‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 107 sur 196 · DAUNOU, L'ABBÉ DE PRADES · texte numérisé non relu

DAUNOU, L'ABBÉ DE PRADES

cipline, semblaient les encourager dans leur insouciance et dans leur apostasie. Quelques prêtres, sans se déclarer pour les philosophes contre le catholicisme, adoptaient plusieurs de leurs principes anticatholiques : tel l'abbé Coyer (1707-1782), qui décidait avec Rousseau que tout homme naît bon * , oubliant que cette doctrine renversait le dogme du péché originel.

Des ordres autrefois célèbres parleur foi et parleur science avaient beaucoup perdu de leur esprit premier. Les Bénédictins produisirent encore quelques hommes illustres, mais ne gardèrent pas toute l'intégrité de la croyance. Aux abords de la Révolution, le relâchement s'était introduit dans l'Oratoire. La pureté du principe religieux avait encore plus souffert que la régularité. Beaucoup d'oratoriens, en particulier dans la maison de Juilly, professaient le philosophisme le plus avancé, ou, comme le vieux Dotteville, un scepticisme tranquille, ressemblant assez à celui d'Erasme ou de Fontenelle. Ce religieux, à son dernier moment, se fit lire pour prière des morts l'ode d'Horace à Posthumus : Heu! fugaces, Posthume, Posthume.

Dadnoo, qui ne voyait dans le christianisme qu'une forme temporaire et provisoire, représente bien aussi l'esprit d'une partie de l'Oratoire dans les derniers temps.

Une secte, le jansénisme, fit beaucoup de bruit au dix-huitième siècle, et afficha hautement la réforme ; mais il n'y eut pas, dans toute cette période, un seul homme de talent parmi les prêtres appartenant au bord janséniste. Les soi-disant disciples de saint Augustin déployaient tout ce qu'ils avaient de facultés à combattre les jésuites, et, dans cette querelle, on les vit, animés par une basse jalousie, souffler la discorde, propager l'anarchie et la révolte, s'associer avec le protestantisme et la philosophie pour féconder les principes révolutionnaires qui ont bouleversé l'Europe. C'est ce que reconnaît le protestant Ranke, dans sa belle Histoire de la papauté.

C'est ainsi qu'on voyait partout baisser la gloire du clergé français, celui du monde entier qui a rendu le plus de services aux lettres et à la religion, et à qui appartient une si grande part de la gloire littéraire de notre pays.

Les apostats déclarés furent nombreux parmi le clergé du dix-huitième siècle. Nous nous contenterons de signaler quelques-uns de ceux dont la défection fit le plus de bruit ou eut le plus de conséquences.

L'abbé de Prades (1720-1782) fut l'un des premiers à donner le triste exemple des apostasies sacerdotales. Dans une thèse soutenue en Sorbonne, l'an 17ot, et pour laquelle il avait été aidé par Diderot, en reconnaissance des articles fournis par lui à V Encyclopédie, il avança les propositions les plus hétérodoxes sur l'essence de l'âme,

' Voir ses Bagatelles morales.

COURRAYER, L'ABBE AiNDRA. 457

sur les notions du bien et du mal, sur l'origine de la société, sur la loi naturelle et la religion révélée, sur les marques de la véritable religion, sur la certitude des faits historiques, sur la chronologie et l'économie des lois de Moïse, sur la force des miracles pour prouver la révélation divine, sur le respect dû aux saints Pères ; il soutint, en particulier, qu'on pouvait croire que l'âme n'était pas spirituelle, que l'âme des bêtes périssait avec le corps par une volonté particulière de Dieu, et que, sans les prophéties qui avaient annoncé Jésus-Christ, ses miracles ne prouveraient pas plus la vérité de la religion que les merveilles d'Esculape et d'Apollonius de Tyane.

Les encyclopédistes virent naturellement en lui un homme du plus haut mérite et un philosophe très digne de leur estime. 11 s'acquit toute l'amitié de Voltaire par son intrépidité dans la philosophie impie, et dans ce que Voltaire appelait « son mépris pour les fanatiques et les fripons *, » et aussi par sa spirituelle gaieté et par sa raillerie sceptique*. De Prades, ayant vu son livre condamné par le parlement, par la Sorbonne, par l'archevêque de Paris et par le pape Benoît XIV, se retira à Berlin, de peur qu'on ne sévît contre sa propre personne. Il y obtint quelque temps après un canonicat de Breslaw. Après avoir encore fait quelques éclats scandaleux, il se détermina, en i7b4, à rétracter ses erreurs et à se réconcilier avec l'Église.

Un autre prêtre de ce temps, dont l'apostasie fit grand bruit, fut Le CoDRRAYETi( 1681-1776), qui, en 1757,pubha un écrit intitulé: Déclara' tion de mes derniers sentiments sur les différents dogmes de tareligion, où il rejetait tous les mystères de la foi chrétienne, notamment les mystères de la Trinité et de l'Incarnation, le péché originel, la présence réelle, la transsubstantiation, l'infailUbilité de l'Église.

Voltaire a décelé l'apostasie plus ou moins complète de quelques prêtres par les éloges dont il les a comblés et tout particulièrement celle d'un intime ami de Morellet, de cet abbé Andra, qui, professeur d'histoire à Toulouse, y enseignait publiquement l'Histoire générale de Voltaire et la faisait imprimer à l'usage des collèges, avec privilège. Voltaire et d'Alembert se montrèrent furieux de l'intolérance de l'archevêque de Toulouse, lequel eut la barbarie de solliciter la destitution

1 Lettre de Voltaire à d'Argens, aug . 1752.

* Voltaire écrivait à sa nièce. M""* Denis, le 19 août 1752 : « C'est, je vous jure, le plus drôle d'hérésiarque qui ait jamais été excommunié : il est gai, il est aimable ; il supporte en riant sa mauvaise fortune. Si les Arius, les Jean Huss, les Luther et les Calvin avaient été de cette humeur-là, les pères des conciles, au lieu de vouloir les ardre, se seraient pris par la main et auraient dansé en rond avec eux. »

Voir aussi la lettre de d'Alembert à Voltaire, du 24 août 1752, et celle de Voltaire à d'Alembert, du 5 septembre 1752.

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