‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 127 sur 196 · RÉAUMUR · texte numérisé non relu

RÉAUMUR

Aussi fait-il la guerre aux cartésiens qni mettent la raison au-dessus de sa juste valeur et la flattent c d'une pénétration et d'une mesure d'évidence que Dieu ne lui a pas accordées ^ »

Les philosophes incrédules ne pouvaient pas goûter un physicien aussi sincèrement religieux. Voltaire l'a injurié comme un homme qui s'était « fait le charlatan des ignorants ^. » Il était difficile cependant d'avoir moins de charlatanisme que ce prêtre d'une modestie, d'une vertu et d'un désintéressement dont il y a peu d'exemples.

RÉAUMUR (1683-1757), après avoir publié divers travaux sur la physique et sur l'histoire naturelle, donna, de 1734 à 1742, ses célèbres Mémoires pour servir à l'histoire naturelle des insectes. C'est l'ouvrage d'un observateur généralement aussi exact que patient, « à qui rien n'échappe de ce qui est dans la nature, mais qui n'y voit jamais que ce qui y est'^ » L'auteur s'y propose de faire connaître les principaux genres d'insectes, et surtout ceux qui seprésententsouventà nos yeux; d'apprendre ce qui leur est propre à chacun, ce qu'ils offrent de particulier, comment ils se nourrissent, les différentes formes qu'ils prennent pendant la durée de leur vie, comment ils se perpétuent, les merveilleuses industries que la nature leur a apprises pour leur conservation. Réaumur s'applique à saisir et à ranh-a l'3sfitU aveo la plus grande vérité possible ; mais il se garde soigneusement de l'esprit de système.

« Nous devons être, écrit-il, extrêmement retenus sur l'explication des fins que s'est proposées celui dont les secrets sont impénétrables. Nous louons souvent mal une sagesse qui est si fort au-dessus de nos éloges. Décrivons le plus exactement qu'il nous est possible ses productions, c'est la manière de la louer qui nous convient le mieux *. »

Bien que Réaumur eût employé de longues années à étudier les insectes, il était loin de donner son livre comme une œuvre complète et définitive.

« Nous ne sommes pas encore, disait-il, h beaucoup près, arrivés au temps où l'on pourra raisonnablement entreprendre une hi-^toire générale des insectes : des savants de tous pays se sont plu depuis un siècle à, les étudier ; l'attendon qu'ils leur ont donnée nous a valu un grand nombre d'observations >ûres et curieuses ; cependant il s'en faut bien qu'il y en ait encore assez de rassemblées. Le nombre des observations nécessaires pour une histoire de tant de petits animaux, passablement complète, est prodigieux. Quand on pense à ce qu'est obligé de savoir \x:\ habile botaniste, on en est effrayé ; sa mémoire doit être chargea des nonas de plus de douze à treize mille plantes ; il doit être en état

1 Hist. du ciel. liv. IV.

=* Rcmerciemetrt sincère à un homme charitable.

■' Maupertuis, /a Vénus physique, l" p.. ch. xi.

*iî/e»2. pour servir à Vhist. des insectes. X" mém,, t. I, p. 25.

PUOSATEURS DU XVHI' SIÈCLE. !iV

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de se rappeler, toutes les fois qu'il le veut, l'image de chacune. Entre tant de plantes, il n'en est peut-être point qui n'ait ses insectes particuliers; telle plante, tel arbre, comme le chône, suffit à en élever plusieurs centaines d'espèces diflférentes. Combien y en a-t-il cependant qui ne vivent pas sur les plantes ! Combien y en a-t-il d'espèces qui dévorent les autres! Combien y en a t-il d'espèces qui se nourrissent aux dépens des plus grands animaux, qu'elles sucent continuellement, ou qui sucent d'autres insectes! Combien y en a-t-il d'espèces dont les unes passent la plus grande partie de leur vie dans l'eau et dont les autres l'y passent tout entière ! L'immensité des ouvrages de la nature ne paraît mieux nulle part que dans l'innombrable multiplicité de tant d'espèces de petits animaux. Un naturaliste qui se réduirait à une histoire particulière de ceux de son pays, donnât-il à ce pays des limites assez étroites, ne pourrait pas même se promettre de les décrire toutes. Il n'est point d'année qui n'offre à un observateur, dans les mêmes cantons, des insectes qu'il n'y avait pas encore vus. »

Tous les ouvrages faits avant Réaumur sur la merveilleuse histoire des insectes ne convenaient, comme il l'a dit lui-môme, qu'à ceux qui aimaient déjà cette espèce d'étude, mais n'étaient pas propres à la faire aimer. Le sien se fît lire avec un extrême plaisir. 11 est un peu diffus, mais toujours clair et élégant,

Réaumur tint longtemps le sceptre de l'histoire naturelle, et il ne vit pas sans un peu de dépit et de jalousie le brillant BufTon venir obscurcir sa gloire.

Plusieurs autres savants s'occupèrent avec succès, comme Réaumur, del'enlomologie. Nous nous contenterons de citerencorcLYONNET(1707- 1789), dont le traité anatomique de la chenille du bois est à la fois un chef-d'œuvre de l'anatomie et de la gravure, et a été regardé comme le livre le plus propre à nous faire admirer la prodigieuse complication des ressorts qui animent les moindres êtres organisés'.

Le jésuite Régnadlt (1683-1762) s'appliqua à maintenir la philosophie et la physique cartésiennes. Ses Entretiens physiques d'Ariste et d'Eudoxe ou Physique nouvelle en dialogues (1729) offrent un cours complet de physique fondé sur les principes de Descartes, non pas en tout cependant. Le savant jésuite abandonne son maître sur plusieurs points importants. Par exemple, il repousse l'opinion qui place les bêtes au rang des simples machines. Il admet la matière subtile et rejette le vide, mais il ne va pas, comme Descartes, jusqu'à en nier la possibilité, môme par le pouvoir divin.

Un second ouvrage de Régnault, très reconimandable par l'érudition choisie dont il est rempli, V Origine ancienne de la physique nouvelle (1734), présente, dans des entretiens par lettres, les rapports et les ressemblances de la physique nouvelle avec l'ancienne, et fait connaître les principaux emprunts que les modernes ont faits aux anciens.

' Voir Delille, les Trois Bègues, viii.

.\OLLET, BUFFOX. 499

Le jésuite Régnault est savant, il expose ses idées avec clarté, et sait les mettre à la portée de tout le monde. Mais son style, mauvaise imitation de celui de Fontenelle, est trop souvent guindé. Il court après les pointes et les saillies ; il cherche à mettre de l'esprit partout, et prodigue de fades plaisanteries dans bien des endroits où un ton noble et sérieux conviendrait seul.

Plusieurs autres jésuites mériteraient, comme le P. Régnault, d'être nommés parmi les savants physiciens du dix-huitième siècle. Mous nous contenterons d'indiquer d'une manière générale les rédacteurs des Lettres édifiantes, ce recueil qui, comme le dit justement l'auteur du Choix de ces lettres, est rempli de toutes sortes de sciences : « dissertations savantes, peintures de mœurs ; découvertes nombreuses dans l'histoire naturelle, qui ont ajouté des richesses à nos manufactures, des délicatesses à nos tables, des ombrages à nos bois, et de nouveaux remèdes à l'art de guérir; des plans d'amélioration pour diriger l'esprit des colons vers l'agriculture, des découvertes géographiques qui ont ouvert de nouvelles routes au commerce, d'importantes recherches qui jettent le plus grand jour sur les monuments antiques et l'origine des peuples primitifs. »

Dans le clergé sécuUer, comme dans le clergé régulier, nous trouvons encore de savants physiciens et naturalistes très dignes d'être cités ici. Ne pouvant les nommer tous, n'oublions pas, au moins, l'abbé NoLLET (ITOO-nTO). Par ses expériences, par ses leçons et par ses ouvrages, lefons de physique expéninenUile{rii'-i),Recucilde lettres sur l'électricité {il '63), Essai sur l'électricité des corps {lli:'),Reclierche sur les causes particulières des phénomènes électriques {ilid), Art des expériences (1770), enfin, par divers Mémoires insérés dans le Recueil de l'Académie des sciences, il rendit à la physique, et en particulier à la science de l'électricité, des services qui lui assignent une place parmi les premiers physiciens de l'Europe au dix-huitième siècle.

Tous ces physiciens, tous ces naturalistes méritent un souvenir de la postérité ; mais les ouvrages de la plupart d'entre eux ne parviendront pas jusqu'à elle. Plusieurs sont même déjà tombés tout à fait dans l'oubli. Tous ont été éclipsés par la grande œuvre du plus brillant, sinon du plus profond naturaliste de l'époque, de Bcffon, qui emplova cinquante ans de sa vie à esquisser l'immense tableau de la nature.

Dès son vivant, les savants ont pu contester quelques-uns des résultats de ses recherches et repousser plusieurs de ses systèmes ; Voltaire, d'Alembert et Condorcet ont pu juger sévèrement ses hypothèses sur la formation de la terre et des diverses planètes, et sa manière vague de philosopher d'après des aperçus généraux de l'esprit, sans calculs et sans expériences : il n'est qu'une voix pour reconnaître ses grands mérites d'observateur philosophe et surtout d'écrivain. Toujours on admirera la richesse et l'éclat de son élocution, malgré l'excès de pompe et les incorrections qui la gâtent assez souvent.

500 GUÉiNEAU DE MOx>JTBÉLIARD, DAUBE>!TON.

Bufl'on eut plusieurs élèves, collaborateurs ou continuateurs, dont le nom appartient à l'histoire de la nature, bien qu'ils n'aient pas dans leurs écrits cette élévation de vues, ces tableaux éloquents, ce style enchanteur que le maître porta dans les études physiques.

La partie des oiseaux, dans l'Histoire iiaturelle de BufFon, appartient pour plus de la moitié à Guéneau de Montbéuard (1720-1785). Ce collaborateur du grand écrivain expose avec agrément les rapports de chaque espèce, leurs variétés, les caractères communs qui les rapprochent, les différences essentielles qui les distinguent, et anime la nomenclature par des traits agréables, par des allusions ingénieuses, par des peintures énergiques. Quand le public eut le travail de Guéneau, il fut trompé, et crut lire encore Buffon. Cependant, avec un peu d'attention, il eût été facile de reconnaître la différence de main. Guéneau, outrant la manière de Buffon, tombe assez souvent dans l'emphase et dans la déclamation. De plus, sa langue est loin d'être toujours pure et correcte'.

Daubenton (1716-1799), éminent par le caractère pratique de son génie et de ses travaux, par ses découvertes en anatomie, en physiologie végétale et en anatomie, fut d'un immense secours à l'auteur de V Histoire naturelle. Buffon, dont il était le compatriote, l'appela à Paris en 1742, pour l'aider dans l'exécution de la grande œuvre qu'il avait conçue, et, trois ans plus fard, lui fit donner la place de garde et de démonstrateur du Cabinet du roi. Daubenton fut le véritable créateur du cabinet dhistoire naturelle du Jardin des Plantes qui, dans l'origine, ne contenait que des coquilles rassemblées par Tournefort. Afin de se rendre utile aux personnes qui font des collections d'histoire naturelle, en leur ftiisant part des moyens qui lui avaient le mieux réussi, soit pour conserveries différentes pièces chacune selon leur nature, soit pour les arranger les unes avec les autres, et les exposer avantageusement aux yeux, il entreprit la description complète du cabinet où il avait passé huit ans dans ce genre d'occupations : les circonstances l'empêchèrent d'aller plus loin que les quadrupèdes. Il fournit aux quinze premiers volumes de VHistoire naturelle des articles

iPar exemple Buffon n'aurait pas dit : « D'ailleurs il a bien fait de s'approprier le ramage d-sautres <-isea"X et même celui de notre musique. » {Uist. nat. des oiseaux, t. VI. Le merle de roche.)

Buffon n'aurait pas non plus écrit : « On prétend que ces oiseaux craintifs et soupçonneux abandonnent leur nid s'ils aperçoivent qu'on les observe pendant qu'ils y travaillent ; et Von asswt qu'ils quittent leurs œufs si on les touche; ce qui ne l'est point du tout, c'est ce qu'ajoute Albin, que, dans ce môme cas, ils délaissent leurs petits ou les jettent hors du nid. » [Ibid., t. XI. Le rossignol de muraille.)

Ce qui ne l'est point du tout veut dire, en réfléchissant bien, ce qui n'est point du tout sûr. L'auteur, par une étonnante inadvertance, n'exprime pas sûr parce qu'il a dit plus haut Von assure.

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