‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 130 sur 196 · LACÉPÈDE · texte numérisé non relu

LACÉPÈDE

tures et les tableaux éloquents l'avaient enchanté dès sa première jeunesse. Le célèbre écrivain se plut à encourager son jeune disciple. Il lui proposa de continuer la partie de son Histoire naturelle qui traite des animaux, et, pour aider son travail, lui offrit la place de garde ou sous-démonstrateur du Cabinet du roi. Lacépède, malgré sa fortune et son rang dans le monde, accepta avec joie cette fonction assujettissante et subalterne. Il profita des moyens qu'elle lui offrait pour Tétude, et eut bientôt terminé le premier ouvrage dont son illustre maître l'avait chargé.

En 1788, quelques mois avantlamort de Buffon, il publia le premier volume de son Histoire des reptiles, qui comprend les quadrupèdes ovipares, cette classe d'animaux jusques alors si peu connue, et, l'année suivante, il donna le second, qui traite des serpents.

Lacépède composa son ouvrage sur les poissons pendant une guerre générale qui le privait d'un grand nombre de ressources indispensables à la perfection d'une telle entreprise. Il put néanmoins réunir, dans cette histoire, publiée de 1798 à 1803, une quantité très considérable d'espèces nouvelles. Mais il eut le malheur de prendre pour base de son travail la mauvaise édition du Système de la nature, de Linnée, par GmeUn, qui y a introduit une foule d'erreurs sur les espèces et les genres, et il ne put profiter des matériaux précieux contenus dans beaucoup d'autres ouvrages étrangers.

L'Histoire naturelle des poissons ne pèche pas seulement par les lacunes, mais encore par d'énormes confusions, par nombre de doubles emplois et de multiplications de genres.

Lacépède n'a pas l'antipathie de Buffon pour les méthodes et pour une nomenclature précise. Il établit des classes, des ordres, des genres; mais ses subdivisions nettement caractérisées ont le défaut de celles de Linnée, d'être peu d'accord avec les rapports naturels.

Lacépède, comme l'a remarqué Cuvier, porta l'imitation de Buffon jusqu'à calquer la coupe et la disposition générale de ses écrits sur celles de Y Histoire naturelle, qu'il avait lue et relue au point de la savoir par cœur. Il prit ses expressions, ses tournures, mais ne put lui emprunter son génie d'écrivain.

Il aime plus que son maître et fait quelquefois très bien la phrase périodique, témoin ce passage :

« Un voyageur égaré au milieu des solitudes brûlantes de l'Afrique, accablé sous la chaleur du midi, entendant de loin le rugissement du tigre en fureur qui cherche une proie, et ne sachant comment éviter sa dent meurtrière, ne doit pas éprouver un frémissement plus grand que ceux qui, parcourant les immenses forets des contrées chaudes et humides du nouveau monde, séduits par la beauté des feuillages et des fleurs, entraînés, comme par une espèce d'enchantement, au milieu de ces retraites riantes, mais perfides, sentent, tout à coup, l'odeur fétide qu'exhale le boiquira, reconnaissent le bruit de la sonnette qui termine sa queue, et le voient prêt à s'élancer sur eux '. »

^ IHdoire nat. des xerpe7its, troisième genre. Le Boiquira.

.iOi VALMOiNT DE BOMARE, BERNARDLN DE SAIM'-PIERRE.

Mais nombre de ses périodes sont longues, traînantes ou mal placées. Son style a de l'éclat, mais il dégénère parfois en luxe et en pompe fastueuse'. Lacépède affecte la sensibilité comme le coloris, et s ouvent il tombe dans la plus fade sentimentalité *.

Le disert mais peu scientifique Valmont de Bomare^ (1737-1807) popularisa les connaissances physiques et par son lAclionnaire d'histoire naturdk, et par le cours qu'il fit à Paris sur les différentes branches de cette science, de 1756 à 1788.

Un vulgarisateur plus agréable fut Bernardin de Saint-Pierre (1737- 1814). Son premier essai, le Voyage à l'Ile de France, à l'Ile Bourbon, au cap de Bonne-Espérance, publié en 1773, sous forme de lettres à un ami, offre non seulement de piquants récits, de touchants détails, en particulier sur le sort des noirs dans les colonies, mais encore de belles pages d'histoire naturelle. L'auteur, dont la manière n'est pas encore l)ien formée, y raconte et décrit avec sobriété et netteté les plantes et les animaux propres à chaque pays, ainsi que les végétaux et les animaux introduits par les colons.

Un an avant la publication de son Voyage à l'Ile de France, il s'était lié avec Jean-Jacques Rousseau. Le célèbre philosophe, alors passionné pour la botanique et Ihisloire naturelle, affermit son jeune ami dans le goût de ces sciences. Bernardin s'y livra dès lors tout entier, avec enthousiasme. 11 conçut le projet d'une Histoire générale de lanature. Il ne put qu'en offrir les rudiments et les premiers matériaux sous le titre d'ÉtudiS de la nature. Ce n'est pas ici la manière large et les grandes vues de Buffon; aussi l'auteur de VHistoire naturelle goûtait-il fort peu cet ouvrage. L'atlraii qu'offre Bernardin de Saint-Pierre est d'un genre tout différent. Où il excelle, et ce qu'il aime surtout, ce sont les détails, et souvent de très menus détails. 11 tourne et retourne son objet, et l'envisage sous toutes ses faces, sous ses faces même les plus imperceptibles. Il veut qu'aucun rapport, comme aucune nuance, ne lui échappe. Il dit, dans la X/« Étude :

a Nous venons de considérer les plantes par la taille, à la manière des jardiniers; nous allons encore les examiner comme les bûcherons, les Lhasseu;s, les charpentiers, les pêcheurs, les bergers, les matelots, et même les bou-

1 Comme exemple de la pompe renchérie de Lacépède, lire, dans le Discours sur la nature dis serpents, le passage commençant par ces mots : « Grandeur, agilité, vitesse et mouvement; » et finissant par ceux-ci : « que le flambeau de la vérité devait consumer pour n'éclairer que louvrage de la nature. »

* Voir, dans VHistoire des sei'pents, premier genre, le commencement de l'article sur la vipère d Egypte : « Tous ceux qui ont donné des larmes au n'îcit de la mort funeste d'une reine célèbre par sa beauté, ses richesses, son amour et son infortune, etc. »

3 II a été ainsi apprécié par GeofTpoy Saint-Hilaire qui le qualifie ds Pline Français. {Co7îsidérations sur les scie?2cei naturelles. Zoologie, lY.)

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