‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 14 sur 196 · RULHIÈRE. 16S · texte numérisé non relu

RULHIÈRE. 16S

lant rival, le prince Repniii, ambassadeur de Russie, l'évêqae de €racovie, Gaétan Soltik, le chef du parti opposé à la cour et à la Russie, enfin l'impératrice Catherine, sont peints en pied et rendus vivants pour le lecteur.

On a toujours été d"accord pour trouver Ijcaucoup d'agrément dans les détails secondaires de cette histoire; mais le fond même du livre a été souvent attaqué, et avec raison à bien des égards.

Rulhière se prononce formellement pour la politique que la France suivit dans les premiers troubles de la Pologne. Cette politique fut d'appuyer, sinon d'exciter la révolte des seigneurs polonais qui, en 1776, formèrent à Rar, en Podolie, une confédération contre le roi Poniatowski, coupable d'avoir reconnu, conformément aux anciennes lois, le libre exercice de toutes les religions, avec la faculté pour tous de parvenir à tous les emplois. Comme le disait justement M. Dupont de Nemours, dans la discussion qui s'éleva le 24 août 1810, au sein de l'Institut, touchant l'histoire de Rulhière, désignée pour avoir l'un des prix décennaux institués par le décret du 28 décembre 1809, « l'anarchie a seule amené le partage de la Pologne ; elle l'a seule rendu possible ; elle a seule empêché la Pologne de redevenir une puissance. Eu fomentant et perpétuant l'anarchie, en la faisant protéger par l'Autriche, la France s'est donc rendue coupable du partage de la Pologne, qu'elle ne voulait cependant pas. » Comment Rulhière nel'a-t-il pas compris?

Lui qui a vu et très bien exposé les vices de la constitution anarchique des Polonais, lui qui appelle la loi de l'unanimité une loi folle, et qui reproche avec force à la Russie et à la Prusse d'avoir perfidement soutenu, en 1763, la séditieuse institution du libernm veto, il aurait dû apprécier la sagesse des réformes que voulait introduire Stanislas-Auguste, ce souverain malheureux, à qui il faut bien reconnaître non-seulement de Fesprit, des connaissances, de l'éloquence, mais encore de Fhumanité, du patriotisme, et. même de bons principes de gouvernement, qu'il commença d'appliquer en réorganisant le trésor, Farmée, les relations extérieures, en instituant et en dirigeant avec une grande intelligence le conseil de Finstruction publique. Ces services et d'autres rendus par Poniatowski à son pays, avant et après les partages, dont le dernier le précipita du trône, méritaient d'être relevés par Ihistorien et devaient le rendre indulgent pour le roi parvenu. C'était fort bien fait d'entrer dans les vues du duc de Choiseul. dont la politique tendait avant tout à empêcher Catherine II d'augmenter son influence en Pologne, et d'étendre encore Fascendant que la Russie exerçait sur ses voisins. Mais afin de maintenir l'indépendance des Polonais, vouloir, avec le cabinet de Versailles, qu'on laissât subsister indélinimcnt tous les abus d'un gouvernement impossible, c'était, pour un histoiien de tant d'esprit, une étrange étroitesse d'idées.

Du reste, Fhistorien du démembrement de la Pologne manque sou-

vent de justesse dans le coup d'oeil. C'est Eiinsi qu'il croyait voir la Russie sur le bord de sa ruine quand elle était au moment de sa plus grande prospérité. Suivant lui, Catherine s'engageait dans des embarras sans terme et sans issue. Il regardait comme une funeste imprudence celte guerre de Turquie qui allait procurer à l'empire des czars le libre commerce de la mer Noire, des ports sur l'Euxin, la possession de la Crimée, celle du Caucase, etc.

On ne peut donc pas, tant s'en faut, abonder constamment dans le sens de l'historien de la Pologne; mais, tout en différant d'opinions avec lui sur beaucoup de points, on se laisse avec charme entraîner à la lecture de cette volumineuse histoire qui brille par un si grand éclat de style.

Il y a bien aussi, cependant, quelques objections à élever contre la forme de Rulhière. Dans certaines parties, il a une manière trop classique, qui se fait sentir non seulement dans le style habituellement périodique, mais encore dans les harangues imitées de Thucydide, et dans les portraits imités de Salluste, dont cette histoire est à l'excès allongée et surchargée. Une femme spirituelle, que l'Anarchie de Pologne n'amusait guère , l'a dit avec raison : « M. Rulhière fait trop de portraits ; c'est du remplissage'. » C'est du moins un genre froid et artificiel. Mais heureusement, parmi ces portraits si nombreux qu'aucune autre composition historique n'en offre autant, plusieurs sont tracés de main de maître.

« Il faut être homme de bonne compagnie pour écrire l'histoire, » disaitle prince de Ligne. Rulhière était homme de la meilleure société, et ses écrits durent à cette fréquentation la plupart des qualités qui en font le charme, la facilité, l'absence de prétention, le ton contenu, enfin tout ce qui a manqué à Raynal.

La connaissance pratique du monde développa chez l'historien des troubles de la Pologne et de la Russie la perspicacité naturelle dont il était doué. Quelquefois il s'en sert très heureusement pour trouver, pour débrouiller les causes des événements. Mais souvent aussi il exerce un peu trop sa pénétrante sagacité à rechercher et à imaginer des motifs. « Rulhière ne se contente pas d'être fin, il s'en pique, il fait pro/'ess/on de finesse*. » Plus d'une appréciation fausse, tout en voulant être profonde, plus d'une erreur de jugement justifient le mot sévère de Grimm : « 11 s'en faut bien que ce soit un bon esprit. Il est de ces gens qui vont toujours droit devant eux, sans regarder jamais à leur droite ni à leur gauche •^. »

Il est un autre titre très honorable de Rulhière, ce sont ses Éclaircissements historiques sur les causes de la révocation del'édit de Nantes, et sur l'état des protestaiits en France, depuis le commencement du régne

1 M"' de Tracy, Essais, lettres et pensées. * Sainte-Beuve, Causeries, 29 sept. 1851. s Corresp. littér., avril 1770.

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de Louis XIV jusqu'à nos jours, tirés des différerdts archives du gouvernement : il y joignit les anecdotes éparses dans les Mémoires de la maison de Noailles, dans les Lettres de M''^ de Maintenon, dans les Souvenirs de M°''= de Cayhis. Il avait d'abord écrit un rapport sur l'état des protestants, que le baron de Breteuil, effrayé des conséquences de la révocation de l'édit de >(antes, voulait présenter à Louis XVI, dont l'àme généreuse était toute disposée à rendre aux protestants l'état civil. Les Éclaircissements historiques furent publiés .en môme temps (1788), à l'aide des sources officielles manuscrites, comme preuves à l'appui de ce qui avait été avancé dans le rapport.

L'ouvrage de Rulhière est loin d'être le dernier mot sur ce point d'histoire tant controversé. En recherchant les causes et les circonstances qui avaient amené, en octobre 168o, la révocation de l'édit de Nantes, l'ingénieux historien donne trop d'importance aux causes secondaires et accidentelles, et, tout en voulant demeurer impartial, le sectateur de la philosophie nouvelle, l'ami de Jean-Jacques Rousseau et de Necker, se montre injuste envers plusieurs personnages que des préjugés passionnés n'ont cessé de calomnier, spécialement envers M™^ de Maintenon, à laquelle il attribue une prépondérance qu'elle n'eut jamais et qu'il fait entrer dans un triumvirat purement imaginaire. Suivant l'historien, la célèbre parvenue, après s'être d'abord montrée admirable de tolérance à l'égard de ses anciens coreligionnaires, avait fini par les immoler pour ménager son crédit, et avait formé contre le calvinisme une sorte de triumvirat avec Louvois et la Chaise. D'après ce système, le dur ministre de la guerre, impatient d'arracher Louis XIV aux tracasseries ecclésiastiques, et de le rappeler aux soins de l'administration militaire, n'avait sacrifié les protestants qu'afin qu'il ne fût plus parlé ni d'eux ni de leurs ennemis ; le jésuite lui-môme n'avait adopté ces mesures violentes que pour ne pas laisser prévaloir les jansénistes qui en conseillaient de plus rigoureuses ; la bonne foi de Louis XIV, naturellement juste et humain, et sincèrement préoccupé du bonheur de ses sujets, fut trompée par les prélats, les intendants et les ministres ; enfin, ce monarque à qui l'on cachait les détails qu'il lui importait le plus de connaître, avait cru, en ordonnant des mesures de rigueur, qu'il ne s'agissait que de sévir contre un petit nombre de séditieux obstinés.

On le voit, Rulhière n'entreprend pas l'apologie des protestants; il justifie en partie leurs adversaires ; surtout il s'applique à faire ressortir « les intentions bienfaisantes et reUgieuses qui ont déterminé Louis XIV à révoquer l'édit de Nantes. » Tout son objet est de montrer que cette mesure, à la nécessité de laquelle le grand roi avait cru naïvement, a entraîné des conséquences fatales, qu'il appartenait à la bonté de Louis XVI de faire cesser enfin.

Ce tour était habile, et l'écrit de Rulhière, protégé par M. de Breteuil et par M. de Malesherbes, contribua puissamment aux réformes qui bientôt rendirent aux protestants tous leurs droits. En vain

Louis XVI avail-il voulu, malgré Turgot, maintenir dans le serment du sacre ces paroles : « Je jure de m'appliquer sincèrement et de tout mon pouvoir à exterminer de toutes les terres soumises à ma domination les hérétiques nommément condamnés par l'Église. >> II dut, étouffant les scrupules de sa conscience, se courber devant la nécessité des temps nouveaux, et proclamer solennellement la liberlé de conscience.

Après s'être occupé une grande partie de sa vie de Thisloire des nations étrangères, Rulhière avait employé plusieurs années à rassembler des matériaux pour servir à l'histoire de France. La Révolution lui fit suspendre ce travail pour s'adonner à écrire l'histoire des troubles qui commençaient à bouleverser notre pays, et dont il pouvait déjà prévoir toute Ihorreur, quand la mort le surprit inopinément, dans la plus grande vigueur de l'âge, le 30 janvier 1791. L'ombrageuse tyrannie des Jacobins détruisit fous ses papiers.

Les Œuvres diverses de Rulhière renferment quelques morceaux historiques d'une certaine valeur, des Awxdotes sur M. de Richelieu, depuis son entrée à la cour de Louis XIV, à l'âge de quinze ans, et sa première escapade à la toilette delà duchesse de Bourgogne, jusqu'à l'époque de ses aventures les plus bruyantes ; une étude sur M. le comte de Vergennes, ministre des affaires étrangères, considéré comme la première cause de la convocation des états généraux, pour avoir sanctionné la proposition qu'avait faite M. de (>alonne d'assembler les notables. Ces pages sont écrites d'un style vif, animé, pittoresque, flexible.

L'écrit de Rulhière en faveur des protestants nous rappelle un écrivain calviniste, d'un mérite sérieux, que nous n'avons pas encore nommé, quoiqu'il appartienne à la première partie du dix-huitième siècle, et môme, comme Verlot, Fleury, Daniel, RoUin, etc. , à la fin du dix-septième siècle ; nous voulons parler do Rapin Thoiras.

Voltaire, dans une de ses lettres, se montre « très fâché qu'on soit tombé depuis peu si rudement sur Rapin Thoiras. Rien, ajoutet-il, ne me paraît plus injuste et plus indécent. Je regarde cet historien comme le meilleur que nous ayons*. » Un des grands mérites de Rapin Thoiras, aux yeux de Voltaire, était assurément la haine qu'il témoigne pour tout ce qui touche au catholicisme, dans son Histoire d'Angleterre (1724-1720, 9 vol. in-4).

Rapin Thoiras, ou Thoyras Rapin, comme il signait lui-même, né en 1661 et mort en 172o, avait embrassé la profession des armes, parce que, protestant, il craignait de se voir arbitrairement fermer la magistrature, vers laquelle son goût l'aurait porté. Sorti de France à la suite de la révocation de l'édit de Nantes, il passa en Hollande, suivit le prince d'Orange en Angleterre, combattit vaillamment à la

1 Lettre à Iléiiault, 12 mai [7>"<'k

RAPLX THOIRAS. 169

bataille de la Boyne etfut blessé au siège de Limerlck. Le stathouder, devenu roi de la Grande-Bretagne sous le nom de Guillaume III, au lieu d'avancer Thoiras dans l^armée, le donna de sa main à son confident politique, lord Portland, pour être gouverneur de ses fils. Cet emploi, sans avenir pour un officier français, procura du moins au futur historien l'avantage de voyager avec ses élèves en Italie et en Espagne. De retour à Londres, il songea sérieusement à la composition d'une grande histoire d'Angleterre qu'il avait naguère commencée à la Haye, et qu'il devait terminer à Wesel, où il mourut en 1725.

Rapin sentit que les Anglais trouveraient présomptueux à un étranger d'avoir entrepris d'écrire une histoire d'Angleterre, eux qui s'étaient vivement plaints de la témérité de Polydore- Virgile, qu'un séjour de quarante ans n'avait pas empêché de commettre de lourdes fautes dans son histoire. Il résolut de prévenir l'objection par la solidité de ses recherches et par la nouveauté des résultats qu'il offrirait.

Pour composer son grand et difficile ouvrage, il « examina diligemment, » suivant ses expressions, tout ce quil'put trouver de bonnes histoires d'Angleterre, générales et particulières, et les confronta, quand les matières le demandaient, avec celles des États voisins. Ouvrages anglais, français, latins, iiuliens, espagnols, il lut tout, puisant toujours de préférence aux sources, et ne s'en tenant à aucun historien moderne pour les événements qui précédèrent le règne de Henri VIIL Mais le secours le plus précieux qu'il rencontra fut le Grand Recue'l des actes publics d'Anijleterre, de R\mer, dont les dix-sept tomes parurent successivement, tandis que Rapin composait son histoire. Ce recueil, suivant Thoiras lui-même, contient dos traités de paix, de trêve, de iigue, de confédération, de mariage, de commerce, faits par les rois d'Angleterre avec d'autres princes ; des instructions données à des ambassadeurs ; des lettres et des informations des ambassadeurs, tant sur les négociations dont ils étaient chargés, que sur les affaires des cours où ils étaient envoyés; d'instructifs mémoires sur des faits dont les historiens n'ont parlé que confusément; des lettres patentes; des ordres; des saufs-conduits; des passeports; une infinité d'autres pièces qui ne sauraient être rangées sous un titre général, et dont un grand nombre peuvent servir à fixer la chronologie ; enfin, beaucoup d'actes qui regardent des particuliers.

Avoir été le premier qui écrivit une histoire, non pas sur des chroniques, mais d'après une lecture attentive des actes et des chartes, ce seul avantage devait donner un grand prix à l'œuvre de Rapin Thoiras. En comparant scrupuleusement les faits racontés par les historiens avec les actes de Rymer qui s'y rapportent, il lui fut aisé de découvrir de nombreuses méprises dans les historiens d'Ang'eterre, d'Ecosse, de Fi'ance, d'Espagne, des Pays-Ras, et même d'Italie ; de trouver bien des faits auparavant inconnus, et d'en mettre en lumière quantité d'autres qui avaient été déguisés ou mal éclaircis.

Pour tracer l'histoire d'un pays dont le gouvernement était très différent de celui des autres royaumes, il fallait nécessairement suivre une voie toute nouvelle :

a La différence qu'il y a, dit Rapin, entre le gouvernement d'Angleterre et celui des autres royaumes, fait que, pour écrire l'histoire de celui-ci, il faut s'écarter un peu de la route ordinaire. Dans les autres histoires, c'est le prince qui en fait, pour ainsi dire^ l'unique sujet, et qui est le principal objet de l'historien. Dans celle d'Angleterre, le prince et l'État ne peuvent être séparés. Par la constitution du gouvernement ils sont tellement unis ensemble, qu'ils ne font qu'un même tout, un même corps qui a les mômes intérêts et les mêmes vues, et qui doit faire le grand sujet de l'histoire et le principal objet de l'historien. Je sais bien qu'il y a des occasions où il faut nécessairement les séparer : mais ce n'est qu'en de certains temps malheureux où il est arrivé que le prince ou le peuple ont voulu tâcher de rompre cette heureuse constitution, et, dans ces occasions, les efforts que l'un ou l'autre ont faits font la principale matière de l'histoire '. »

Ce que Rapin, qui vécut presque exclusivement parmi les politiques whigs, admire le plus dans la constitution anglaise, c'est son élément démocratique, et c'est aussi pour le parti populaire qu'il se prononce en toute occasion. Cette prédilection trop marquée, cette préoccupation constante rétrécissent souvent ses vues et empreignent ses jugements d'une regrettable et peut-être involontaire partialité.

L'histoire religieuse occupe une grande place dans l'ouvrage de Rapin. Mais, dans cette partie, le sectaire, aigri par ce qu'il regarde comme une tyrannique persécution, se laisse entraîner à tous les emportements de la colère et de la rancune : il s'y montre ennemi de la France en même temps qu'ennemi du catholicisme.

Dans l'Histoire d'Angleterre , chaque siècle, suivant la méthode ordinaire de Mézeray, est terminé par un abrégé de l'état de l'Église et de la religion. Mais depuis le temps de la réformation, l'auteur n'a pas jugé à propos de continuer, pour ne point entrer dans des matières qui sont trop épineuses pour lui et au-dessus de sa portée. 11 y en a quelques-unes, dit-il, qui lui paraissent assez inutiles, et d'autres qui ne pourraient servir qu'à aigrir les esprits, et à irriter un mal qui n'est déjà que trop envenimé-. L'historien protestant aurait dû être préoccupé de cette pensée dans tout son ouvrage.

Le style est la partie faible de l'Histoire d'Angleterre. Rapin le sentait lui-même; mais il croyait que cette sorte de faute importait peu dans le genre historique.

a Si quelqu'un, dit-il, se trouve choqué de mon style et de quelques expressions qui marquent que je n'ai pas assez bien étudié ma propre langue, je le prie de considérer que l'histoire ne demande pas absolument cette extrême

1 Hist. d'Angleterre, Préf., p. m.

* Plan de VHisloire d'Angleterre, t. VII.

ANQUETIL. ni

délicatesse que quelques-uns souhaitent de trouver dans toutes sortes d'ouvrages, et qu'elle peut être lue avec fruit, quoiqu'elle manque de cette perfection 1. »

A défaut d'élégance et de correction classique, on désirerait au moins que le style de Rapin ne fût pas si froid et si diffus. Le jésuite DoRLÉANs, auteur des Révolutions d'Angleterre, 1693, écrit beaucoup mieux que Rapin, mais il n'a pu approfondir aussi bien sa matière.

Louis-Pierre Anquetil (1723-1808), religieux de la congrégation de Sainte-Geneviève, nommé directeur du séminaire de Reims, après avoir enseigné les belles-lettres et la théologie au collège de Saint- Jean, entreprit, avec la collaboration de Félix de la Salle, d'écrire une Histoire civile et politique de la ville de Reims, 1756-1737, qui n'a pas été achevée et s'arrête à l'année 1057. Cette histoire, remplie de recherches curieuses, a été regardée comme un chef-d'œuvre en son genre ; mais son objet était trop spécial pour qu'elle fît beaucoup connaître l'auteur. Il entra dans la célébrité par un second ouvrage qui eut un grand succès, VEsprit de la Ligue ou ïïistoù'e des troubles de la France, pendant les seizième et dix-septième siècles. C'était là un sujet bien difficile à traiter dans un temps où l'opinion protestante et philosophique sur la Sainte-Union des peuples de France avait un peu pénétré partout. Anquetil lui-même ne sait voir dans la conduite des ligueurs (c qu'un mélange de fureur et de ridicule qui inspire l'indignation et la pitié ^ ». C'est de nos jours seulement que des esprits éclairés, animés d'un patriotisme cathoUque, ont su voir et mettre en relief tout ce qu'avait de légitime, en dehors des excès qu'elle produisit, cette résistance prolongée de l'immense majorité des villes du royaume contre l'invasion de l'hérésie, prête à s'asseoir sur le trône de saint Louis. Personne, durant l'ère philosophique, n'aurait pu soupçonner que la Ligue, malgré les dissidents proportionnellement peu nombreux qu'elle rencontra parmi les catholiques, était « l'efflorescence naturelle du sentiment français et populaire^ ».

11 suffit, pour l'honneur d'Anquetil, d'avoir été consciencieux dans ses appréciations, • et d'avoir rétabli la vérité sur quelques points. D'ailleurs il se fait lire avec plaisir. Il présente les faits avec une rapidité que rendent plus piquante encore les expressions souvent reproduites des anciens chroniqueurs. Laissant de côté les détails dont ils sont écrasés dans les écrivains originaux, il s'attache à ne présenter que les résultats. Son style manque d'élévation, mais il est facile, et n'est pas dépourvu d'élégance.

L'Esprit de la Ligue fut suivi, en 1780, de Vlntrigue du Cabinet sous

1 Hist. d'Angleio're, Préf., p. xx.

2 UEspint de la Ligue, llv. VI.

3 E.-A. Segretain, Sixte-Quint et Henri IV, p. 103. Gaume frères et J. Duprey, 1861.

Hem^i IV et Louis XIU, terminée par un précis des troulîles delà Fronde sous la minorité de Louis XIV. L'auteur croyait cet ouvrage d'une utilité plus générale que le précédent, bien qu'il ne contînt pas des événements aussi frappants.

« Les empires, dit-il, ne sont pas toujours agités par des querelles de religion, suivies de guerres opiniâtres, qui ébranU-nt les trônes; mais il est peu de royaumes qui ne souffrent des fautes de ceux qui les gouvernent, et qui ne ressentent des secousses occasionnéos par le choc des passions. Ainsi un ouvrage qui, comme celui-ci, réunit sous un même point de vue tout ce que l'ambition enfante de désirs, la jalousie de perfidies, la politique de ruses, la flatterie de bassesses, la faveur de prétentions orgueilleuses, la disgrâce d'humiliations ; un pareil ouvrage est d'un usage plus ordinaire que des annales perpétuellement souillées de sang : peut-ôire il étonne moins, mais il instruit davantage'. »

Les vues de l'auteur de cette histoire sont généralement saines et judicieuses: mais il ne* développe pas assez les ressorts de la politique pour justifier son titre; on peut aussi lui reprocher de louer à l'excès le cardinal de Richelieu. Le génie d'un homme et les services qu'il a rendus n'autorisent pas à dissimuler ou à atténuer ses fautes.

La narration de Vlntrigue du Cabinet est claire et rapide, mais le style en est partout faible et quelquefois incorrect.

La Vie du maréchal de Vilhtrs, en quatre volumes, rédigée sur les Mémoires écrits par Villars lui-même, et terminée par le Journal de la cour, de 172* à 17 4, composé par Villars (1787 et 1792, 4 vol. in-12); l'Histoire universelle (1797, 9 vol. in-12), abrégé très faible, quoiqu'il ait été traduit en plusieurs langues, d'un volumineux ouvrage anglais; les Mvtifs des gueires et des traités de paix de la France, pendant les règnes de Louis XIV, de Louis XV et de Louis XVI (1798, in-8") ; l'Histoire de France depuis les Gaulois jusqu'à la fia de la monarchie (1803, 14 vol. in-12) ; toutes ces productions d'un homme fort avancé dans la vieillesse sont très inférieures à celles de sa jeunesse et de son âge mûr.

Pour rendre complote cette étude sur l'histoire au dix-huitième siècle, nous n'avons pas écarté même des écrivains d'un mérite très secondaire. Nous ne saurions donc omettre un illustre étranger, un roi qui eut l'honneur de vaincre la France, et qui, comme César, et comme plus tard Napoléon, raconta lui-même ses grands faits militaires, et les raconta dans notre langue et en songeant beaucoup à nous. On a nommé Frédéric H, roi de Prusse-. Ce prince, entouré dans sa jeu-

• L'Intvi'jue du Cabine', Préf.

■^ Le roi de Prusse signait Fédéric, et les membres de son Académie l'appelaient ordinairement ainsi. Maupertuis, clans le discours prononcé le jour de la naissance du roi, dit Fré'/éric I" en parlant du fondateur de la monarchie prussienne, et toujours Fédéric en parlant du roi philosophe. Voj'. Hist. dg

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