RAYNAL
pénétra dans le cœur des femmes par la dévotion, qui s'unit si bien à la tendresse, et dans l'esprit des enfants, qui aiment les prodiges et la morale même la plus sévère. C'est par là qu'il entra dans les cours, oîi tout ce qui peut devenir passion est sûr de trouver accès. Un prince qui, baigné dans le sang de sa famille, s'était comme endormi dans des bras impurs, ce prince, qui avait de grands crimes et de grandes faiblesses à expier, embrassa le christianisme, qui lui pardonnait tout en faveur de son zèle, et auquel il donna tout pour être délivré de ses remords i. »
L'ample réquisitoire de l'avocat général incriminait encore l'auteur pour avoir soutenu que tout écrivain de génie est magistrat-né de la patrie; que son tribunal est la nation entière, le parlement son juge, non le despote qui ne l'entend pas, ou le public qui ne veut pas l'écouter; que c'est aux sages de la terre qu'il appartient de faire des lois que tous les peuples doivent s'empresser d'adopter ; enfin il reprochait à cet écrivain, qui se qualifiait de concitoyen et d'ami de tous les hommes, de vomir des atrocités contre la souveraineté, de calomnier sans pudeur la mémoire de Louis XiV, de critiquer témérairement les opérations et la politique du gouvernement, et de rejeter sur la natioa française, sur les ministres du roi, sur le roi même les malheurs de la guerre que la France soutenait contre ï'Angleterre.
La condamnation de Raynal portait qnil serait (q->préhendé au corps et amené es priions de la Conciergerie du Valais. Cependant on en voulait si peu à sa liberté, qu'on l'avertit de mettre sa personne et ses biens à couvert, et qu'on le laissa sortir du royaume (1781). Il partit pour les eaux de Spa, rendez-vous de la grande société européenne, laquelle, dès l'arrivée du proscrit, se mit pour lui en frais d'enthousiasme. L'hiver suivant il se rendit à Berlin, il avait traité durement le roi de Prusse dans ses ouvrages. Cependant ce souverain lui fit témoigner le désir qu'il avait de le voir, et, sacrifiant l'étiquette de la cour à liiquclle le philosophe, dans sa ridicule suffisance, avait déclaré ne vouloir point se soumettre, il le reçoit avec une gracieuse familiarité -.
Cependant Vllistuire des établissements et du commerce da Européens dans les deux Indes obtenait le succès le plus bruyant. Elle était partout recherchée, partout lue avec avidité. La proscription ne fit que lui donner dans l'opinion un nouveau prix, et la condamnation dont elle fut frappée « devint pour l'abbé Raynal, comme l'a dit Ségur, une espèce d'apothéose^ ».
L'Histoire philosophiiue fut proclamée « un ouvrage immortel, un des monuments du siècle ». C'est ainsi qu'en parlait Guibert, attribuant à Raynal le mérite d'avoir été " le seul de nos écrivains modernes qui ait envisagé la guerre dans son véritable point de vue », et ait su en écrire en philosophe et en homme d'État, dévouant avec la plus
1 Hist des Indes, 1. II, ch. i, édit. de Genève, 1795.
2 Voir les détails de cette réception dans la Décade philosophique, t. IX, p. 2C9.
2 Mém, ou Souvenirs, t. I, p. 293.
chaude éloquence à l'exécration publique les rois et les ministres qui la font Injustement, mais en même temps ne négligeant aucun détail militaire parce qu'il sent que la guerre est un fléau inévitable.
« Partout, continue l'auteur de VEssai g(nérnl de tactique et de la Défense du système de guerre moderne, partout il invite le gouvernement à fortifier, à agrandir, à améliorer ses possessions, et en l'invitant il l'éclairé sur les mo3 ens d"y réussir. Ajoutons que dans cet ouvrage, qu'il faut regarder comme un des monuments du siècle, dans cet ouvrage où l'on ne sait qu'admirer le plus de l'étendue des recherches ou de la manière dont elles sont rédigées, tous les détails militaires y sont faits avec une netteté, une clarté que les militaires admirent môme sur les lieux dont il parle, et qui prouvent de la part de l'auteur un discernement bien juste dans les matériaux qu'on lui a fournis, et dans les sources où il a puisé '. »
Les ordres rigoureux envoyés à toutes les barrières du royaume pour défendre l'entrée de l'audacieuse édition de Genève n'avaient fait que redoubler en France l'ardeur de lire et de posséder l'Histoire philosophique. De môme, à l'étranger, tous les sévices de l'autorité ne servaient qu'à la faire rechercher davantage. Au rapport de Ségur, le célèbre Olavidès, qui venait de défricher et de civiliser la Sierra- Morena, fut jeté dans les prisons de l'inquisition parce qu'il avait traduit en espagnol l'ouvrage de l'abbé Raynal *. On avait trouvé chez l'amiral Solano,le conquérant de la Floride, un exemplaire de l'Histoire des deux Indes. « L'aumônier de son vaisseau jeta avec emportement le livre dans la mer, menaça l'amiral des arrêts de l'inquisition, et le contraignit, pour expier sa faute, à faire une pénitence publique ^. » Rien ne décourageait les enthousiastes de l'historien philosophe. On cachait soigneusement ses œuvres, on les dévorait en secret.
Raynal était parvenu à se faire regarder comme un apôtre de la vérité, en se donnant sans cesse pour tel, en protestant avec les plus chaudes exclamations qu'il n'avait voulu servir que la vérité, qu'U avait immolé tout intérêt à la vérité :
a L'image auguste de la vérité, s'écrie-t-il quelque part, m'a toujours été présente. 0 vérité sainte! c'est toi seule que j'ai respectée. Si mon ouvrage trouve encore quelques lecteurs dans les siècles à venir, je veux qu'en voyant combien j'ai été dégagé de passions et de préjugés, ils ignorent la contrée où je pris naissance; sous quel gouvernement je vivais; quelles fonctions j'exerçais dans mon pays, quel culte je professais : je veux qu'ils me croient tous leur concitoyen et leur ami *. »
1 Guibert, Défense du syst'hne de guerre moderne, 4' part., ch. ii, 1779.
2 Mémoires ou Souve)iirs du comte de Ségur, t. I, p. 294, édit. 1824.
3 làid. — Le comte de Ségur raconte encore que, dans la ville de Vittoria, il rencontra un médecin, mécontent de son gouvernement, qui, l'ayant conduit; dans le lieu le plus retiré du logis, lui montra, dans une poutre artistement creusée, les œuvres de J.-J. Rousseau et de Raynal, qu'il cachait comme son plus précieux trésor.
* Hist. philos., 1. 1, Introd., p. 5.
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Cette pompeuse protestation a pu être sincère ; il n'en demeure pas moins incontestable que la vérité est souvent outragée dans VHistoire 2'ihilosophique, et qu'en prétendant « verser l'imprécation et l'ignominie sur ceux qui trompent les hommes et sur ceux, qui les oppriment*» le fougueux philosophe se rend plus d'une fois coupable d'appréciations injustes et de calomnies.
Indépendamment de l'esprit général qui anime VHistoire philosophique des Indes, la critique put aisément relever, dans un aussi vaste ouvrage, bien des erreurs et bien des fautes. Il faut dire à l'honneur de Raynal qu'il ne négligea jusqu'à la fin de sa vie aucun effort pour les faire disparaître -. Il voyagea en divers pays, consulta des hommes instruits de toutes nations, et profita largement de leurs communications verbales ou écrites ;
« J'ai appelé à mon secours, dit- il lui-même, les hommes instruits de toutes les nations ; j'ai interrogé les vivants et les morts : les vivants, dont la voix se fait entendre à mes côtés; les morts, qui nous ont transmis leurs opinions et leurs connaissances, en quelque langue qu'ils aient écrit. J'ai pesé leurs autorités; j'ai opposé leurs témoignages; j'ai éclairci les faits. Si l'on m'eût nommé sous la ligne ou sous le pôle un homme en état de m'éclairer sur quelque point important, j'aurais été, sous le pôle ou sous la ligne, le sommer de s'ouvrir à moi '. »
11 fut constamment occupé, même durant les orages de la Révolution, à recueillir de nouveaux documents sur le commerce et l'industrie des deux mondes, et à mettre en œuvre les utiles mémoires que plusieurs gouvernements lui faisaient passer.
Malheureusement, dans sa dernière édition, imprimée publiquement et sans contradiction, à Genève, où YÈmile avait été brûlé et son auteur décrété de prise de corps, il redoubla ses attaques indécentes contre la religion, multiplia ses déclamations emphatiques, et gâta son ouvrage en y insérant ou y laissant insérer « des espèces d'hymnes dithyrambiques et extatiques sur les plaisirs des sens * ».
L'incohérence des idées, perpétuelle dans l'Histoire des deux Indes comme dans l'Histoire du Parlement d'Angleterre, choquait vivemen Turgot, qui s'indignait de voir Raynal mettre en avant et défendre tour à tour avec la même chaleur, la même éloquence, le même fanatisme, les paradoxes les plus opposés.
« 11 est tantôt rigoriste comme Richardson, tantôt immoral comme Helvétius, tantôt enthousiaste des vertus douces et tendres, tantôt de la débauch'?, tantôt du courage féroce; traitant l'esclavage d'abominable, et voulant des esclaves; déraisonnant en physique, déraisonnant en métaphysique, et souvent en politique; il ne résulte rien de son livre, sinon que l'auteur est un homme de
' Hist. philos., p. G.
2 Voir l'Avertiss. de l'édit. de Genève, in-12, 1"95.
3 Hist. philos., L. I, Introd., p. 4.
♦ Palissot, .Mém. sur la Vttér., art. Raynal.
beaucoup d'esprit, très instruit, mais qui n'a aucune idée arrêtée, et qui se laisse emporter par l'entliousiasme d'un jeune rhéteur. Il semble avoir pris à tâche de soutenir successivement tous les paradoxes qui se sont présentés à hii dans ses lectures et dans ses rêves. Il est plus instruit, plus sensible, et a une éloquence plus naturelle qu'Holvétius : mais il est, en vérité, aussi incohérent dans ses idées et aus^i étranger au système de l'homme *. »
Voilà ce que le célèbre économiste écrivait à l'abbé Morellet, et quiconque a eu la patience de lire les volumes infinis de cet ouvrage qui a fait tant de bruit, est forcé de souscrire à ce jugement.
L'Histoire philosophique des Indes est un livre pétri de contradictions. Ainsi, dans quelques endroits, il respire une douceur de principes empruntée, ce semblerait, à l'auteur du Télcmaqne , et ailleurs l'abbé philosophe se montrera un digne précurseur des terroristes ; tonnant contre les préjugés ou ce qu'il lui plaît de désigner par ce nom, il appellera les vengeances populaires sur les tôles les plus innocentes et les plus dévouées ; il énoncera comme un axiome qu'une nation « ne se régénère que dans un bain de sang^ » ; il déclarera que « tant qu'on ne mènera pas un roi à Tyburn avec aussi peu d'ap'çareil que le dernier coupable, les peuples n'auront aucune idée de lu liberté » ; enfin il exprimera ce vœu digne d'un Marat ou d'un Babeuf :
« Quand viendra donc cet ange exterminateur qui abattra tout ce qui s'élève, et qui mettra tout au niveau? »
Tant de griefs ne doivent pas empêcher de lui reconnaître certains mérites. 11 est politique et moraliste, lorsqu'il attaque le préjugé qui rangeait au nombre des occupations servîtes la profession utile et honorable de commerçant. 11 ne manque pas d'élévation dans les vues, quand il traite ^ de l'influence que les liaisons avec le nouveau monde ont eue sur les mœurs, les gouvernements, les arts et les opinions de l'ancien. Il a d'éloquentes et chaleureuses paroles sur la traite des noirs, et sur cet infâme esclavage dont l'abolition n'est pas encore aujourd'hui complète* ; mais il a le tort de provoquer en quelque sorte les nègres à une vengeance qu'ils ne devaient assouvir que trop cruellement.
Médiocre historien, Raynal est encore un plus médiocre écrivain. Son style est tendu et pénible. Comme ses maîtres, Jean-Jacques et Diderot, il vise beaucoup trop à l'effet. Affectant dans l'histoire les formes dramatiques et oratoires, il se montre prodigue à l'excès de mouvements et d'oppositions, de prosopopées ambitieuses et d'apostro-
* Além. sur le dix-huitième siècle, par Morellet, ch. ix.
2 Hist. des Indes, xi, 4.
3 Dans le dernier livre, ajouté à l'édition de 1774.
* Voir Hist. philos., liv. IX. et Rois de la terre, vous seuls pouvez faire cette /évolution, etc. »
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phes habituellement boursouflées. Par moments il a du feu, mais trop souvent c'est une chaleur factice : il se bat les flancs pour exciter sa Yerve et se monter à l'enthousiasme.
L'historien des Indes est beaucoup plus emphatique encore que J.-J. Rousseau, et il est loin de savoir aussi bien que le philosophe de Genève assortir au sujet ses grandes phrases. « L'abbé Raynal, observe un écrivain qui l'a connu, paraît dire avec Mo'ise : Que la terre et les deux m'écoutent ; et tous ceux qui l'écoutent n'entendent jamais que des contes, des anecdotes, et des dissertations sur le sucre, le café et l'indigo *. »
Non seulement on doit reprocher à cet historien la recherche de l'effet, l'ambition des figures et l'affectation dans le ton, mais encore le manque de méthode, la confusion et la diffusion. La science du détail de la composition échappait à Raynal. 11 ne savait ni amener, ni graduer, ni lier ses pensées. Grimm avait raison de dire :
« On ne s'est jamais moins inquiété du soin de préparer des transitions heureuses: on dirait que l'auteur, après avoir fini son ouvrage, craignant que le fond n'en fût pas assez intéressant par lui-même, s'est empressé d'y jeter au hasard toutes les fleurs de philosophie et de rhétorique qu'il a p*u trouver dans ses recueils et dans ceux de ses amis. JL,e peu d'art avec lequel ces ornements sont placés en fait précisément ce qu'on appelle des taches dans un tableau*. »
Le sagace baron allemand trouvait ce livre si inégalement écrit que, selon lui, l'avenir ne se persuaderait jamais qu'il pût être sorti d'une môme plume ^. On croit généralement que celle de Diderot en a écrit une grande partie. Ce qui pourrait faire douter de la vérité de cette opinion, c'est qu'à la réserve des exclamations et des apostrophes, il y a une différence très décidée entre le style de Diderot et le style général de l'Histoire j'hilosophiquc : la manière heurtée du fameux encyclopédiste ne se retrouve guère dans l'œuvre de Raynal.
Cependant Grimm affirme que Diderot s'est occupé presque uniquement, pendant près de deux années entières, de V Histoire j^hilosophique des Indes, et qu'à la connaissance de tout le monde près d'un tiers de ce grand ouvrage lui appartient. « Nous lui en avons vu, dit-il, composer une bonne partie sous nos yeux. Lui-même était souvent effrayé de la hardiesse avec laquelle il faisait parler son ami : « Mais qui, lui disait-il, ose7'a signer cela ? — Moi, lui répondait l'abbé, moi, vous disjc, allez toiijoicrs *. »
D'ailleurs Raynal forçait pour ainsi dire tout le monde de collaborer à ses écrits. Suivant un de ses contemporains et de ses amis, comme
' Le marquis de Langle, Voyage en Espagne, t. II, p. 3i.
2 Corresp. liltér., avril 1781.
3 Ibid., juin. 1774.
* Ibid., nov. 1786^ note.
lui prêtre et comme lui philosophe fanatique, Morellet, il « faisait continuellement ses livres dans la société ; poussant tout ce qui l'approchait de questions pour recueillir quelques faits grands ou petits* »
Il allait principalement puiser ses renseignements dans les réunions du baron d'Holbach, d'Helvétius et de M™<= Geoffrin, dont il était l'un des habitués les plus assidus. Là il se délectait à raconter les nouvelles qu'il tenait de ses amis, M. de Puisieux et M. de Saint-Séverin, à parler politique ou bien commerce, et aussi à faire des contes « auxquels, dit Morellet, il ne donnait pas une tournure bien piquante, et qu'il lui arrivait de répéter : lorsqu'il avait pris la parole, ajoute le môme, il la gardait pour longtemps ^. n
Bien que sa conversation fût assez souvent fatigante et ennuyeuse, la société de Raynal était très recherchée, surtout des étrangers. « Il avait une fois par semaine, disent les Mcmorrcs secrets, un déjeuner philosophique, où assistait tout ce qu'il y avait de plus illustre à Paris entre les ambassadeurs et seigneurs voyageants qui se trouvaient dans cette capitale ; c'étaient des carrosses comme à un spectacle^. »
J.-J. Rousseau, qui avait éprouvé de sa part « un procédé plein de délicatesse et d'honnêteté», lui rend ce témoignage que « cet abbé Raynal était certainement un ami chaud*». Morellet nous le représente comme un « bonhomme, aisé à vivre, ne montrant rien de l'amourpropre dont les hommes de lettres sont trop souvent férus, et ne bles-
1 Mém. sur le dix-huilicme siècle, ch. ix.
* Plusieurs contemporains lémoignent du goût vif de Raynal pour les contes, et de son intarissable bavardage. « Quel homme pesant que ce Raynal, quoique Gascon, dont l'accent était fait pour être amusant, dit le prince de Ligne, dans ses Notei sur la Covi espondance de la Harpe. Il racontait régulièrement deux fois de suite la même anecdote, qu'on savait d'ailleurs; et il ne faisait, entre ces première et deuxième narrations, que frapper de deux doigts bien secs sur une table, en disant : « C'est joli ! je ne sais pas si l'on en sent toute la finesse. »
« Quand le prince Henri passa à Lausanne, raconte à son tour le marquis de Langle, l'abbé Rajnal, qui était là, dîna avec le prince, qu'il interrompait à tout moment pour lui faire des contes. En vain le poussait-on, lui faisait-on des signes ; l'abbé ne sentait rien, ne voyait rien ; il parlait, il parlait, il parlait.
Une femme charmante et de beaucoup d'esprit disait un jour: « On assure que M. Raynal va s'en retourner en France, ak! tant mieux! tant mieux! car tous les jours il vient chez moi, tons les jours il m'ennuie, tous les jours il me donne la fièvre; et s'il restait ici, en venté je crois qu'il me tuerait. » {Voyage en Espagne, t. II, p. 32)
Chamfort, dans ses Caractères et anecdoctes, témoigne aussi de la passion de causer et de la rage du monologue dont était possédé l'aynal.
Enfin, la marquise de Créqui disait de lui à Sénac de Meilhan :
« Je trouve très bon que vous supprimiez Raynal ; je ne connais que sa conversation, très fatigante, et ses prélentions, très satisfaites. [Lett. inéd, à Sénac de Meilhan, 28 oct. 1782.)
3 Mém. secr., 30 mai 1781, t. X\1I, p. 199.
* Co7ifessions, partie II, liv. VIII.
RULHIERE. 161
sant celui de personne^ ». Marmontel, dans les mémoires qu'il écrivit sur la fin de sa vie pour ses enfants, l'appelle, « le plus affectueux, le plus aimé des vieillards* ».
C'est ainsi que chez Raynal l'homme pouvait, au fond, valoir mieux que l'écrivain qui, en lui, est médiocre. Car, en définitive, son principal titre littéraire, l'Histoire philosophique, cette œuvre de tant de mains 3, remplie de tant de plagiats*, est une production qui ne pouvait être admirée qu'à une époque où le fatras déclamatoire d'un tas de philosophastres passait pour de l'éloquence et du génie.
Raynal, après avoir traversé, non sans danger, les plus mauvais jours de cette révolution dont il fut l'un des auteurs, mourut le 16 mars 1796, sans avoir pu exécuter une autre grande composition historique à laquelle, en publiant la seconde édition de l'Histoire philosophique, il se proposait de consacrer le peu qui lui restait de force, l'Histoire de la révocation de l'édi' de Nantes. Son intention était, non pas de donner un détail « des atrocités qui accompagnèrent cet événement malheureusement célèbre », mais de suivre sur le globe entier les réfugiés français, et de retracer le mieux qu'il lui serait possible « le bien qu'ils firent aux régions diverses où ils portèrent leur activité, leurs larmes et leur industrie^ ».
Une partie de ce plan a été réalisée par Rulhière dans ses Éclaircissements historiques sur les causes de la révocation de l'édit de Nantes.
Rulhière (I73o-1791), avec un bien moindre bagage historique que Mably, Gaillard et Raynal, vivra plus longtemps qu'eux comme écrivain et même comme historien.
Cet auteur, qui mériterait dètre plus connu et dètre lu davantage, suivit jusqu'à quarante ans la carrière politique, fut employé dans les ambassades, et accompagna le baron de Breteuil en Russie et en Suède.
Voulant, à un âge déjà avancé, essayer de la littérature, il choisit pour sujet de ses premiers écrits la politique et l'histoire.
Son voyage en Russie lui donna occasion de composer, sur les lieux mêmes, un précis historique de la révolution mystérieuse qui coûta la vie à Pierre III, et remit le pouvoir absolu des czars aux mains de Catherine II. A son retour de Pétersbourg, le comte et la comtesse
1 Mi'm. pour servir à l'hisf. du dix-huitième siècle, cli. ix.
2 Mémoires de Marmonfel, liv. XI, p. 234.
' Les principaux collaborateurs de Raynal semblent avoir été Diderot et M. de Pechméja qui lui fournit, dit-on, la partie intéressante dii la traite des nègres.
* Palis«ot l'accuse d'avoir pillé, en particulier, l'auteur de VHomme moral.
* Avertiss. de l'édit. de Genève. On a publié, en 182(), un ouvrage posthume de Raynal: HisVdre philosophique et politique des étafjliss-'ments et du commerce dts Européens daiis VAfri'iue senientrionule. 2 volumes in-8. — Il a quelques-unes des qualités, mais aussi les défauts de l'Histoire des deux Indes.
Prosatedrs dd xviu'= siècle. 11
d'Egmont, à qui il raconta la catastrophe dont il avait été témoin, l'engagèrent à en écrire l'histoire. En faisant le récit de l'événement terrible dont il s'était appliqué à percer les causes les plus obscures, en déroulant le fil des intrigues secrètes que sa perspicacité croyait avoir saisi, il avait été enhardi par la gaieté naturelle de ses illustres amis à y faire entrer bien des circonstances plaisantes relatives aux mœurs de la nation russe. 11 crut devoir garder le môme ton en écrivant, d'autant plus qu'il ne se proposait d'envisager les événements historiques qu'au point de vue des mœurs.
« Peut-être, en effet, dit-il dans son Épîfre dédicatoire à la comtesse d'Egmont, peut-être qu'un événement si étrange exigeait un genre singulier de narration. L'importance des différents intérêts, puisqu'il s'agit ici d'un empire, la singularité de l'action, l'horreur de la catastrophe, le nom de Catherine donnent, il est vrai, à celle révolution de la grandeur et de la célébrité; mais la frivolité des intrigues qui en ont été les ressorts, la licence des mœurs russes, et les puérilités qui ont perdu le malheureux empereur Pierre III, ne pouvaient être racontées d'un style sérieux et soutenu : les représenter par des traits généraux, comme ce style l'aurait exigé, c'eût été s'exposer à perdre toute croyance. La nécessité de les peindre en détail, et pour ainsi dire, de leur couleur propre, aurait forcé l'auteur le plus grave à descendre au ton des mémoires les plus familiers; et en racontant ces risibles anecdotes, s'il n'avait pas quelquefois paru en rire le premier, sa gravité l'aurait rendu lui-môme ridicule. »
Dans ce récit d'événements contemporains où tant de grands personnages étaient à ménager, Rulhière évite généralement de se prononcer sur les faits qu'il raconte : il les laisse produire d'eux-mêmes leur impression. En s'abstenant d'épithètes plus ou moins vigoureuses, il ne se compromet pas et ne se rend point suspect de partialité. Ses affections et ses antipathies n'en éclatent pas moins, et l'on voit très visiblement qu'il est fort peu favorable à l'empire des czars et aux Russes qui, dans le progrès de leur civilisation, lui donnent une faible idée de ce que Rome était devenue dans sa décadence. C'est ainsi qu'd s'en exprime dans l'épître dédicatoire où il voulut développer son opinion générale sur les mœurs que dans la relation il avait peintes sans les juger. Malgré sa sévérité, il rend justice aux grandes qualités de la principale héroïne du livre, l'impératrice de Russie, dont le portrait est un des plus brillants et des plus judicieux qu'il ait tracés.
Cette histoire d'une révolution mystérieuse racontée par un étranger qui n'avait fait qu'un court séjour au milieu d'une nation extrêmement peu communicative ; cette histoire, où l'auteur paraît surtout avoir songé à faire briller le tour d'esprit fort agréable dont il était doué, est-elle, au fond, digne d'une grande confiance ? Des hommes bien au courant des affaires de Russie à cette époque ont trouvé que Rulhière y avait ramassé toutes sortes de mensonges et de fausses anecdotes*.
1 C'est le jugement du prince de Ligne, dans ses Mélanges, t. XVII, p. 11. — Voir aussi VExameii de trois ouvrages sur la Russie, par M. de Fortia de Piles.
RULHIERE. 163
Sans avoir l'intention de tromper, il se laisse égarer le premier par son imagination. Comme le disait Grimm, suivant lequel Rulhière était à peu près le seul homme en Europe qui crût à la vérité de sa relation, « il supplée de bonne foi par l'imagination à tout ce qu'il n'a pas vu : il ne croit pas même mentir ; n'ayant pas vu le vrai, il ne l'a pas oublié, et il ne peut le rapporter*. »
Rulhière s'était engagé envers Catherine II, surtout pour certaines anecdotes très fortes, à ne pas publier son histoire du vivant de cette souveraine qui fit faire, dit-on, mais en vain, les offres les plus séduisantes à l'auteur pour l'engager à se dessaisir de son manuscrit, tandis que de son côté l'autorité française employait aussi inutilement les menaces pour obtenir l'anéantissement d'un ouvrage objet de tant d'inquiétudes. Quand l'historien fut mort, sa famille voulut avoir la même déférence pour l'impératrice de Russie tant qu'elle occuperait le trône.
Cependant les contemporains de Rulhière avaient connu son Histoire de la révolution de Russie. Il se prêtait volontiers, nous apprend Bachaumont, à la lire à ses amis et aux curieux qui voulaient l'entendre^. Grimm nous dit aussi avoir « mi Rulhière lire à Paris sa relation dans un cercle de vingt personnes, composé de toutes les nations de l'Europe 3 ».
La Harpe, qui avait lu plusieurs fois ce précis historique, en faisait le plus grand cas pour le style et pour l'art avec lequel il est composé.
« J'ignore, écrivait-il au grand-duc de Russie, jusqu'à quel point il est fidèle dans les détails, mais ce qui est certain, c'est que l'ouvrage est écrit d'une manière piquante, originale, pittoresque^ qui cependant est plus dans le style des mémoires que dans celui de l'histoire. Il se rapproche de Tacite par la précision et le tour de la pensée, mais non par la dignité et les grands tableaux *. »
Depuis, ce petit livre, aussi léger de format que l'Histoire de la conjuration des Espagnols contre Venise, de Saint-Réal, n'a fait que gagner dans l'estime puljlique, et a été souvent loué par les meilleurs juges.
Le plus considérable de ses ouvrages a encore trait à la Russie et aux événements contemporains.
« Rulhière, a dit Berryer ', Rulhière , moins historien politique que poète, avec les \ives couleurs de son imagination, et sous des formes recherchées, nous a donné le tableau de VA7iarchie de la Pologne. » Malgré les défauts qui sont indiqués dans ces paroles avec autant de justesse que de précision, l'Histoire de l'anarchie de Pologne
' Corresp. liti., avril 1770.
2 Mémoires secrets, 18 avril 1773, t. VI, p. 302.
3 Corresp. litt., avril 1770.
'^ La Harpe, Corresp. litt., lett. CGC.
i Disc, de récept. à l'Académie franc., fév. 1855.
lel LES HISTORIENS ET LES AUTEURS DE MÉMOIRES.
et du démembrement de celte république est le vrai titre de Rulhière auprès de la postérité. Le ministre Choiseul l'avait chargé, en 1768, de l'écrire pour l'instruction du Dauphin, plus tard Louis XVI. En 1776, après huit ans d'études préparatoires, il lit un voyage en Pologne, en Autriche et en Prusse pour aller chercher des renseignements plus immédiats et plus sûrs. Il y travailla durant vlngl-deux ans, et ne l'acheva pas. Elle fut publiée quinze ans après sa mort, en 1807, par les soins de Daunou, et par l'ordre de Napoléon qui, se préparant à faire la guerre aux Russes, crut devoir gagner l'opinion des Polonais.
L'historien ouvre son ouvrage par le récit succinct des événements et l'exposé rapide des causes diverses par lesquelles furent produits, dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, les troubles funestes qui devaient amener ce partage de la généreuse et infortunée Pologne que le roi Stanislas P"^ Leczinski annonçait comme inévitable, si sa patrie ne songeait pas à se régénérer. Après avoir fixé à l'année 1717 le commencement du despotisme que la Russie a exercé sur le noble royaume des Jagellons, Rulhière se hâte d'arriver à l'avènement d'Auguste III au trône, en 1733. A partir de cette époque, le récit est plus développé; mais les faits ne sont bien circonstanciés et approfondis que du moment ou l'auteur a abordé l'occupation de la Pologne par Catherine en 1762. Les huit années qui suivirent, années remphes de tant d'événements, sont l'objet de neuf grands livres. Rulhière s'était proposé de continuer sa narration jusqu'au traité de Kamardi en 1774, et il avait amassé tous les matériaux dont il avait besoin; mais la mort le força de laisser imparfaite cette œuvre à laquelle il avait consacré tant d'années de recherches et de travail, et qui, probablement, n'était que le fragment d'une grande histoire de Pologne projetée par lui.
L'Histoire de Vanarchie de Pologne est conçue et en partie exécutée à la manière antique. L'auteur ne se contente pas de raconter; il décrit, il peint. Son riche pinceau nous représente successivement les traits et les mœurs des Polonais, des Moscovites, ces deux grandes divisions du peuple nombreux des Esclavons ou Slaves, des Courlandais originaires d'Allemagne, de la horde inhumaine des Zaporoves ou Haydamaks, ramas de brigands de toutes nations, campés sur de hautes montagnes à l'extrémité septentrionale de l'Albanie, des diverses hordes des Tartares, Mongous, Kalmouks-Zingors, etc., des Turcs dégénérés, mais toujours orgueilleux et menaçants, des Monténégrins, colonie slave établie sur les bords du golfe Adriatique, des Macédoniens, des Épirotes, des Albanais ou Arnautes, des Grecs du Péloponèse en général, et spécialement des Maniotes, peuple agreste et indomptable, qui habite une partie du séjour des anciens Messéniens, et que quelques-uns font à tort descendre des Spartiates.
Les principaux personnages qui figurent dans l'ouvrage, le roi de Pologne Stanislas-Auguste Poniatowski, le comte Oginski, son bril-