'âme sont ainsi attaquées tout à la fois.

Voltaire a souvent parlé avec un ton sceptique de l'existence de Dieu, de l'immortalité de l'àme'', et de toutes les plus hautes questions philosophiques et morales. Pour être un philosophe sérieux et bien CDnvaincu, il avait l'imagination trop prompte et les sensations trop vives. Cet esprit mobile ne savait que glisser sur toutes les choses intellectuelles, sans jamais creuser profondément une question. Cependant, à toutes les époques de sa vie, il a énergiquement soutenu l'e.xistence d'un Dieu qui a fait et qui gouverne le monde. A la vérité, il comprend la nécessité plus qu'il ne sent la présence de Dieu. Il se demande si cet être intelligent est absolument distinct du grand tout

1 Voir une lettre intime de Diderot, dans la Corresp. de Grimm, 1756.

2 Système de lu nature, t. I, V^ part., cliap. iv et v, p. ô4-GG.

3 En particuiier dans le Traité de métaphysique, et dans le Dictionnaire fjlidosophique, art. Ame.

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qu'il anime, s'il existe à part. 11 croit que nous avons une âme ; mais, dès 1728, dans ses Lettres sur les Anglais, il soutient avec Locke que Dieu peut donner la pensée à la matière, et il voudrait faire croire que Newton lui-môme était d'avis qu'il n'était pas impossible à Dieu d'ajouter le don de la pensée à un ôtre étendu quelconque. Enfin il penche à croire que 1 âme dépend entièrement du corps et que la disposition des organes fait tout.

Bien que Voltaire se déclare disciple de Locke, il est loin d'adopter entièrement les idées de ce philosophe. Le penseur anglais avait prétendu que la justice est arbitraire. Voltaire attaqua cette erreur pernicieuse et soutint que Dieu nous a donné une raison qui se fortifie avec l'âge, et qui nous apprend à tous, quand nous sommes atleritil's, sans préjugés, qu'il y a un Dieu et qu'il faut ôtre juste*. Il a plusieurs fols établi solidement ce grand principe, que la loi morale peut ôtre souvent mal appliquée, mais qu'elle est elle môme universelle et nécessaire, que la loi fondamentale de la morale agit également sur toutes les nations bien connues, comme la loi de la gravitation agit sur tous les astres, sur toute la matière; que s'il y a mille différences dans les interprétations de cette loi en mille circonstances, le fond subsiste toujours le môme, et que ce fond est l'idée du juste et de l'injuste.

De môme que Voltaire a défendu contre Locke l'existence dune loi morale, règle absolue des actions humaines, il a défendu l'immortalité de l'âme contre La Mettrie, la liberté contre Frédéric, le désintéressement contre Helvétius, la pitié contre un optimisme inexorable.

Voltaire, comme l'auteur de la Profession de foi du Vicaire savoyard, croyait donc à Dieu, à la justice absolue, à la liberté. Aussi, devant les audaces de son ami dHolbach, ne put-il s'empêcher de réclamer et de protester, un peu pour faire sa cour au roi, comme le prouve une lettre au duc de Richelieu (1" novembre 1770), où il appelle sa réfutation du Système sa « petite drôlerie » , mais beaucoup aussi par répugnance pour ces idées brutalement matérialistes. Il écrivait à jlme (ju Deffant que le Système de ta nature faisait tort à la philosophie, et à cette dame, athée elle- môme, il demandait : « A quoi servirait l'athéisme'?» Certainement, ajoutait-il, il ne rendra pas les hommes meilleurs.

Dans une autre lettre, il attaque et réfute plus sérieusement ce nouveau Spinosa :

a L'auteur, dit-il, suppose tout et ne prouve rien. Son livre est fondé sur deux grands ridicules : l'un est la chimère que la matière non pensante produit nécessairement la pensée, chimère que Spinosa même n'ose admettre: l'autre, que la nature peut se passer de germe. Je ne vois pas que rien ait plus avili notre siè le que cette énorme sottise. Maupertuis fut le prem er qui adopta la prétendue expérience du jésuite anglais INeedham, qui crut avoir fait, avec de

* Le Philoso.ihe ignorant, l'CG, chap. xxxiv et suiv. 2 Lettre du 21 oct. 1770.

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