‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 116 sur 196 · EULER, ABAUZIT, BONNET, ETC. 4G · texte numérisé non relu

EULER, ABAUZIT, BONNET, ETC. 4G

APOLOGISTES LAÏQUES ET ÉTRANGERS. — EULER, DELUC, DE HALLEP,, CHARLES BO.N.NET.

Les rangs du sacerdoce ne fournirent pas seuls, au dix-huitième siècle, des apologistes et des défenseurs de la religion. Un certain nombre de laïques déclarèrent aussi la guerre aux oracles du jour sous le nom à'antiphilosophes. Si leur intention était bonne, leur talent était généralement trop médiocre pour qu'ils pussent produire quelque effet. S'ils raisonnaient bien, ils écrivaient mal, et bien souvent c'est la forme plus que le fond qui met le prix aux livres.

A l'étranger, mais dans notre langue, Ecler, Abauzit, Charles Bo.\- MET, Delcc, h. de Hali.er protestaient avec éloquence et onction contre l'irréligion qui établissait en France son empire. Bonnet, dont nous avons déjà fait connaître les principes philosophiques^, appelait l'Évangile le tableau le plus fini de la perfection humaine, et son adorable auteur le restaurateur de la raison et le philosophe par excellence^. Partant de ce principe que la nature ne nous est presque pas connue, qu'il ne faut pas prétendre la renfermer dans notre petit cerveau « comme dans une coquille de noisette^ », il conseille l'humilité dans les opinions, la réserve dans les jugements. Dans les Recherches sur le christianisme (1770 et 1771), par lesquelles il termina sa belle et laborieuse existence, il développa avec douceur, netteté et simplicité les preuves philosophiques de la religion chrétienne. Il conclut ain^i : «Je ne dirai point que la vérité du christianisme est démontrée ; cette expression admise et répétée avec trop de complaisance par les meilleurs apologistes serait assurément impropre: mais je dirai simplement que les faits qui regardent la crédibilité du christianisme paraissent d'une telle probabilité, que, si je les rejetais, je croirais choquer les règles les plus sûres de la logique et renoncer aux maximes les plus communes de la raison. »

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' Essai analytique sur les facultés de l'âme.

^Œuvres, t. XI, p. 330.

Les scieuces au dix-huitième siècle.

A ne le considérer que par certaines faces, le dix-huitième siècle apparaît comme la lie des siècles. Cependant il a de beaux et grands côtés. Ce qui l'honore le plus, c'est l'ardeur pour les sciences, pour toutes les sciences. Les sciences se touchent les unes les autres, et, si elles ont fait de grands progrès au dix-huitième siècle, c'est qu'alors elles furent étudiées sérieusement. Cette époque ambitieuse et présomptueuse s'imagina que l'édifice des connaissances humaines était à reprendre par la base ; mais cette ambition et cette présomption même produisirent d'utiles efforts ; et avec toutes ses témérités, tous ses paradoxes, toutes ses erreurs, le dix-huitième siècle finit réellement par contribuer beaucoup, et dans toutes les directions, à l'avancement des connaissances de l'homme.

Le dix-huitième siècle a généralisé et propagé la méthode analytique et le procédé de l'induction mis en crédit par Bacox, Bacon qui a été, comme il s'appelait lui-môme, le héraut des découvertes et le guide des inventeurs *.

Gassendi avait, le premier, fait connaître Bacon à la France, et signalé comme une entreprise héroïque les travaux de l'auteur du JSovum Organum. Pendant la seconde moitié du dix- septième siècle, il fut négUgé pour Descartes. Diderot et les encyclopédistes le remirent à la mode.

« Je crois, dit Diderot, avoir appris à nos concitoyens à eslimer et à lire le chancelier Bacon; on a plus feuilleté ce profond auteur depuis cinq à six ans, qu'il ne l'avait jamais été*. »

Il y avait certes à gagner à l'étude d'un homme que Leibnitz a appelé « le di^in Bacon ^ », d'un homme qui a senti plus vivement qu'aucun de ses contemporains les forces de l'esprit humain, qui a rappelé au genre humain le droit à la pensée, l'autonomie de la conscience, les droits de l'expérience et de l'observation, qui sut réduire toute philosophie à cette règle : observer avec exactitude, analyser avec précision, généraliser avec rigueur. Mais un philosophe qui a été si exclusivement préoccupé de la physique, qui a

' Ego enim buccinator tantum.

^Encyclopédie, art. Encyclopédie.

3 Confessio fidti contra atheistas, t. I, p. 5.

montré une répugnance si profonde pour la science de l'esprit, ne pouvait pas, en revenant en vogue au dix-huitième siècle, servir à arrêter la décadence de la vraie philosophie; il la devait plutôt précipiter. 11 n'a rendu de véritables services que dans l'ordre purement scientifique.

C'est ainsi que la science, en s'étendant, se matérialisa, et l'influence cartésienne ne fut pas elle-même étrangère à ce résultat déplorable. Depuis que Descartes eut essayé de ramener l'explication de tous les phénomènes de la nature à des principes mécaniques, la plupart des savants n'aperçurent plus en rien l'action de Dieu, et ne virent plus que des agents mécaniques, des forces physiques. Ils ne surent plus reconnaître la Divinité ni dans l'univers ni dans euxmêmes. Ils oublièrent presque complètement le grand mot des sages de tous les temps, de Pythagore et de Socrate, de l'Académie et du Portique ; « jNous portons en nous un Dieu. » C'est ainsi que l'étude mal conduite des sciences mena le dix-huitième siècle à la négation la plus absolue de tout ce qui n'était pas matériel, visible et palpable.

A partir de l'époque de la Régence, qui a été très favorable aux sciences, parce que le duc d'Orléans, fort instruit lui-môme et passionné pour la chimie, les favorisait, d'importants progrès s'accomplirent dans toutes les branches des sciences, qui furent traitées avec plus d'ordre et de précision qu'elles ne l'avaient été dans les époques précédentes. D'habiles vulgarisateurs généralisèrent le goût des études savantes. Ainsi Fontenelle. Il eut le tort de s'opposer aux idées de Newton, que Clairaut, Voltaire et M mpertuis ne parvinrent qu'avec bien de la peine à faire triompher; il ne fit aucune découverte scientifique; mais il sut éclaircir et exposer avec justesse, et d'un style brillant et fin, les résultats les plus précieux des diverses sciences; il en sema les routes de fleurs et les rendit accessibles à tous ; enfin, il eut le talent d'amener ces matières abstraites à la portée môme des femmes.

Chaque jour, les fervents des sciences croissaient en nombre ; les femmes elles-mêmes s'en entichèrent, et jusqu'à la maniée Mais il y eut bien plus de faux savants que de vrais savants; on se contenta des apparences et de la superficie ; les journaux, les dictionnaires, les almanachs s'étant mis à donner la science en découpure, on négligea de fouiller laborieusement dans les sources pour l'embrasser tout entière. Du dédain pour la science lourde d'autrefois, on en vint au mépris de l'érudition, et, comme le remarquait Buffon, on commença de (V s'imaginer que l'esprit peut suppléer à tout et que la science n'est

* « Tout à coup les prétentions à l'esprit mirent les sciences à la mode ; on fit pendant les hivers des cours de chiniie, de physique, d'histoii'e naturelle; on n'apprit rien, mais on retint quelques mots scientifiques. » (M"* de Genlis, Mém., t. VI, p. 32.)

Voir aussi Adèle et Théodore, Lettre XXXIII.

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