EULER
1783), dont l'inépuisable génie parcourut toutes les parties des sciences mathématiques et recula les bornes de toutes. Il fit tourner ses profonds travaux au profit immédiat de l'humanité, par l'application qu'il en sut faire à l'optique et à l'art nautique.
D'éminents mathématiciens ont reconnu et proclamé la supériorité d'Euler. Laplace, bien qu'il n'eût pas pris pour modèle, dans ses écrits, le célèbre géomètre de Bàle, ne cessait de répéter aux jeunes matliématiciens : Lisez Euler, lisez Euler, c'est noire maître à tous '.
Euler est non moins célèbre par sa tendre piété que par son génie mathématique. Dans la capitale de la philosophie incrédule, à Berlin, il composa en allemand une Défense de la révélation contre les objections des esprits forts, qui fut traduite en français en 1755. Quelques années plus tard, en 1760, il écrivit, mais cette fois en français, les Lettres à une princesse d'Allemagne sur divers sujets de physique et de philosophie. On y retrouve le grand physicien et le grand géomètre, mais on y sent en môme temps le chrétien profondément convaincu, à la manière dont il s'explique sur Dieu, sur la foi, sur les mystères et sur les points les plus importants de la révélation. Euler renouvela cette belle alliance de l'esprit mathématique et de l'esprit religieux qu'on avait autrefois admirée dans Pascal, dans Kepler, dans Fermât, dans Tycho-Brahé dans Galilée. Aussi les philosophes qui voulaient s'appuyer sur son autorité scientifique avaient-ils bien soin de supprimer dans les citations qu'ils en faisaient tout ce qui avait trait à la religion. Condorcet, par exemple, en a donné, en 1787, une édition contre laquelle il importe de se tenir en garde.
Dans ses Lettres à une Princesse d'Allemagne, Euler dit:
« C'est ainsi que Dieu exauce les prières sans l'aire de miracles, quoiqu'il n'y ait aucune raison de nier çwe Dieu ait fait et fasse encore quelquefois de ■vrais miracles^. »
Condorcet a trouvé à propos de supprimer la phrase incidente que nous venons de souligner.
Dans la Lettre CXIIl, Euler dit :
'< Il a fallu employer des moyens extraordinaires pour rompre les chaînes qui nous attachent au vice, et c'est ce que la miséricorde infinie de Dieu a exécuté, en nous envoyant notre divin Sauveur. C'est un mystère trop élevé pour nos faibles lumières; mais, quoique les incrédules y trouvent à redire, l'expérience nous montre ouvertement que c'est un moyen très propre à raimener les hommes à la vertu. On n'a qu'à jeter les yeux sur les apôtres et les premiers chrétiens pour en être convaincu, leur vie, leur mort et surtout leurs souffrances nous découvrent non seulement la plus sublime vertu, mais aussi l'amour le plus pur envers Dieu. Cela seul suffirait pour nous démontrer la vérité et la divinité de la religion chrétienne. Ce n'est pas assurément
1 Voir G. Libri, Corresp. mathém. et phyw de quelques célèbres géomètres du dix-hutième Siècle, etc., p:ir P.-H. Fuss, 2* art. Journ. des sav., janv. 1846
2 Lettre XC. Édition de Mittau et Loipsig.
l'ouvrage de quelque fourberie ou de quelque Illusion, que de nous rendre véritablement heureux. »
Condorcet a encore retranché ce passage et il en a usé de même à l'égard de plusieurs autres endroits favorables à la religion *.
Jean le Rond d'Alembert (1717-1785) passait pour le premier géomètre de l'Europe après Euler, avec lequel il eut souvent à lutter, et qu'il ne jugea pas toujours avec justice, plus jaloux encore de sa piété que de son génie. D'Alembert étendit la découverte du calcul infinitésimal, trouvé par Leibnitz, et perfectionna les théories de la science du mouvement créées par Galilée, par Huyghens, par Newton. Il publia, en 1743, son beau Traité de dynamique, où, généralisant, simplifiant et fécondant le principe employé par Bcrnouilli dans la recherche du centre d'oscillation, il réduisit toutes les lois du mouvement des corps à celles de leur équilibre, et ramena ainsi la dynamique à la statique. Ce traité a été hautement loué par Lagrange*.
D'Alembert recommandait aux souverains, protecteurs des idées nouvelles, de favoriser de tout leur pouvoir l'étude de la géométrie. Cette semence, pensait-il, devait produire des philosophes avec le temps, et presque sans qu'on s'en aperçût'. Pour ce qui est de lui, du moins, la géométrie ne fut qu'un acheminement à la philosophie sceptique. Ses ouvrages philosophiques et littéraires sont assez nombreux. Nous dirons quelques mots de ceux dont nous n'avons pas encore eu l'occasion de parler avec détail.
Ses Éléments de philosophie caractérisent" chaque science dans son objet et dans son esprit, et donnent les règles qui doivent présider à leur étude en un style ferme, plein de choses, et d'une clarté vive et parfois brillante. Ce livre est, après le Discours préliminaire de l'Encyclopédie, son plus beau titre littéraire. Pour le fond des idées, il y aurait encore beaucoup à reprendre. Par exemple, d'Alembert dislingue une morale de l'homme, une morale des législateurs, une morale des États, une morale du citoyen, une morale du philosophe ''.La. vraie philosophie, comme la religion, ne connaît qu'une morale, qui est la même pour tous les hommes.
Nous avons parlé plusieurs fois de ses médiocres Mélanges de littérature et de philosophie, remplis d'une métaphysique obscure et embrouillée, semés d'erreurs et de fautes de goût. 11 y fait des réflexions particulièrement absurdes sur l'étude de l'antiquité, de l'art et de la poésie*. Un étranger, un Anglais, Gibbon, qui, à son début d'écrivain,
1 V. c. VIII, p. 149.
» Voir Lagrange, Méean. anal., 2» part., 1" sect. Différ. princ. de la dynam.
» Voir Mél. de litt., t. IV. De l'abus de la crit. en matière de relig., XXX.
* Division de la morale, n. VIII.
* Voir ses Dissertations sur la poésie et sur l'ode, qui excitèrent beaucoup de clameurs.
s'essaya dans notre langue, donnera pour objet principal à son Essai sur V étude de la littérature de venger les lettres classiques et l'érudition de la légèreté avec laquelle d'Alembert les avait traitées.
Le plus considérable des ouvrages littéraires de d'Alembert est son Histoire des membres de l'Académie française, morts depuis ilO^) jusqu'en ^l~^, pour servir de suite aux éloges imprimés et lus dans les séances publiques de cette compagnie *.
Ces éloges avaient obtenu un brillant succès à la lecture. D'Alembert sut attirer la cour et la ville aux séances publiques de l'Académie, peu nombreuses avant lui. Au rapport des contemporains, il affectait la coquetterie envers le public qui se rendait aux solennités de la Saint- Louis, comme son prédécesseur Duclos affectait la rudesse. Pour ce public élégant, composé en grande partie de dames, il prodiguait toutes les grâces de son esprit.
D'Alembert, dans ses Éloges, entasse les anecdotes et les assaisonne de petits traits; il court, comme disait Grimm, après la pensée vaudeville, après le mot plaisant, ne fût-ce qu'un calembour* ; il prodigue les allusions frivoles ; il recherchel'esprit, la finesse, les agréments voulus de Fontenelle, et le ton épigrammatique, bouffon, persifleur, sarcastique et caustique de Voltaire. Mais il ne sait imiter ni la préc'sion, la lumière et l'élégance de l'un, ni la variété et le naturel de l'autre. Trop souvent, en croyant être fin et épigrammatique, « il n'est que plat, commun et recherché ^. » Quelquefois, avouons-le, il rencontre des pensées assez fortes et assez élevées ; mais rarement sort-il des limb:s de la vulgarité.
11 aime à faire l'esprit fort autant que le bel esprit. Lorsqu'il ne s'abandonne pas à sa manie des parallèles, le panégyriste des académiciens quitte à chaque instant son héros pour s'échapper en saillies contre les idées reçues et contre les traditions.
Tous les ouvrages de d'Alembert sont écrits avec une extrême inégalité de ton. Son style est sautillant, décousu, maniéré, quelquefois emphatique, et plus souvent familier jusqu'à la bassesse. Cet homme, que Voltau-e nommait « secrétaire du bon goût plus que de l'Académie *, » a des recherches singulières. 11 dit, dans le Discours préliminaire de l'Encyclopédie :
« L'architecture n'est, au vrai, que le masque embelli de l'un de nos premiers besoins. »
Et dans l'Éloge de l'abbé d'Olivet:
* D'Alembert, par une suite de sa circonspection habituelle, n'en avait publié qu'un petit nombre. Le recueil entier fut donné par Condorcet.
* Grimm, Corresp. lift., janv. 178}.
3 C'est le jugement de M""' du Deffant, Lett. à Hor. Walp., 8 janv. 1779.
* Lettre de Voltaire à d'Alembert, 26 juill. 1776.
« Cet enthousiasme déclaré, cette profession de foi constante, a été parmi les gens de lettres comme Vécusso/i de M. l'abbé d'Olivet, ou, si l'on veut, sa cotte d'armes distinctive. »
Il a généralement une honnête correction grammaticale, une correction à la Beauzée ou à la Uumarsais ; cependant il tombe parfois dans les incorrections les plus positives. Par exemple, il dira :
« L'abbé Testu eut le mal/ieur (Fignorer l'un et l'autre de ces sages préceptes, et lie les pratiquer encore moins '. »
A la place d'ignorer, il faudrait ne pas connaître, pour que la relation fût établie, et que moins pût se rapporter à quelque chose.
Celui que Voltaire appelait « le premier écrivain du siècle' » n'eut pour tout mérite, dans ses ouvrages littéraires, qu'une élégance froide et systématique, accompagnée de beaucoup de défauts ; dans ses ouvrages scientifiques, il fut à peu près illisible.
D'Alembert, secrétaire perpétuel, et très influent, de l'Académie française, a Joué un personnage important dans la littérature, mais par l'adresse et le manège^ bien plus que par le talent. Nous avons parlé de la part qu'il prit à V Encyclopédie, et en particulier de son céléb re Discours préliminaire.
C'est à titre d'ennemi de la religion, c'est comme second de Voltaire dans la guerre contre le catholicisme et les antiques institutions, que d'Alembert restera surtout célèbre.
La polémique des deux amis était d'un genre assez différent. Raton- Voltaire, en sûreté dans son château de Ferney, bravait tout, risquait tout. Bertrand-d'Alembert, fort exposé à Paris, usait de toutes sortes de ménagements et de circonspections. Il tenait à ne jamais se compromettre. Son bon sens, comme le lui disait Voltaire, tirait très habilement son épingle du jeu. Il voulait paraître « respecter toujours la raison, la religion, le gouvernement, et même les ministres*. » Il évitait de se moquer trop haut ni trop fort de la sottise des hommes, parce que, disait-il, « il ne faut point faire son tourment de ce qui doit ne servir qu'aux menus plaisirs^. » Il croyait « trop dangereux d'arracher le masque du fanatisme, mais très bien fait de le décoller peu à peu*. »
Et puis il était d avis qu'il ne faut éclairer le genre humain que petit à petit et avec précaution.
« Si le soleil, disait-il, se montrait tout à coup dans une cave, les habitants ne s'apercevraient que du mal qu'il leur ferait aux yeux; l'excès de lumière
' Hist. des membres de l'Acal. Élo2e de J. Testu. - Lettre de Voltaire à d'Alembert, 28 cet. 1769.
^ « D'Alembert, que j'csiime à bien des égards, fait trop de bruit, et veut faire trop d'effet dans la société, » dit !e prince de Ligne {Mélanges, t. Y p. 126). * Lettre de d'Alembert à Vollairej du 27 février 1765. 5 Lettre du 31 juill. i 762.
« Lettre du 17 nov. 1762.
ne serait bon qu'à les aveugler sans ressource. Ce que vous savez doit être attaqué comme Pierre Corneille, avec ménagement'. »
Il conseillait à Voltaire de l'imiter dans sa circonspection. Il lui écri- ▼ait :
« Vous trouvez si mauvais, dans votre critique de Polyeucte, qu'il aille briser à grands coups les autels et les idoles; ne faites donc; pas comme lui; faites remarquer tout doucement au peuple que cette idole, qu'il croyait d'or pur, est farcie d'alliage; vous serez pour lors très utile, sans vous nuire à vousmême *. »
Et Voltaire, tout en se réservant la liberté de continuer d'en agir à sa façon, félicitait son disciple sur sa manière de percer V infâme avec cespitits stijlets mortels à poignées d'or enrichies de pierreries^; d'attaquer le mohstre, tantôt avec la massue d'Hercule, tantôt avec le sty et le plus effilé, et puis de s'en moquer fort plaisamment quand il l'avait mis sous ses pieds*.
La tactique de d'Alembert consistait principalement à prétendre qu'on chargea t mal à propos les philosophes du reproche dimpiété « en leur attribuant des sentiments qu'ils n'ont pas, en donnant à leurs paroles des interprétations forcées, en tirant de leurs principes des conséquences odieuses et fausses qu'ils désavouent, en voulant enfin faire passer pour criminelles ou pour dangereuses des opinions que le christianisme n'a jamais défendu de soutenir ^. »
Le patriarche exhortait son disciple à continuer d'avoir autant de prudence que de hardiesse. Il lui écrivait :
« Dites hardiment et fortement tout ce que vous avez sur le cœur. Frappez, et cachez votre main ». »
Mais bientôt il croyait nécessaire de stimuler sa circonspection :
« Allons donc, rendez quelque service au genre humain ; écrasez le fanatisme, sans pourtant risquer de tomber, comme Samson, sous les ruines du temple qu'il démolit ; faites sentir à notre siècle toute sa petitesse et tout son ' ridicule; renversez ses idoles'. »
Il lui disait encore un peu plus tard :
t» J'ai toujours peur que vous ne soj'ez pas assez zélé. Vous enfouissez vos talents; vous vous contentez de mépriser un monstre qu'il faut abhorrer et
1 Lettre de d'Alemb. à Volt., 31 juill. 1762.
2 Ibid.
3 Lettre du 16 avril 17G5.
* Lettre du 3 avril i:6o.
5 Mél. de litt., t. IV. De l'abus de la critique en matière de religion, I.
6 Lettre du 7 ou du 8 mai l7ol .
■J Ibid.
détruire. Que vous coûterait-il de l'écraser en quatre pages, en ayant la modestie de lui laisser ignorer qu'il meurt de votre main? C'est à Méléagre à tuer le sanglier. Lancez la flèciie sans montrer la main. Faites-moi quelque jour ce petit plaisir. Consolez-moi dans ma vieillesse '. »
Le « philosophe aussi sage qu'intrépide ^ » qui ne voulait point ôtre mordu des loups et qui ne jetait la semence que dans le bon terrain-^, ce rusé Bertrand avait si bien fait patte de velours toute sa vie, qu'on se doutait peu, à la cour et dans le public, de ses véritables sentiments. Son fanatisme irréligieux n'a été connu qu'après sa mort, quand on publia, conformément à sa volonté bien connue, toute sa correspondance avec Voltaire, dont il avait eu soin de préparer lui-même deux copies très exactes. Là il s'abandonnait à chaque instant aux impiétés les plus audacieuses'^, et comblait d'aise le patriarche qui, dans sa joie et dans son enthousiasme, l'appelait « le seul homme capable de venger la raison®, » un « homme nécessaire au siècle*. »
Voltaire a loué d'Alembert de ce qu'il ne « cherche point à traiter la physique en phrases poétiques". » Tout en gardant la gravité de la langue scientifique, il aurait pu soigner davantage sa rédaction.
Tandis que les ouvrages de Clairaut, d'Euler, de Lagrange, demeurent comme des modèles de style mathématique, on ne lit plus ceux de d'Alembert, dont la manière, en traitant les sujets scientifiques, est constamment heurtée, obscure, sans agrément, dans les articles de mathématiques pures et apphquées de V Encyclopédie, comme dans son célèbre Traité de dynamique, et dans ses autres ouvrages de mathématiques *.
CoNDORCET (1743-1794) fut, comme d'Alembert, un géomètre littérateur, et comme lui un admirateur enthousiaste de Voltaire. Son Essai sur le calcul intégral{i~6'6 et son mémoire sur le Problème des trois corps (1767) lui ouvrirent les portes de l'Académie des sciences, où il fut reçu en 17ti9 et dont il fut nommé secrétaire en 1775. Son principal titre à cette dignité était ses Éloges des membres de l'Académie des sciences. 11 en composa d'abord un certain nombre pour s'essayer dans ce genre, lorsque le secrétaire de l'Académie des sciences, Grandjean de Fouchy, l'eut choisi pour collaborateur. 11 prit pour sujets de ce qu'il appelait ses exercices le tiers de siècle compris entre 1666 et 1699 : les académiciens décédés dans cet intervalle, tels queHuyghens, Rober-
1 Lettre du 28 septembre 1763.
s Lettre de Volt, à d'Alemb., lOnov. 1773. 3 Lettre du 17 nov. 1760.
t Voir en particulier les lettres du 18 oct. 1760, du 31 mars 17G2, du 2 oct.
* Lettre de Voltaire à d'Alembert, du 7 ou du 8 mai 1761. « Lettre du 19 mars 1761.
■' Lettre du 29 nov. 1766.
* Ses productions mathématiques forment dix-sept volumes in 4".
CONDORCEÏ. 477
val, Picard, Mariotte, Perrault, Rœmer, n'avaient été célébrés par aucun biographe.
Ces éloges des fondateurs de l'Académie des sciences furent trouvés très solides et on en vanta le style simple, clair, pr-écis. Ils furent particulièrement admirés par Lagrange, par d'Alembert et par Voltaire ^
Dans son admiration pour le nouveau panégyriste, Voltaire, faisant l'éloge funèbre d'un roi, alla jusqu'à se proposer ouvertement Condorcet pour modèle.
« Aujourd'hui, disait-il, que la recherche du vrai en tout genre est devenue la passion dominante des hommes, ce fard des déclamations, si imposant autrefois, a perdu son éclat. Nous sommes heureusement réduits, surtout dans ces assemblées secrètes, à suivre la méthode inventée par l'ingénieux Fontenclle, et perfectionnée par le marquis de Condorcet; méthode qui consiste à faire plutôt la vie d'un homme que son éloge ; à ne louer que par les faits, à raconter sans emphase les services qu'il a rendus ; à, laisser voir sans malignité les faiblesses inséparables de la nature humaine ; à ne chercher enfin pour toute éloquence que les vérités utiles 2. »
Parmi les Éloges de Condorcet, les plus réellement estimables sont les derniers qu'il écrivit. Comme l'a remarqué un de ses biographes, « le style en est grave et noble. On n'y aperçoit aucune trace de manière, de recherche, aucun désir de faire effet par l'expression, de couvrir sous la pompe et sous la bizarrerie du langage la faiblesse, la pauvreté de la pensée^. »
Condorcet, passé collaborateur de l'Encyclopédie, avait déj:i donné des gages à la philosophie sceptique quand il se rangea parmi ses adeptes les plus décidés, en s'attaquant à l'un des grands défenseurs de la religion. Trouvant trop indulgentes encore les remarques que Voltaire avait faites sur les Pensées de Pascal, il entreprit, en 1776, une édition du philosophe chrétien, avec un commentaire destiné à réfuter tout ce que ce livre renfermait de favorable au catholicisme. Un éloge prétendu de l'auteur des Pensées, placé en tête de l'ouvrage, en décréiiitait à l'avance les principes. Le « panégyriste très raisonnable de Pascal* » employait les plus audacieuses adresses à rendre son héros ridicule. Cette édition perfide eut une vogue très rapide et très grande.
ttLe Pascal, ou plutôt V Anti-Pascal d'un homme très supérieur à Pascal, écrivait d'Alembert, a le succès qu'il mérite aupi-ès des gens de bien qui ont eu le bonheur de le lire s. »
1 Voir la lettre de Voltaire à Condorcet, du 1" mars 1774, et celle de d'Alembert à Lagrange, du 9 avril 1773.
* Éloge funèbre de Louis XV.
3 Ara go, Biogr.de Condorcet, dans les Mém. de l'Acad. des sciences, 1S4I, t. XX, p. 32.
♦Voltaire, lettre à d'Alembert, 27 oct. 1777.
0 Lettre de d'Alembert à Voltaire, i janv. 1777.
478 COiNDORCET.
Voltaire fut naturellement un de ceux qui s'en montrèrent le plus enchantés. Il écrivait à d Alembert :
« Di(^u merci, pour me consoler, j'ai lu Pnscal-Condoi'cet. Cela doit tenir lieu d'une bibliothèque entière. Rien n'est plus propre à instruire ceux qui veulent penser, à lortifier ceux qui pensent, et îi raffermir ceux qui chancellent. On avait un grand besoin de cet ouvrag<i i. »
Dès lors il ne fut plus appelé par Voltaire que M. Pascal de Condorcet », Pascai-Condorc't ou Anti-Fascal '. La philosophie avait en lui un nouvel oracle, et il fallait se hâter de faire entrer à l'Académie cet homme supérieur *. Et Voltaire et d' Alembert s'agitèrent tant qu'ils se virent bientôt (21 février 1782) renforcés de Pascal-Condorcet^. Ce succès fut néanmoins très disputé ; l'élection de Condorcet coupa en deux l'Académie française, et il ne l'emporta que d'une voix sur Bailly, son concurrent. Son discours de réception, bien qu il renferme plus d'une opinion contestable ou positivement erronée, mérite d'être placé parmi ses meilleures productions. Ce morceau philosophique et littéraire a pour sujet les avantages que la société peut retirer de la réunion des sciences physiques aux sciences morales. Le nouvel académicien y trace le tableau des progrès des sciences et des lettres, et conséquemmentde l'esprit humain, depuis les temps anciens jusqu'à nos jours. Il y expose l'influence des sciences et des lettres sur le bonheur des particuliers, sur la prospérité des nations et sur la stabilité des empires; son inévitable conclusion est que, sans la philosophie, d'où dérivent toutes les sciences, il n'y a point de saine politique, point de vraie sagesse.
C'était principalement à Voltaire que Condorcet devait d'avoir été reçu à l'Académie française. Il lui en témoigna sa reconnaissance par un redoublement d'admiration, et, quand le patriarche fut mort, Condorcet éc'rivit une prétendue Vie de Voltaire, continuel panégyrique de son héros ou plutôt de son idole. A l'en croire, le moindre blâme ne saurait être adressé au grand homme du siècle; il n'a jamais commis la moindre erreur, et tous ses ouvrages sont également beaux et bons.
Non content du rôle de savant et de littérateur, Condorcet ambitionna celui d'homme politique ®, et ce fut, à tous égards, son malheur. Dis-
1 Voltaire à d'Alembert, 22 oct. IT76.
2 Volt., Le t. iyié'I., à Condorcet, 20 nov. 1777.
3 Lett. à d'Alemb., 4 janv. 1778.
* Leit. à d'Alemb., 27 oct. 1777,
5 Lett. de Volt, au même, 3 aug. 1777.
«La littérature, l'économie et la politique ne lui firent pas tout à fait abandonner les sciences. C'est ainsi que vers les premiers temps de la révolution il écrivit une petite arithmétique qui a été vaiitée comme •<■ le meilleur ouvrage qu'on ail encore produit pour expliquer la numération et les opérations de
ciple de Sieyès, après l'avoir été de Turgot, il se lança dans des systèmes aventureux, écrivit contre la cour la Chronique de Paris et l'attaqua avec un ton de finesse, de bienséance et de calme, qui ne rendait ses attaques que plus dangereuses. En 1791, il fit tout à fait défection à son parti *. Foulant aux pieds des devoirs sacrés, le marquis Caritat de Condorcet se rangea à la suite de Brissot, il rivalisa de violence avec les plus emportés folliculaires de la démagogie, et cet homme qui semblait fait pour la modération dans la vie publique, comme pour la douceur dans la vie privée, et dont M"« de Lespinasse avait dit : « La figure de M. Condorcet annonce la qualité la plus distinctive et la plus absolue de son âme : c'est la bonté ; » ce môme homme se laissa entraîner par la fureur révolutionnaire au point de voter contre Louis XVI — en repoussant cependant la peine de mort — et d'accepter d'être le défenseur de Chabot.
Dès avant la révolution, les faibles et impuissantes fureurs auxquelles il s'abandonna dans plusieurs circonstances, et en particulier contre M. Necker, l'avaient fait appeler par d'Alembert le mouton enragé; et, en tout temps, cet ami de l'humafàté, avec ses apparences d'invariable bonhomie, avait laissé voir en lui une inclination pour la raillerie maligne et amère qui pouvait faire juger que la douceur n'était pas réellement le fond de sa nature. Loin d'être un cœur bon, c'était un homme froidement haineux, et M. de Maistre avait plus d'une raison de l'appeler « le détestable Condorcet ^. »
Le marquis démocrate fut une des victimes de cette révolution qu'il avait tant servie. A la Convention, où il avait été envoyé par sept départements, il était l'inspirateur de la fraction des philosophes, et avait pour adhérents Rabaut-Saint-Étienne, Kersaint et quelques autres. Robespierre professait une ardente aversion pour ce parti des philosophes voltairiens, quoique les encyclopédistes marchassent assez bien sur les pas du socialiste de la Montagne*. Condorcet, qui n'avait pas été proscrit avec les autres Girondins, fut dénoncé à la Convention par l'ex-capucin Chabot, — qu'il avait défendu, — pour avoir publié une critique vive et détaillée de la constitution de l'an H, et fut obhgé de se cacher pour soustraire sa tête à l'échafaud. Une femme généreuse, la veuve
l'arithmétique, » comme un « chef-d'œuvre de simplicité, de clarté, de brièveté. »(Ch. Dupin, Rapport du jury central, etc., iiitrod. liist, vu.)
1 La conduite de Condorcet, depuis la révolution, a été très bien racontée et justement flétrie par un homme qui l'avait longtemps applaudi tant qu'il s'était montré seulement philosophe encyclopédiste. Voir les Mém. sur la révolution française, de Moreilet, ch. vi.
» Lctt. et opusc, t. II, p. 345.
' Lire en particulier le discours de Condorcet à la Convention, du 1 9 jn^n 1792, où il applaudit au brûlement de ces iinmens''S volumes qui attestaient la vanité lie la caste nobiliaire, et propose et fait adopter un décret portant que tous les titres généalogiques qui se trouveront dans un dépôt public, quel qu'il soit, seront brûlés.
480 COXDORCET.
Vernct, lui donna d'abord asile, et le retint neuf mois comme malgré lui, en lui disant : « Si vous êtes hors la loi, vous n'ôtes pas hors 1 humanité. » Ayant quitté cette retraite pour ne pas faire courir de plus grands dangers à son héroïque gardienne, il erra dans les alentours de Paris, et, après avoir frappé en vain à la porte d'un homme qu'il considérait comme son ami, du littérateur Suard, il fut arrêté et conduit à la prison du Bourg-la-Reine : il y mit fin à ses jours par le poison.
Condorcet, en mourant, laissait un ouvrage qu'il avait écrit dans sa retraite forcée, et qui fut publié en 1793, l'Esquisse d'un tableau historique (l;s "progrès de Vesprit humiin, où il refait à priori l'histoire primitive de l'homme, et essaye une restitution arbitraire des temps anté-historiques,en posant comme point de départ l'état sauvage. Dans ce testament intellectuel, le philosophe proscrit se plaît à détailler ses espérances sur l'état futur de l'espèce humaine, qui se réduisent à ces trois conditions : la destruction de l'inégalité entre les nations, le progrès de l'égalité dans un môme peuple, et enfin le perfectionnement réel et illimité de Ihomme.
Condorcet est le partisan prononcé de la perfectibilité sans limites de l'espèce humaine. Peu s'en faut qu'il n'entrevoie dans l'avenir une époque où nous deviendrons immortels. 11 se laisse sérieusement aller à croire qu'il viendra un temps où la mort ne sera plus que l'effet ou d'accidents extraordinaires, ou de la destruction de plus en plus lente des forces vitales, et qu'enfin la durée de l'intervalle moyen entre la naissance et cette destruction n'a elle-même aucun terme assignable. « Sans doute, dit-il, l'homme ne deviendra pas immortel, mais la distance entre le moment où il commence à vivre, et l'époque commune où naturellement, sans maladies, sans accident, il éprouve la difficulté d'être, ne peut-elle pas s'accroître sans cesse? »
Ce philosophe qui ne croyait pas à limmortalité de l'âme croyait donc à la quasi immortalité des corps ; et voilà les idées chimériques qu'on rencontre dans le Tableau historique des progrès de l'esprit humain, justement regardé comme l'évangile de ce parti matérialiste qui aspire à la perfectibilité par le jeu mieux combiné des institutions sociales, par une répartition plus égale des jouissances physiques, par un immense et libre développement de l'activité humaine.
Suivant Condorcet, si l'humanité s'est avancée si lentement vers le bien et le bonheur, c'est que ses mouvements ont été continuellement entravés par des gênes tyranniques et par des chaînes religieuses. C'est aux religions qu'il attribue la principale cause du mal. Dès le début de son livre, il explique de la manière la plus injurieuse pour l'humanité l'établissement des cultes. A l'entendre, l'institution ecclésiastique n'a été, à l'origine, qu'une grossière erreur de la part des peuples abusés, de ceux qu il appelle les premières dupe.^, et une monstrucise imposture de la part des fondateurs de la religion. Pour lui, les charlatans, les sorciers qu'on rencontre chez les sauvages les
moins civilisés sont le type du prêtre à toutes les époques, et les lëtiches sont l'origine de tout culte religieux.
Expliquer l'histoire d'une manière si insultante au genre humain, saper par le mensonge et la calomnie le fondement des plus respectables institutions, c'était là ce que Voltaire appelait soutenir tout doucement la bonne cause *.
Dans un article solide malgré les erreurs qu'il contient sur ce que l'auteur nomme le despotisme clérical et la prétendue distinction de droit divin entre les membres du sacerdoce et le reste des hommes, un philosophe de nos jours a bien saisi et bien fait comprendre tout l'incomplet et tout le faux des opinions de l'auteur du Tableau historique des progrès de V esprit humain :
« Quel désert, s'écrie-t-il, que le livre de Condorcet, pour l'œil qui le considère aujourd'hui! Plus les perspectives sont grandes, ou plutôt infinies, plus le vide se fait sentir.
« Il retranche du tableau de l'esprit humain l'Orient tout entier, par antipathie contre le sacerdoce, et il place la Grèce au premier plan. Mais la Grèce ne vient qu'après l'Orient, et la Grèce, sans l'Orient, n'est pas explicable.
« Il retranche le mosaisme, par antipathie contre le sacerdoce; c'est-à-dire qu'il retranche ce qui a émancipé 1 humanité du joug des castes de naissance.
« Il retranche le christianisme, par antipatliie contre le sacerdoce; c'està-dire qu'il retranche ce qui a émancipé Thumanité dujoug des castes de cités.
«'Voilà comment la haine du sacerdoce a égaré le disciple de Voltaire. La haine du sacerdoce est telle dans le cœur de l'homme émancipé du dixhuitième siècle, qu'il niera plutôt la lumière que de ne pas anaihématiser le sacerdoce.
« Chose étrange assurément, et bien remarquable, que l'esprit humain, de progrès en progrès, en fût venu à ce point, qu'un savant comme Condorcet, un secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, le représentant des savants do son temps, prononçât un tel anathème contre les savants de la haute antiquité, de l'antiquité moyenne, et du moyen âge, par haine pour les castes et pou:- •cette distinction inique de dominateurs au nom de l'intelhgence, et de dominés *. »
Le fanatisme philosophique, les erreurs et les fautes de diverse nature de Condorcet ne doivent pas empêcher de reconnaître en lui un esprit original et étendu; mais il faut avouer que son mérite a été démesurément surfait par le parti encyclopédiste. Personne aujourd'hui n'oserait plus dire que Condorcet est « égal à Pascal eu plusieurs choses, et très supérieur en d'autres ' ». Personne même n'oserait louer son mérite d'écrivain comme l'a fait Voltaire *. Il est vrai, Condorcet a le don du mot propre, il sait prendre d'ordinaire le style de son sujet; mais trop souvent aussi il est négligé, obscur,
' Lettre à d'Alembert, 14 juillet 1773.
* Pierre Leroux, la Revue sociale, juin-juillet 1847.
3 Volt., Avert, sur les dei-n. Remarq. sur les Pensées de Pascal.
* Lettre à d'Alembert, 5 déc. 1773.
Prosatevrs du xviii' sit:a.E. 31
entortillé. « En vérité, disait Voltaireà d'Alembert, il est le seul qui écrive comme vous. » Il faut comprendre dans cette ressemblance les défauts aussi bien que les qualités.
MouEAu DE Maupertuis (1098-17d9), l'un des premiers géomètres qui aient soutenu et répandu le système de Newton, encore peu connu et peu goûté en France, est un véritable savant, quoiqu'il ait été outragé et ridiculisé par Voltaire qui l'avait célébré pendant vingt ans en prose et en vers, et l'avait appelé un génie sublime, un grand mathématicien, un Archimède, un Christophe Colomb pour les découvertes, un Michel-Ange, un Albane pour le style.
Son application à l'étude et la régularité de sa conduite lui acquirent de bonne heure les plus honorables amitiés, en particulier celle de la famille d'Aguesseau. Dés l'âge de vingt- cinq ans, ses rapides progrès dans les sciences exactes lui ouvrirent les portes de l'Académie des sciences. Le premier mémoire qu'il donna à l'Académie, et qui fut imprimé en 1724, eut pour objet la forme des instruments de musique : Maupertuis possédait non seulement la théorie, mais encore la pratique de l'art musical. Dans son Discours sur la figure des astres, publié en 1732, il soutint une discussion métaphysique sur l'attraction, qui gagna de nombreux adhérents au newtonianisme. Mais il allait bientôt faire beaucoup plus encore pour le triomphe de cette doctrine.
Depuis quarante ans les savants disputaient entre eux sur la figure de la terre. Suivant Newton, elle était aplatie, et suivant Cassini, allongée. Le cardinal de Fleury jugea cette question d'une suprême importance pour la géographie et la navigation ; et, afin de terminer la querelle, il ordonna, en 1736, que des géomètres et des astronomes iraient mesurer les degrés du méridien vers Féquateur et vers le pôle. La Condamine, Godin et Bouguer partirent pour le Pérou, et Maupertuis, Clairaut, Le Monnier, l'abbé Outhier pour le nord de la Laponie. Les pénibles et périlleuses expériences des voyageurs astronomes confirmèrent pleinement la théorie qu'avait conçue le génie de Newton. Maupertuis consigna le résultat de ses opérations dans un écrit intitulé : Mesure d'un degré du méridien.
Ce voyage au pôle fit connaître le nom et le mérite de Maupertuis au roi de Prusse, et détermina Frédéric à l'appeler à Berlin pour être le directeur de l'académie qu'il désirait composer des plus illustres savants et écrivains de l'Europe. Dès qu'il eut reçu le soin d'administrer cette académie, Maupertuis s'occupa d'en améliorer le règlement. Bientôt il l'eut complètement restaurée, et il ne cessa, par son exemple, par ses discours, par ses démarches, d'exciter ses collègues des diverses classes, physiciens, géomètres, philosophes, orateurs, à cultiver leurs talents d'une manière qui répondît àla haute protection que leur accordait le grand Frédéric.
Après ces divers travaux, les théories de Newton, longtemps combattues et rejetées comme trop peu physiques, commencèrent à être
accueillies avec faveur; dans quelques années elles seront exaltées avec enthousiasme, et l'accord sera presque unanime à déclarer que le géomètre anglais a mis l'esprit français en possession du vrai système du monde.
« Tel a été le sort de cette brillante découverte de Newton, dira un célèbre astronome, que chaque difficulté qui s'est élevée a été pour elle le sujet d'un nouveau triomphe; ce qui est le plus sûr caractère du vrai système de la nature *. »
Dans un écrit sur les lois du mouvement et du repos, inséré en 1746 dans les Mémoires de l'Académie des sciences et belles-lettres de Berlin, et dans son Essai de cosmologie (1750), il développa son principe favori de la moindre quantité d'action. Il soutint que la nature a soin de n'employer, pour mettre en mouvement tout le mécanisme de l'univers, que juste la quantité de forces strictement nécessaires. Comme il l'expose, lanature est si constamment attachée à ce principe qu'elle l'observe, non seulement dans ses mouvements, mais encore dans sa permanence; le mouvement et le repos de toutes les substances corporelles, dures ou élastiques, dépendent de ce principe universel. Maupertuis attribuait à ce raisonnement métaphysique le pouvoir de faire pénétrer l'évidence dans les esprits fermés à toutes les autres preuves de l'existence de Dieu. Il se faisait illusion sur la vertu de sa preuve ; cependant il ne prétendait pas qu'elle fût une démonstration géométrique, une démonstration complète, mais seulement « un raisonnement plus fort que tous ceux qu'on lire de ces petits détails de la nature qui souffrent mille exceptions, et où les vues du Créateur restent trop cachées ^. »
Le principe de la moindre action fut attaqué avec mauvaise foi par le professeur de philosophie Koenig, et avec une raillerie cruelle par Voltaire*. Quoi qu'il faille penser du fond de ce système, Maupertuis avait incontestablement raison de soutenir qu'entre les preuves d'un
* Laplace, Système du monde, liv. IV, ch. ii.
Outre la supériorité du génie. Newton eut cet avantage sur la plupart des savants français de son temps, qu'il demeura toujours profondément religieux : le sublime épilogue du livre des Principes suffit à montrer combien était profonde sa foi en Dieu ; son esprit religieux éclate jusque dans d?-> livres dépure science, comme dans son traité de V Optique. Voltaire aimait à faire passer le= découvertes du protestant Newton, et, en particulier, le principe de l'attraction, pour des hardiesses philosophiques et des arguments contre la Bible. Newton gardait la simplicité de sa foi, et adorait le Créateur avec d'autant plus d'humilité qu'il comprenait mieux les lois admirables qui régissent la création.
* Voir Exam. philos, de la preuve de l'exist. de Dieu employée dans l'Essai de cosmolog e, dans VHist. de V.Acad. de Berlin, 1756, p. 389.
* Voir sur le châtiment dont Voltaire fut menacé pour ces outrages, dans Voltaire elle présid, de Brosses, la lettre de Maupertuis à Voltaire, du 3 avril 17'>3.
Être tout-puissant et tout sage, pour nous si nombreuses, soit que nous demeurions en nous-mêmes, soit que nous en sortions pour parcourir les merveilles de l'univers, il faut faire un choix, examiner leur force ou leur faiblesse, et ne donner à chacune que son juste poids. 11 avait raison de dire que ce n'est pas dans les petits détails, dans ces parties de l'univers dont nous connaissons trop peu les rapports, qu'il faut chercher l'Être suprême, mais dans les phénomènes dont l'universalité ne souffre aucune réflexion, et que leur simplicité expose entièrement à notre vue*.
Maupertuis eut toute sa vie un goût de préférence pour l'étude des mathématiques qui, suivant ses propres termes, pouvaient seules repaître son âme active et dévorante. Mais il ne s'est pas uniquement occupé de mathématiques, de géométrie. Ce disciple de Newton et de Jean Bernouilli a encore fait des recherches et des expériences très curieuses d'histoire naturelle. Il se préoccupa de l'anatomie et de l'économie animale. Sa Vénus physique (174o) est célèbre. C'est une ébauche de système pour expliquer la formation des animaux. Dans ce traité fort court, où il ne présente ses opinions que comme des doutes et des conjectures, et tire de grands secours du livre de Réaumur sur les insectes, il rassembla, suivant Buffon, plus d'idées philosophiques que n'en contenaient tous les gros volumes écrits avant lui sur la génération. L'auteur de VHistoire naturelle y trouvait des vues générales qui ne s'éloignaient pas beaucoup des siennes*. Ces vues générales ont quelquefois une grandeur sublime. 11 peignit avec beaucoup d'esprit, mais avec un peu de licence, les accouplements variés des animaux et tous les préliminaires de la génération.
On a aussi de Maupertuis divers morceaux philosophiques. Dans son Essai de philosophie morale (1749), écrit d'un style sec, triste et verbiageux, il réfuta par des arguments justes ceux qui ont osé comparer la morale de Zenon et d'Épictète à la morale de l'Évangile. C'est une suffisante recommandation pour ce court ouvrage ; mais on fut scandalisé d'un passage où l'auteur égale les plaisirs des sens aux plaisir? tout intellectuels, et soutient que les plaisirs les plus nobles sont ceux qui sont les plus grands 3. On lui reprocha d'avoir porté à la haine de la vie en faisant ressortir avec trop de force les peines dont est semée notre existence, et d'avoir parlé trop favorablement du suicide, en disant qu'au point de vue chrétien c'est l'action la plus criminelle ou la plus insensée, mais que, considéré hors de la crainte et de l'espérance d'une autre vie, c'est un remède utile et permis, Maupertuis, en émettant ces paradoxes, n'était guidé par aucune intention mauvaise; il n'avait écrit ces réflexions que pour lui et pour un petit nombre de personnes.
' Voir les Lois du mouvement et du repos déduites d'un principe métaphysique, I et II.
2 Voir Buffoiij Hist. nnt. des anim., t. III, p. 2i4, édit. iii-12.
3 Voir cil. m.
MAUPERTUiS. 485
A un moment où sa situation ne] lui permettait point d'ouvrage de longue haleine, il voulut, dans des lettres sur des sujets scientifiques et métaphysiques, tenir une sorte de journal de ses pensées.
Ces lettres, où les sujets se présentent comme ils venaient à l'esprit de l'auteur, roulent sur le souvenir et la prévision ; sur le bonheur ; sur la manière dont nous apercevons-, sur le droit; sur les bêtes; sur les systèmes; sur les monades; sur la nature des corps; sur les lois du mouvement ; sur l'art de prolonger la vie ; sur la pierre philosophai ; sur la longitude ; sur le mouvement perpétuel ; sur la quadrature du cercle ; sur la médecine ; sur la génération des animaux ; sur la divination; sur ce qui s'est passé à l'occasion de la moindre quantité d'action ; sur la figure de la terre ; sur la maladie ; sur la religion.
Dans ces dissertations, où l'on trouve une science sérieuse, et beaucoup d'idées excellentes, Maupertuis se montre disciple de ^^e^vton par son spiritualisme; mais il l'exagère. S'abandonnant à l'idéalisme de Berkley, il soutient que l'étendue n'appartient pas aux corps mêmes, qu'elle n'est qu'une perception de l'âme transportée à un objet extérieur, sans qu'il y ait dans l'objet rien qui ressemble à ce que l'esprit aperçoit, qu'ainsi les objets et l'étendue elle-même ne sont que de simples phénomènes.
La dernière lettre renferme de très belles pensées sur l'utilité et la vérité de la religion.
« Il n'est pas nécessaire, dit Maupertuis, que la vérité de la religion soit démontrée pour condamner l'impie, il suffit qu'elle soit possible, le moindre degré de possibilité rend insensé tout ce qu'on dit contre. Or quels sont les esprits assez bornés ou assez faux pour croire l'impossibilité de la religion démontrée?
« Ses dogmes nous révoltent : mais la nature n'offre-t-elle pas à, notre raison des choses révoltantes ? Les vérités mathématiques mêmes ne nous présententelles pas des faces par lesquelles elles nous scandalisent, et sous lesquelles elles paraîtraient fausses à tous ceux qui ne sont pas assez géomètres? Quel est l'homme qui, au premier abord, ne rejettera pas tout ce qu'on lui dit des incommensurables; qu'il y a des quantités telles que divisées en parties si petites qu'on voudra, jamais les parties de l'une ne pourront mesurer l'autre exactement ; qu'il y a des lignes qui, s'approchant toujours, ne parviendront jamais à se rencontrer; qu'il y a des suites infinies de nombres dont tous les termes ajoutés ensemble ne font qu'une somme finie? Cependant ces merveilles ne sont que les suites nécessaires de la nature de l'étendue, dont l'idée est la plus claire de toutes celles qui appartiennent ù l'esprit humain. Que devons-nous penser des phénomènes qui dépendront d'un être dont nous sommes si éloignés d'avoir l'idée complète ? C'est n'être pas philosophe que de nier ce qui n'est pas impossible; c'est n'être pas homme que de braver un si grand péril. »
Le géomètre Maupertuis eut le mérite de défendre constamment les idées spiritualistes, de les faire triompher à l'Académie de Berlin, et de les insinuer à divers penseurs de l'Allemagne.
Lui-même ne s'en tint pas là. Dans les derniers temps de sa vie il revint complètement aux idées chrétiennes. Un des principaux motifs de
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sa conversion fut que la vraie religion devait conduire l'homme à son plus grand bien par les plus grands moyens possibles et que la religion de Jésus-Christ avait seule ce double avantage. Il mourut catholique, au grand désappointement des philosophes *,
Maupertuis n"est pas un écrivain, mais il faut le louer du soin qu'il met, dans la plupart de ses ouvrages -, à rendre très claire l'exposition de ses idées.
La Condamine (1701-1774) a moins écrit et a moins approfondi la science que le directeur de l'Académie de Berlin, dont il partagea la gloire en réussissant également dans la même expérience tentée sur un sol différent. 11 a joui, de son temps, d'une grande réputation. Buffon, le recevant à l'Académie française, lui reconnaissait « du génie pour les sciences, du goûl pour la littérature, du talent pour écrire, de l'ardeur pour entreprendre, du courage pour exécuter, de la constance pour achever, de lamitié pour ses rivaux, du zèle pour ses amis, de l'enthousiasme pour l'humanité. » La Relation abrégée d'un voyage fait dans l'intérieur de V Amérique méridionale (174o); la Mesure des trois premiers degrés du méridien dans riiémisphére austral (1751) ; le Journal d'un voyage fait par ordre du roi à l'équateur (17ol-o2), suivi de YHistoire des pyramides de Quito, ainsi que les autres ouvrages ou mémoires de La Condamine, sont écrits d'un style simple et néghgé, mais semés de traits agréables et plaisants.
Ce savant, qui eut toujours la plus laborieuse activité et une curiosité scientifique insatiable, égayait sa vieillesse à rimer des pii^'ces grivoises et libertines, bien dignes de l'honneur qu'on leur a fait de les placer à la suite des Poésies de M. de Pezay et de M. de Saint-Péravi.
Louis de Lagrange (1736-1813), l'auteur de la Mécanique analytique (1788), dépassa d'Alembert, dont il était ami, non seulement par l'étendue de la science, par la fécondité de l'invention, mais encore par l'élégance de la rédaction. Le géomètre encyclopédiste, qui avait refusé la place de directeur de l'Académie de Berlin, quand Euler s'en démit, proposa Lagrange à Frédéric qui l'accepta et le prit bientôt en singulière estime ; il l'appelait le philosophe sans crier. Lagrange fut pendant vingt ans directeur de l'Académie berlinoise, et il en enrichit le recueil de plus de soixante Mémoires ou Dissertations. En 1787, le ministère français, sur l'instigation de Mirabeau, l'appela à Paris, où Louis XVI le combla d'honneurs. Vers la fin de sa vie, il se lassa,
1 Voir la lettre de Voltaire à d'Alembert, du 25 août 1769. Fréron, par contre, a célébré la mort chrétienne de Maupertuis. Voir VAnnée littéraire, 1:G0, p. 272.
î Nous ne les avons pas nommés tous. Nous indiqueroiis encore : Eléments de géographie {lliO); Astronomie niuiique ou Éléments d'astronomie (Il i3); Dissertation physique à l'occusiûn d'un nègre blanc (1744) ; Réflexio7is philosophiques sur l'origine des langues et la sijnificat on des viols (sans date).