BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
quetières. Peu nous importe d'être savants pourvu que nous ne cessions pas d'ôtre hommes. »
Et voilà comment il procède en tout sujet.
Bernardin dit quelque part, dans le Voyage à Vile de France :
« L'art de rendre la nature est si nouveau, que les termes mômes n'en sont pas inventés. Essayez de faire la description d'une montagne de manière à la faire reconnaître; quand vous aurez parlé des flancs et du sommet, vous aurez tout dit; mais que de variété dans ces formes bombées, arrondies, allongées, aplaties, carrées, etc.! Vous ne trouvez que des périphrases; c'est la même difficulté pour les plaines et les vallons. Qu'on ait h décrire un palais, ce n'est plus le même embarras... Il n'y a pas une moulure qui n'ait son nom. »
L'auteur des Études de la nature eut le mérite d'introduire le pittoresque qui manquait à notre langue en ces matières. En empruntant habilement et discrètement des termes aux sciences, aux arts, à la navigation, à la botanique, etc., il se créa un style descriptif très agréable, très varié, très nuancé, très particularisé. Ce fut, à cet égard, un progrès, môme sur Rousseau.
Le disciple de Jean-Jacques ne veut pas être seulement un gracieux peintre de la nature ; il ambitionne le rôle de philosophe, de moraliste, de bienfaiteur du genre humain. Ramener les hommes à la nature pour les ramener au bonheur, voilà le grand objet que se propose Bernardin de Saint-Pierre. Partout il oppose les lois naturelles aux lois sociales ; partout U s'efforce de montrer que nos plaisirs sont dans la nature, et que nos maux viennent de la société. S'il recherche les lois de la nature, ce n'est pas uniquement pour en faire une application heureuse au règne végétal, mais pour trouver quelques remèdes aux maux de la société. Il s'apitoie avec beaucoup de sensibilité — même avec un peu de sensiblerie — sur les maux de nos sociétés modernes ; mais le vague, le décousu et le faux dominent dans les idées qu'il propose de l'air d'un homme qui croit apporter à ses semblables la panacée ; et en somme il est, comme Jean-Jacques, plus capable d'énerver que de fortifier les esprits.
Un autre et plus utile objet que Bernardin ne perd jamais de vue, c'est de justifier la Providence contre les athées, en développant le système des causes finales, et en montrant dans tout ce qui existe ou des rapports harmoniques ou des contrastes heureux.
« Pénétrez-vous bien, dit-il dans la A7' Étude, de cette vérité : Dieu n'a RIEN FAIT EN VAIN ! Un savant, avec sa méiliode, se trouve arrêté dans la nature à chaque pas; un ignorant, avec cette clef, peut en ouvrir toutes les portes. »)
Les partisans du hasard et du désordre trouvent en lui l'adversaire le plus convaincu et le plus inépuisable en arguments. Cependant, nous devons le dire, ses raisonnements en faveur des causes finales ne sont pas tous également solides.
500 CHARLES BOiNiNET.
« Un désir qu'on ne saurait assez louer, celui de donner de grandes idées de l'auteur de l'univers, de faire mieux voir l'étendue de sa providence, a conduit, dit Réaumur, à bien des jugements trop précipités et à bien des faux raisonnements ceux qui ont vou'u nous assigner les causes finales des faits et des observations que leur avaient fournis les insectes, qu'ils n'avaient considérés qu'en passant. Dès que nous ouvrons les yeux, tout nous prouve sa sagesse; elle a sans doute agi pour une fin, et pour la plus noble de toutes les fins. Mais pouvons-nous nous promettre de découvrir les différentes fins qu'elle s'est proposées dans la construction de chacun de ses ouvrages, et dans l'arrangement de chacune de leurs parties, ses fins particulières, s'il est permis de parler ainsi de celles de l'être qui voit tout sous nn seul et même point de vue 1 ? »
La réflexion que le savant entomologiste fait à propos des insectes s'applique à tout; et le naturaliste dont nous nous occupons a certainement donné plus d'une fois dans l'abus signalé par Réaumur.
Rien n'était aussi cher à Bernardin de Saint-Pierre que ce système des harmonies de la nature, mis au jour dans l'antiquité par Pythagore. Non content de l'avoir soutenu dans tout le cours des Études de lanature, il voulut encore consacrer un ouvrage spécial à le développer. Les Harmonies de la nature, œuvres de sa vieillesse, renferment, comme ses précédents ouvrages, de beaux tableaux; mais il exagère son système et outre sa manière d'écrire jusqu'à un excès choquant et fastidieux. Un esprit très judicieux et très fin, M. Joubert, a fort bien dit :
« Il y a dans le style de Bernardin de Saint-Pierre un prisme qui lasse les yeux. Quand on l'a lu long;emps, on est charmé de voir la verdure et les arbres moins colorés dans la campagne qu'ils ne le sont dans ses écrits. Ses harmonies nous font aimer les dissonances qu'il bannissait du monde, et qu'on y trouve à chaque pas. La nature a bien sa musique, mais elle est rare heureusement. Si la réalité offrait les mélodies que ces messieurs trouvent partout, on vivrait dans une langueur extatique, et l'on mourrait d'assoupissement 2. »
Ajoutons que la fausse modestie, la prétention affectée de Bernardin ù l'ignorance et à la bonhomie donnent autant d'impatience que ses systèmes.
II n'y a guère de succès bien mérité où le bonheur n'ait encore sa part. La fortune a favorisé Bernardin de Saint-Pierre ; l'engouement qu'il excita s'est longtemps soutenu presque sans conteste, et les éloges qu'il a reçus ont été admis dans toute leur exagération; en y retranchant beaucoup, il en reste suffisamment pour honorer encore, dans la postérité, le non» de l'auteur des Éludes et des Harmonies de la nature, de Paul et Virginie et de la Chaumière indienne.
Le métaphysicien Charles Bonnet (1720-1793) occupe, entre les naturalistes, une place à part. Dès l'âge de vingt ans, il s'était signalé par
' Réaumur, Mém. pour servir à l'hist. des insectes, l«'raém., t. I, p. 23. 2 Joubert, Pensées, LXVII, t. II, p. 200.