‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 12 sur 196 · GAILLARD · texte numérisé non relu

GAILLARD

François P"" est un des princes que les historiens ont le plus loué, que les poètes ont le plus célébré, dont les artistes se sont plu davantage à consacrer le souvenir et l'image. Il eut un caractère chevaleresque, il fut beau et majestueux, ami du luxe et de l'éclat; il attira les dames à la cour et se montra le plus galant des rois ; enfin, il favorisa la révolution intellectuelle qu'on a nommée la Renaissance, et mérita d'être appelé le Zélateur des lettres, le Père des lettres : ce sont là, en France, de bien grands titres à la célébrité. Ces titres, cependant, il appartient à l'historien de les discuter, et si des torts graves se sont mêlés à d'incontes tables mérites, son devoir est de les direct de les qualifier comme la vérité le demande. De justes sévérités devaient être exercées sur François P'; Gaillard ne l'a pas su faire. A peine s'il hasarde çà et là quelques restrictions, s'il ose quelques faibles reproches. La gloire du protecteur des lettres, de l'inaugurateur d'une ère nouvelle, l'a complètement ébloui.

Ce côté de son sujet est celui qui souriait le plus à l'historien. Aussi l'a-t-il traité avec étendue. II consacre, et non sans raison, un livre tout entier à l'histoire littéraire de ce prince, le premier des rois de France qui ait reçu une éducation hbérale, de ce prince qui, dès sa jeunesse, n'étant encore que duc d'Angoulême, faisait déjà espérer qu'il rétablirait dans son royaume les bonnes lettres ^ du progrès desquelles il se montra si occupé, à peine monté sur le trône, qu'on le voyait constamment environné de savants qui l'accompagnaient partout, à la chasse, en voyage, aux promenades, aux récréations.

Pour rendre complet le tableau du renouvellement des sciences et des arts sous François P"", Gaillard le fit précéder d"un chapitre, tel qu'on pouvait le faire alors, sur l'état des sciences en France dans les divers siècles de la monarchie. Il n'accorde que de maigres éloges à « tout ce qui a brillé dans cette nuit obscure* » ; il est cependant moins injuste que son maître, l'auteur de VEssai sur lei mœurs des nations.

Les contemporains ne voyaient pas seulement en François P"" un protecteur des arts, mais un grand guerrier : un brave capitaine du temps l'appelle « père des armes et des lettres-^ '>. Gaillard expose assez bien les expéditions de François P', mais il manque de profondeur dans ses jugements.

La partie politique de cet ouvrage est entremêlée de quelques dissertations sur divers pomts de Hnstoire de François I". L'une d'elles présente un tableau de l'empii e germanique dans ses différentes périodes, carlovingienne, saxonne, franconienne, de Souabe, de Habsbourg, Luxembourg et Bavière, enfin autrichienne. Cet exposé atteste une science sérieuse, mais renferme de fausses appréciations: ainsi le caractère du grand pape Grégoire VII et son rôle dans la querelle des

1 VoirBalihaz. de Chastillon, le Courtizan, et E. Pasquier, Recherches, ix, 18. s Hist. de François /'', liv. Mil, t. VII, p. 233. 3 Du Villars, Jlfem., III, ann. 1552.

investitures y sont complètement méconnus et défigurés. Dans une autre dissertation Gaillard discute solidement, et d'un style simple, clair et ferme, les diverses opinions sur le procès et la mort du surintendant Samblançay, dégradé de tous ses honneurs et de toutes ses dignités, et pendu au gibet de Montfaucon, en 1327, pour le crime vrai ou faux d'avoir détourné une somme de quatre cent mille écus que le roi l'avait chargé de faire tenir, eu lo2i, à l'armée d'Italie commandée par Laulrec.

Émule des grands modèles de l'antiquité, l'historien de François I" voulut être éloquent. Son ambition eût été « d'animer son ouvrage de ce feu divin que les grands historiens de la Grèce et de Rome ont répandu dans leurs ouvrages » ; il « aurait voulu peindre comme eux* ». Gaillard est loin d'avoir égalé les Thucydide, les Xénophon,lcs Tite-Live, les Salluste, les Tacite; mais il les imite parfois avec assez de bonheur : tout le monde suit par cœur son j^ussage des Alpes, si rempli de souvenirs de l'auteur des Décades.

Gaillard se faisait une excellente idée du style de l'histoire, qui, à son avis, « doit être à peu près au style oratoire ce que le stUe oratoire est à la poésie- », mais surtout doit, suivant le principe de Salluste, se proportionner aux faits : Fada dictis sunt exxquanda, se varier selon les choses.

Malheureusement sa pratique est loin de valoir sa théorie. En général son style est diffus et maniéré, ici brillante et là terne. En visant à l'élévation, il tombe parfois dans l'emphase et la recherche. Bachaumont, parlant du discours de réception de Gaillard à l'Académie française, disait avec sa justesse ordinaire :

« M. Gaillard a fait, après les compliments d'usage, une dissertation historique sur les sociéiés savantes en France, dont il fait remonter l'origine jusques à Charlemagne. Il a présenté un tableau rapide et serré des progrès de ces institutions, et il y a joint des anecdotes précieuses et honorables pour les gens de lettres ; mais il y a trop mêlé ce ton d'emphase mis à la mode par le sieur Thomas, cette bouffissure philosophique par où il s'est annoncé comme un digue sectateur de la cabale encyclopédique qui l'a porté à sa nouvelle dignité 3. »

L'Histoire de François I" n'est pas exempte du défaut que l'auteur des Mémoires secrets relève dans le discours de réception de Gaillard . Son principal mérite, dans les bons endroits, est l'élégance et la clarté.

L'Histoire de François P'; malgré les éloges que lui décerna le parti encyclopédique, n'eut « aucun succès à Paris », au témoignage même de Grimm\ L'n plan défectueux, une marche lente, une surcharge de

1 Hist. de François I", Préf., p. xv, 2"= édit.

2 Ibid., p. xxxin.

3 Mémoires secrets pour servir à l'hist. de la répiibl. des lettres en France , 21 mars mi, t. V, p. 23Ï.

'' Corresp. ltt.,id.n\. 17G9.

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citations très souvent déplacées, furent cause qu'on fit encore moins d'attention à un autre grand ouvrage que Gaillard publia peu de temps après, l'Histoire de la rivalité de la France et de l'Anglderre (1771-1777, 7 vol. in- 12). Cependant, cet exposé des longues luttes de deux puissantes nations dont le génie fut toujours si différent renferme assez de faits importants ou curieux, assez de vues justes et d'appréciations impartiales pour que des critiques aient pu le considérer comme le meilleur titre de cet historien.

Remontant plus haut dans notre histoire. Gaillard entreprit ensuite de présenter à ses contemporains le tableau de lu grande époque carlovingienne. Dans son Histoire de Charlemagne, précédée de considérations sur la première race, et suivie de considérations sur la seconde, il prétendit retracer la profonde transformation que subit alors la civilisation des races gauloise et germaine. Il voulut montrer tout le mal que Charlemagnc avait à corriger et qu'il corrigea en partie, et tout le bien que ses successeurs laissèrent dépérir et tomber par leur incurie et leur incapacité. Il arriverait ainsi à « faire connaître comment les hommes sont ou deviennent barbares, comment les barbares peuvent quelquefois devenir des hommes, combien les hommes redeviennent facilement des barbares'. »

La prétention philosophique de Gaillard éclate encore plus dans VHistoîre de Chcirlemagtie que dans celle de François P"". On lit dans la préface :

« Eu général, l'histoire est tout à la fois un témoin qui dépose et un juge qui prononce.

« Mais les liistoriens, même les plus éclairés, n'ont pas toujours jugé assez sainement les choses ; ils ont été trop souvent entraînés par les idées de leur siècle ; la plupart des jugements de l'histoire sont à réformer, et c'est un motif do plus de raisonner aujourd'hui l'histoire. Il faut rayer de ses annales, il faut démentir à la face de Tuuivers tous ces jugements infectés de l'esprit du machiavélisme, ces éloges de la guerre, ces hommages prostitués au crime réputé heureux, à la fourberie réputée adroite; il faut s'élever contre ces ennemis du genre humain, qui ont osé distinguer deux morales, l'une pour le peuple, l'autre pour les rois ; l'une qui règle les droits des particuliers, l'autre qui fait la destinée des empires; contre ces écrivains ou pervers ou stupides qui, laissant dans l'oubli ou livrant au mépris les vertus pacifiques et bienfaisantes, ont toujours célébré les vices turbulents et funestes, et ont fourni par là aux tyrans et aux rebelles des encouragements et des motifs 2. »

On prévoit déjà combien l'auteur qui s'était montré si fécond en réflexions ordinairement banales dans son Histoire de François /", s'abandonnera dans sa nouvelle histoire à cette manie de disserter, de moraUser, de philosophiser. Suivant lui, « l'histoire doit non seulement être racontée, mais encore être raisonnée; il faut que les fautes et les erreurs du passé soient la leçon de l'avenir ; il faut qu'on sache

1 Hist. du Charhmagne, préface.

2 Ibid.

ce qui s'est fait pour savoir ce qu'il faut faire et ce qu'il faut éviter ; et sur un si grand intérêt l'historien ne doit point s'en rapporter à la sagacité du lecteur, il doit la provoquer, il doit l'aider par des réflexions. » C'est dans cet esprit qu'il a voulu tirer de l'Histoire de Charlemagne et de son époque « toutes les vérités utiles, toutes les moralités importantes qu'elle peut fournir».

Thucydide, Polybe, Tite-Live, Tacite raisonnaient beaucoup moins, et cependant ils faisaient penser le lecteur et tournaient son esprit dans la direction du leur.

Gaillard avait exposé, dans la préface de l'Histoire de François I", les inconvénients de la méthode historique, c'est-à-dire, suivant ses propres termes, de celle qui consiste à rapporter, sous une môme année, tous les événements de tous genres et toutes les portions d'événements qui appartiennent à cette année. Pour demeurer fidèle au principe de présenter toujours des tableaux entiers et d'éviter la confusion des objets, il sépara, dans l'Histoire de Charlemagne, comme dans celle de François 1", la partie politique et militaire de la partie ecclésiastique, et de celle qui concerne la législation, la littérature, les institutions, les mœurs, les usages, etc.

« Nous avons, dii-il, considéré Charlemagne, tour à tour et toujours séparément^ dans la poIiti<jue extérieure et dans la politique intérieure; nous avons distingué en lui le conquérant et le législateur, le roi même et l'empereur; nous avons surtout distingué avec soin son histoire véritable et son histoire romanesque; car si Eginhard a écrit l'histoire de ce prince, le faux Turpin l'a écrite aussi à sa manière, et en général les romanciers jouent un grand rôle parmi les historiens de Charlemagne ; nous avons donc fait de son histoire romanesque un article particulier de cet ouvrage, et nous avons montré partout les l'apports qu'elle a ou qu'elle peut avoir avec l'histoire véritable. »

Ce morcellement systématique, ou, si mieux l'on aime, ce fractionnement méthodique offre des avantages que nous ne prétendons pas contester, mais il rompt absolument l'unité de l'histoire, et lui ôte beaucoup de sa gravité. Assurément Fénelon avait suivi un autre plan dans l'Histoire de Charlemagne qu'il avait composée, et qui périt dans l'incendie de sa bibliothèque.

Gaillard est encore auteur d'un prolixe et fastidieux Supplément à l'histoire Je la rivalité de la France et de l'Angleterre, en quatre gros volumes in-12, et de minutieuses Ohser\:ations sur l'histoire de France de Velly, Yillaret et Garnier.

Ces médiocres ouvrages ne méritent pas de nous arrêter. Différentes études d'histoire que Gaillard a déposées dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, dont il était membre, ont plus de valeur ; nous signalerons entre autres un Mémoire histonque et critvjue sur les Lombards S qui renferme des aperçus neufs exposés dans un bon style.

» Voir les Méni. de l'Acad. des inscript., t. LYIII, p. 196 et suiv.

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L'historien de François P"" apparlieut au parti pliilosophique. A ce titre il était aimé de Voltaire qui l'appelait mon cher Tite-Live^, et s'employait de tout son zèle, avec d'Alembert, pour le faire entrer à l'Académie française ^, où il fut reçu en 1771 , et où il prononça un discours remarquable de hardiesse : il y donna le premier exemple de ne pas louer sur tout indistinctement le cardinal de Richelieu dont le ministère avait été jusqu'alors l'objet de tant d'éloges hyperboliques.

L'historien de François h^ et de Charlemagne ne se \1t guère apprécié en dehors de la secte encyclopédique. Il rencontra cependant de divers côtés quelques zélés partisans, et même d'enthousiastes admirateurs, telle que \L°"= de Genlis qui, dans ses Veillées du château, l'a exalté avec un excès quelque peu ridicule'.

Sa vogue ne fut pas de longue durée, et Joseph Chénier, dans son Tableau de la littérature française depuis 1789, constatait déjà le discrédit où était tombé « cet historien, très éclairé, disait-il, et trop peu apprécié * » .

Cet écrivain, qui, outre l'histoire, a tenté divers autres genres, la critique ', l'éloquence oratoire, la poésie, n'a été supérieur dans aucun ; il mérite néanmoins de n'être pas laissé dans l'oubli, et l'on peut encore tirer quelque profit des nombreux travaux auxquels il dévoua sa laborieuse vie, et dont il ne put être distrait même par les orages de la Révolution. La persévérance de ses études dans sa modeste retraite du village de Saint-Firmin, situé près de la cascade du canal de Chantilly, et en face de la majestueuse forêt de ce domaine princier; ses jours passés tout entiers, pendant la Terreur, dans les plus épaisses profondeurs des bois, où^ dès l'aube, il se rendait avec des livres, du papier, des plumes, de lencre et quelque nourriture; enfin sa mort funeste, suite de ce genre de vie continué par habitude, après i/iême qu'un peu de calme eut été rendu à la France ; tout cet ensemble de circonstances et le souvenir de ses travaux suppléeront, pour faire \ivre le nom de l'historien Gaillard, à ce qui lui a manqué de génie et d'originaUté.

Guillaume-Thomas-François Raynal (1713-1796), né à Saint-Geniez, dans le Rouergue, reçut son éducation chez les Jésuites. Il entra dans la

^.Lettre de Voltaire à M. Gaillard, du 2 mars 176T.

2 Voir la lettre de Voltaire à d'Alembert, du 10 décembre 1770, et celle de d'Alembert à Voltaire, du 12 décembre de la même année.

3 La Harpe qui, à ses débuts, avait été soutenu et encouragé par Gaillard, parle de lui, dans une note écrite après la Terreur, comme d'un a hi-torien savant et éclairé, pur et élégant, dont les recherches utiles et laborieuses ont répandu beaucoup de lumière sur une grande partie de notre histoire. » (LycéCy V* paitie, liv. III, ch. u, sect. m.)

* Chap. V, p. 121.

5 Voir dans le Journal de; savants, juillet 175.5 et octobre 1769. — Sa Rhétorique, malgré ses imperfections, a été très âouvent réimprimée.

société à Pézénas, et y demeura jusqu'à l'âge de trcute-ciiiq ans. Il avait été prêtre, et, pendant quelque temps, avait professé la théologie. En 17i8, il vint à Paris, et s'y lanra dans la prédication. « Je ne prêchais pas mal, disait-il plus tard à un autre abbé philosophe, mais j'avais un assent de tous les diables ^ »

A une époque où l'on ne faisait déjà plus scrupule mais vanité de rompre les engagements les plus saints, Raynal quitta tout à fait les fonctions ecclésiastiques, et chercha dans la culture des lettres des moyens d'existence. Il débuta par de médiocres compilations, les A7iecdotcs littéraires et les Mémoires de Ninon de Lenclos.

On vit un germe de talent dans VHistofre du sPithoudérat, précis des révolutions des Provinces-Unies empreint d'un vif sentiment de liberté répubUcaine. Plus tard, Mirabeau, dans son Adresse aux Bataves sur le stalhoudérat, ne se montrera guère plus hostile à la maison d'Orange. « Cette Histoire du stalhoudérat, dit la Harpe, n'était pas bonne, mais il y avait beaucoup d'esprit, et l'on aimait encore alors les histoires écrites du style des romans '. »

Dans ce coup d'essai, l'ancien jésuite laisse déjà percer tout son philosophisme. Il s'exprime ainsi sur la tolérance en matière religieuse :

a Los partisans de diverses sectes qui s'égorgeraient ailleurs vivent dans une union étroite et même intime sur les terres de la république; ils se regardent comme des citoyens du monde sagement liés par les besoins et le» devoirs de riuimanité. Le magistrat n'a pas encore senti la nécessité de troubler l'Étal pour détruire ou pour établir des opinions incertaines ou contestées ; il paraît convaincu, malgré les fureurs des enthousiastes, que tontes les religions font des sujets soumis lorsqu'ils ne sont pas persécutés par la religion dominante. Il se peut qu'il y ait des pays où la religion fasse plus de bien, mais il n'y en a pas où elle fasse moins de mal 3. »

La partialité du philosophe oublie volontairement ici les persécutions et l'oppression que la Hollande protestante fit si souvent et si longtemps peser sur les catholiques.

L'Histoire du Parlement d'Angleterre, écrite vers le même temps, mérite à peine d'être citée. Elle est remplie de portraits faits d'imagination, et l'on trouverait difficilement autre part plus d'appréciations fausses, superficielles ou contradictoires. Libre à tout le monde de ne pas admirer les institutions de la Grande-Bretagne autant que le faisait Montesquieu ; mais, quand on se donne les airs de les analyser et de les juger,. au moins faut-il être capable de les comprendre. Cependant l'auteur, faisant plus tard un voyage en Angleterre, y recevra d'extraordinaires témoignages d'estime. La chambre des communes, apprenant qu'il est dans son enceinte, suspendra sa séance, et les membres les plus dis-

i Morellet, Mémoires sur le dix-huitième siècle, cli. ix. 2 Corresp, litt., lett. 11^ mai H 74.

» Hist. du stalhoudérat, pp. 222, 223.

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tingués du parti démocratique se lèveront pour l'aller recevoir et le placer honorablement.

Les rudes critiques dont les premiers ouvrages de Raynal furent accueillis, non sans justice, le découragèrent d'écrire. Il fut plus de vingt ans sans rien publier. Cependant il avait entrepris l'œuvre qui devait lui faire une si retentissante réputation, VHhtoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes.

Un peu avant l'époque où la révolution de l'Amérique septentrionale allait fixer l'attention de l'Europe et du monde, Raynal tenta de raconter tous les événements mémorables qui s'étaient accomplis sur ce vaste continent depuis sa découverte au quinzième siècle :

« Il n'y a point eu, lui semblait-il, d'événement aussi intéressant pour l'espèce humaine, et pour les peuples d'Europe en particulier, que la découverte du nouveau monde et le passage aux Indes par le cap de Bonne-Espérance. Alors a commencé une révolution dans le commerce, dans la puissance des nations, dans les mœurs, l'industrie et le gouvernement de tous les peuples '. »

Quand l'Anglelerre eut définitivement succombé dans la lutte contre sa puissante colonie, Raynal eut un plaisir particulier à se faire, non pas l'historien, mais le chantre de la fondation de l'indépendance américaine. Sur ce sujet, il ne peut pas contenir son enthousiasme :

« Que n'ai-je reçu, s'écrie-t-il, le génie et l'éloquence des célèbres orateurs d'Athènes et de Rome! Avec quelle grandeur, avec quel enthousiasme ne parlerais-je pas des hommes généreux qui, par leur patience, leur sagesse et leur courage, élevèrent ce grand édifice! >'

Et un peu plus loin, prenant le ton du dithyrambe :

« Contrée héroïque, mon âge avancé ne me permet pas de te visiter. Jamais je ne me verrai au milieu des respectables personnages de ton aréopage ; jamais je n'assisterai aux délibérations de ton congrès. Je mourrai sans avoir vu le séjour de la tolérance, des mœurs, des lois, de la vertu, de la liberté. Une terre franche et sacrée ne coumra pas ma cendre; mais je l'aurai désiré, et mes dernières paroles seront des vœux adressés au ciel pour sa prospérité -. »

Les grands événements dont l'Amérique était le théâtre depuis quelques siècles prêtaient assurément à de sérieuses réflexions ; mais, comme l'observait Mably 3, toute histoire raisonnable doit être politique et philosophique sans affecter de le paraître. Pour Raynal, il croit ne pouvoir jamais assez afficher son philosophisme. 11 en fait partout étalage, par des réflexions, par des sentences, par des exclamations, par des éloges dithyrambiques de la philosophie toujours

1 Hist. des Indes, introduction, p. 1,

2 Ibid., 1. XIX, ch. SLv.

^ Dans sa Manière d'écrire l'histoire.

opposée expressément ou tacitement à la religion, comme dans ce passage :

« C'est elle (la philosophie) qui lie, éclaire, aide et soulage les humains ; elle leur donne tout sans en exiger aucun culte; elle demande, non le sacrifice des passions, mais unemploi juste, utile et modéré de toutes nos facultés. Fille de la nature, dispensatrice de ses dons, interprète de ses droits, elle consacre ses lumièi-os à l'usage de l'homme; olLi le rend meilleur pour qu'il soit plus heureux. Elle ne hait que la tyrannie et l'imposture, parce qu'elles foulent le monde; elle fuit le bruit et le nom de secte, mais elle les tolère toutes. Les aveugles, les méchants la calomnient : les uns ont peur de voir, les autres d'être vus : ingrats ! qui se soulèvent contre une mère tendre, quand elle veut les guéjir des erreurs et des vices qui font les calamités du genre humain. »

Les sorties contre la religion, contre les prôtres, et aussi contre le gouvernement, sont continuelles dans l'Histdre philosopliique, en particulier dans les digressions dont elle est surchargée.

Malgré tant de hardiesses, et en dépit d'une dénonciation faite à l'assemblée du clergé (août i~~'ô), elle fui d'abord tolérée. L'auteur était connu et désigné par tout le monde ; mais il ne s'était pas nommé. Au bout de dix ans, non content de mettre son nom avec son portrait à la tête d'une nouvelle édition, il se permit d'y attaquer non plus seulement les choses, mais les personnes ; il osa, dans une apostrophe directe au roi, tracer tout ce que, selon lui, l'on doit faire et qu'on ne fait pas ; compter parmi les abus à réformer la richesse et le luxe des frères du roi et des princes de sa maison ; enfin insérer d'offensantes personnalités contre le ministre Maurepas. Alors, d'après la volonté expresse de Louis XVI, à qui on avait fait lire les passages les plus dangereux, l'ouvrage fut livré aux magistrats. Un arrêt du Parlement le condamna à être brûlé. L'auteur du réquisitoire, l'avocat général Séguier, le peignit entremêlé de déclamations impies, de reproches amers, de sarcasmes indécents et d'impostures grossières sur tout ce qui est relatif à la religion chrétienne ; rempli de dissertations révoltantes sur les préjugés, sur l'influence de l'opinion à l'égard des mœurs, et sur le bonheur de 1 honmie.

Il reprochait particulièrement à Raynal, qui avait fait profession dans un ordre religieux et était revêtu du caractère sacerdotal, d'avoir audacieusement attaqué la divine origine du chrislianisme, comme en ce passage :

« La philosophie commençait à éclairer la raison humaine. On ne voyait plus dans le paganisme vieilli que les fables de son enfance, l'ineptie ou la méchanceté de ses dieux, l'avarice de ses prêtres, l'infamie et les vices des empereurs qui soutenaient ces piêtr&s et ces dieux. Alors du débris des superstitions païennes et des sectes philosophiques il se forma un corps de rites et de dogmes que la simplicité des premiers chrétiens a sanctifiés.

« Le paganisme démasqué par la philosophie, et décrié par les Pères de l'Église, avec des temples assez nombreux, mais des prêtres qui n'étaient pas riches, croula de jour en jour, et céda sa place au nouveau culte. Celui-ci

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