‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 114 sur 196 · L'ABBÉ GUÉNÉE · texte numérisé non relu

L'ABBÉ GUÉNÉE

traits de raillerie dont il avait si souvent criblé ses adversaires; assez fort enfin pour le contraindre à des désaveux et môme à des réparations. Sous le nom de trois juiFs de Hollande en 1771, et sous celui de trois Juifs de Portugal en 1776, il entreprit de venger la nation juive et la Bible, sources du christianisme, des outrages du patriarche de l'impiété, qui avait tant de fois déprécié systématiquement les Hébreux pour relever les Égyptiens, les Chinois, les Perses, les Indiens et leurs brahmanes. 11 rend hommage à tous les mérites de Voltaire, il loue «l'immense étendue de ses connaissances, les ressources inépuisables de son imagination pleine de saillies et de gaieté, le coloris brillant et le style enchanteur qui l'élèvent au-dessus de tous les écrivains de son siècle. » Il reconnaît cette horreur delà persécution et ce principe de bienveillance universelle qui caractérise certaines pages du philo sophe. Mais, aussi ferme que juste et modéré, à côté de ses qualités il sait relever ses défauts. Dans cet orgueilleux philosophe qui s'était tant moqué des inconséquences du pauvre Jean-Jacques, il fait voir « un esprit superficiel qui, n'ayant rien approfondi, tourne à tous les vents de l'opinion, qui, indifférent sur le vrai comme sur le faux, ne tient à rien qu'au désir de se distinguer du reste des hommes en combattant des faits qu'ils révèrent, et qui, dans ce dessein, compile sans choix les objections, non seulement les plus absurdes, mais les plus contradictoires; comme s'il se faisait un jeu d'essayer jusqu'où peut aller la crédulité du public et la confiance aveugle de ses prosélytes en tout ce qu'il lui plaît d'avancer ^. »

Le ton général des Lettres de l'abbé Guénée est l'urbanité et la douceur la plus modeste. Persuadé que, pour détourner un homme de l'erreur et lui prouver qu'il a tort, « le ton de véhémence n'est pas celui qui mène le plus directement au succès, » et que « les défenseurs de la vérité doivent être calmescomme elle, » il n'a garde démontrer ni passion ni humeur. Et d'ailleurs, suivant lui, il n'y a pas lieu à se mettre en colère :

«Pourquoi, demandet-il, s'emporterait-on si fort contre M. de Voltaire, ou contre la petite troupe qui combat sous ses drapeaux? Une demi-douzaine de grands enfants ont formé le projet de renverser un édifice religieux que, depuis quatre mille ans, les injures du temps et les efforts des iiommes n'ont pu ébranler. Les pierres dont il est bâti, la solidité de leur assiette, le ciment indestructible qui les lie, tout lui promet une éternelle durée. Et ces enfants s'imaginent qu'ils vont l'abattre avec des boules de neige. Encore, comment s'y prennent-ils? L'édifice est à droite, et, se dressant sur leurs pieds, ils lancent d'un air menaçant leurs boules de neige à gauche. La plupart leur retombent sur la tête, et tout le fruit qu'ils tirent de leurs efl"orts, c'est de s'éclabousser les uns les autres. En vérité, il y a plus à les plaindre qu'à s'emporter contre eux, plus à rire qu'à s'indigner*. >•

1 Lettres de quelques Juifs, 2' part., § 3. » Ibid., préf., p. xni.

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Les Lettres de quelques Juifs sont écrites d'un style pur, facile et agréable. « Ce n'est pas le tout d'écrire d'une manière agréable et légère, il faut encore raisonner juste, » dit l'auteur '. Il réunit très heureusement les deux qualités. Son apologie se fait lire avec un charme continu; en môme temps, elle est instructive, solide, lumineuse.

Quand Voltaire fut parvenu à découvrir quel était le prétendu secrétaire des Juifs, il lui répondit par un écrit intitulé : Un chrétien contre six Juifs. Il s'efforça d'être poli, mais il substitua encore souvent le sarcasme, le quolibet, les allusions grossières au raisonnement. Cependant il sentait tout le mérite de son habile contradicteur, et, dans le particulier, il laissait bien voir qu'il le redoutait.

« Le secrétaire juif, écrivait-il à d'Alembert, le 8 décembre 177G, n'est pas sans esprit et sans coîiiiaissances, mais il est malin comme un singe : il mord jusqu'au sang, en faisant semblant de baiser la main. »

L'abbé Guénée est encore auteur des Quakers à leur frère Voltaire, et de quatre Mémoires sur la fertilité de la Judée, dont le but est de démontrer que la Judée a été, jusque sous les empereurs romains, telle que Dieu l'avait promise aux Hébreux, une terre fertile, et que sa stérilité actuelle ne peut être attribuée qu'à la conquête d'Omar et au mauvais gouvernement des Turcs. Dans ces divers ouvrages, comme dans les Lettres de quelques Juifs, l'abbé Guénée sait merveilleusement acérer la raison par l'ironie, et mêler l'agrément du style à la solidité de la science et de la logique.

Voilà, sans parler de la prédication, qui fut impuissante, et sur laquelle nous aurons peu de chose à dire en traitant l'éloquence, voilà ce qui composa, parmi le clergé, la résistance catholique au dix-huitième siècle. Pas un homme de génie, quelques hommes d'un vrai talent, un certain nombre d'hommes dévoués, mais trop inférieurs à leur tâche.

Tant de faiblesse assurait le triomphe de la philosophie, dont les rangs s'accroissaient encore par les apostasies sacerdotales. Tous ces prêtres et ces moines, oublieux de leur caractère, et infidèles à leur mission, contribuèrent tristement à la révolution qui devait labourer la vieille France. Mais un jour la persécution viendra réveiller l'esprit sacerdotal ; le monde admirera la foi magnanime de nos prêtres et leur intrépide obéissance à la voix du devoir. Le clergé français, pendant la Révolution, rappellera ces chrétiens des premiers siècles dont un Père a dit : « Ce sont de certains hommes toujours prêts et disposés à mourir. Expeditum morli gemcs^. »

1 Lettres de quelques juifs, p. 378.

* TertuUien, A^tolog,

Prosateurs du xvin* siècle. 30

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