‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 106 sur 196 · Î54 SAINT-LAMBERT · texte numérisé non relu

Î54 SAINT-LAMBERT

leurs, les prophètes, les rois, le peuple, la classe distinguée, les hommes simples, les prôtres de chaque culte. Païens, Juifs, Indiens, Guèbres, Mahométans exaltent successivement leur croyance, et, après les plus orageuses discussions, la conclusion où ils arrivent est qu'ils ont tous été la proie ou l'instrument de la fraude, que les cultes ne sont que des mensonges, et que l'humanité, depuis sa naissance, est la dupe de quelques hommes.

Ce livre fastueux, tranchant et faux, ce bizarre produit du fanatisme philosophique et révolutionnaire, après avoir joui quelques années d'une vogue excessive, due principalement à l'esprit irréligieux, est retombé dans un juste oubli. En vain le parti voltairien essaya-t-il, sous la Restauration, d'y ramener les lecteurs. Le bon sens et le bon goût en ont définitivement fait justice. Si la postérité garde le souvenir de Volney, ce ne sera pas pour les Ruiiies, mais pour le Voyage en Syrie et en Égrjijte (1788-1789). L'ouvrage est sec et froid; l'auteur s'y est interdit tout tableau d'imagination, toute description animée, et en a systématiquement écarté tout souvenir intime, tout récit personnel d'aventure; enfin, il n'a guère fait qu'un traité de statistique et de géographie ; mais ce voyage, appelé très bon par iNapoléon, a le grand mérite d'être écrit avec une exactitude parfaite et de présenter des observations sûres, dans un style sans couleur, mais très juste et très naturel. Les idées sceptiques et libérales perçaient déjà dans lo Voyage en Sym' ,• cependant rien n'y annonçait le futur [rédacteur de la Senti7ïelle du ijcuple et l'auteur des Ruines de Pulmyre.

Afin de mieux répandre l'athéisme qu'il avait étalé dans ses Ruines, Volney le mit en catéchisme. Rien pour Dieu, tout pour l'homme; et, dans l'homme lui-même, tout pour la personne physique, tout pour le corps : telles sont les doctrines que le catéchiste philosophe enseigne sans détour et sans voile à tous les âges et aux deux sexes.

Saint-Lambert, de même, dans un Catéchisme de morale à l'usage de l'enfance, publié vers la fin de sa vie, supprime complètement l'idée de Dieu comme un vain préjugé et un funeste objet de terreur; il veut que la morale n'ait rien à démêler avec la religion. Ce Catéchisme universel, qui n'est qu'une section d'un grand ouvrage intitulé Principes des mœurs chez toutes les nations', obtint une grande vogue à la fin du dix-huitième siècle ; et, même après le rétablissement du culte rehgieux, sous l'empire, en 1810, il se vit recommandé à la génération nouvelle comme « un ouvrage supérieur par les divers genres de mérites qu'il réunit, et par l'universalité des applications qu'on peut en faire partout à l'enseignement de la morale 2. » Le prix lui fut décerné au concours des prix décennaux, bien qu'il ne fût pas compris

' Les autres parties contiennent YAnabjse de l'homme et de la femme, et l'Analyse historique de la société.

2 Rapport sur- les prix décennaux.

L'ABBÉ COYER. 4oH

dans l'époque fixée par le décret sur ce concours. Le jury académique pouvait, s'il lui plaisait, trouver que la diction de ce catéchisme avait quelque chose de remarquable, qu'il n'affectait ni le style coupé, ni le style périodique; que ses idées semblaient prendre la forme qui leur convenait le mieux, que partout l'expression était nette et précise et le tour élégant et naturel : Voltaire a loué plus magnifiquement encore le poème des Saiso7is. Ce qui surprend, c'est que les cruelles expériences qu'on venait de faire n'eussent pas mieux appris les dangers de l'irréligion et de l'athéisme. On avait vu l'impiété tour à tour libertine, moqueuse, dogmatique et sanguinaire, corrompre, pervertir et ensauvager la France, et ce n'était pas encore assez pour ramener tous les esprits aux idées sur lesquelles repose l'existence môme des sociétés.

FAIBLESSE DE LA RÉSISTANCE. — APOSTASIE ET COMPLICITÉ D'UNE PARTIE DU CLERGÉ. — l'abbé COYER, DOTTEVILLE, DAUNOU, l'aBBÉ DE PP.ADES, LE COURRAYER, L'aBBÉ ANDRA, MOKELLET, ETC.

La religion catholique était, depuis la seconde moitié du siècle, attaquée par la plus terrible guerre de raisonnement et de sarcasme qui lui eût encore été livrée. Tous les talents, secondés par les circonstances politiques, semblaient conjurés contre elle; et parmi ses partisans et ses défenseurs naturels, elle ne trouvait guère que faiblesse, impuissance, insouciance ou complicité. Aussi la foi était-elle presque universellement abandonnée, et ceux qui n'embrassaient pas franchement le philosophisme donnaient dans une indifférence plus ou moins sceptique.

« L'opposition des sentiments en matière de religion, disait un apologiste, a cessé de surprendre et d'alarmer. On n'a pas adopté formellement dans la spéculation le monstrueux système de la tolérance; mais sans y penser, et je ne sais par quels degrés insensibles, on est arrivé enfin à n'en plus avoir d'horreur, et à le suivre dans la pratique. On laisse chacun arbitre de ses opinions particulières, et libre de se composer à son gré sa propre religion '. »

Le clergé avait besoin de réformation, tam in capite quant in membris, tant au chef qu'aux membres. Quantité d'abbés, de prêtres et même de religieux, beaucoup trop frottés de philosophies voltairienne, voyaient avec indifférence, sinon avec joie, le triomphe de l'irréligion. Et nombre d'évêques, qui n'étaient pas montés au faite par les degrés de la science et de la vertu, et s'étaient habitués à regarder les offices ecclésiastiques comme des charges sans fonctions, loin de rappeler à l'esprit de foi et aux devoirs sacerdotaux le clergé placé sous leur dis-

' Houlteville, la Religion chrétienne prouvée par les faits, préf.

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