SOS RAMO.ND
grandes masses et les ensembles, et que la connaissance des grands objets et de leurs rapports fût toujours le but que l'on se proposât en étudiant leurs petites parties. Cette manière d'envisager son sujet donne un caractère très élevé à l'ouvrage du savant naturaliste.
Saussure n'est pas, à proprement parler, un grand écrivain, et il n'a pas ambitionné ce mérite. « Plus exercé à gravir les rochers qu'à tourner et à polir des phrases, je ne me suis attaché, a-t-il dit luimême, qu'à rendre clairement les objets que j'ai vus et les impressions que j'ai senties. » On ne s'étonnera donc pas de rencontrer, dans les Voyages des Alpes, bien des négligences et des incorrections. Ces défauts sont rachetés parle naturel, par l'exactitude, par la vérité, parla poésie intime. La langue de ce physicien amoureux des faits positifs est loin d'être dépourvue d'imagination. « Ce savant, comme dit un de ses compatriotes, est d'autant plus poète qu'il ne songe pas à l'être' . » Il rejette la pompe descriptive et les ornements d'apparat; ses images sont ordinairement d'un ordre simple, commun, quelquefois trivial; mais elles empruntent au sujet une dignité et une grandeur imposantes. Plusieurs narrations et descriptions, comme le récit de l'ascension au mont Blanc, sont d'un peintre profondément pénétré de la majesté de la nature.
On trouve aussi une bonne langue scientifique dans les divers opuscules qu'a laissés Saussure, et môme dans les nombreux mémoires qu'il a insérés dans le Journal de physique et dans plusieurs autres savants recueils ^
Ramond (i7o5-1827) a été appelé le Saussure des Pyrénées. II est estimé — surtout pour ses Voyages au mont Perdu — comme historien et géographe des montagnes, et comme écrivain plein d'imagination, de chaleur, de sensibilité, de douce poésie.
C'est ainsi que les talents les plus divers concouraient à faire entièrement changer de face à la physique, et à en répandre, à en généraliser le goût.
Une de ses branches, la chimie, avait été longtemps en proie aux hypothèses, aux chimères, aux erreurs de toute sorte ; mais enfin le goût de la vraie physique y prévalut comme dans les autres sciences, et un de ceux qui contribuèrent le plus à ses progrès pouvait dire, vers le milieu du siècle :
« La chimie a fait des progrès rapides, les arts qui en dépendent se sont enrichis et perfectionnés, elle a pris une forme nouvelle, en un mot elle a mérité pour lors véritablement le nom de sci'^nce, ayant ses principes et ses règles fondés sui- de solides expériences et des raisonnements conséquents 3. »
' Topfïer, le Presbutève, 1. H, lettre xxxii.
' Voir son Éio.;e par Sénebier. Genève, 1801, in-S".
' Macquer, Eléments d-. chimie thé'jriq., préf.
MACQUER, ROUELLE, LAVOlSIER. oO&
Macquer (1718-1784), auteur, entre autres ouvrages, d'Éléments de chimie théorique, publiés en 1741 et en 1753, d'Éléments de chimie pi'atique{\~ol), et d'un Dictionnaire de chimie, publié en 1766; et Guyton de MoRVEAu, auteur de Digressions académiques données en 1772, sont les premiers de nos chimistes qui aient commencé à parler français. Le célèbre pharmacien et professeur de chimie Antoine Baume (1728-1804) parla aussi une langue très intelligible dans sa Chimie expérimentale et raisonnée (1773).
Rouelle (1703-1770) est encore un des créateurs de la chimie en France. Avant lui, on ne connaissait que les principes de Lémery : il introduisit la chimie de Stahl, et l'enseigna au Jardin du roi où il était démonstrateur. Il avait des vues profondes, mais son génie était inculte. Parlant avec la plus grande véhémence, mais sans correction ni clarté, il avait coutume de dire qu'il n'élait pas de l'Académie du beau parlage. 11 méprisait les systèmes et dédaignait le beau- dire de Buffon : quelques leçons de son cours étaient, dit-on, employées régulièrement à injurier le brillant auteur de l'Histoire naturelle. Rouelle a formé des élèves distingués, et étendu les bornes d'une science qu'il aimait avec passion.
Lavoiîier (1743- 179 i), plus profond que tous ses prédécesseurs, se montra tout à coup dans la chimie ce que Kepler, Newton et Euler avaient été dans les mathématiques et la chimie. Il introduit l'homme dans le mystérieux laboratoire de la nature, et lui révèle, non plus seulement les propriétés, mais la composition et la décomposition des corps inorganiques. Avant de se livrer particulièrement à la chimie, il avait étudié toutes les sciences, les mathématiques et l'anatomie avec La Caille, la chimie avec Rouelle, la botanique avec Jussieu ; et, après avoir donné, en 1774, des Opuscules physiques et chimiques, il fit paraître, en 1775, ses Nouvelles Recherches sur l'existence d'un fluide élastique fixé dans quelques substances, et sur les phénomènes qui résultent de son dégagement, de sa fixation ; enfin, dans ses Nouveaux Principes de chimie, publiés en 1789, il rassembla toutes les découvertes qu'il avait faites depuis vingt ans. Cet ouvrage, véritable fondement de sa gloire, est écrit avec une régularité, une méthode, un ordre merveilleux. Lavoisier a encore composé plusieurs autres livres pour établir sa doctrine, et en outre l'a développée dans quarante mémoires lus aux séances de l'Académie des sciences, depuis 1772 jusqu'en 1793.
Chaque semaine il tenait chez lui de doctes conférences, où se rassemblaient les savants de toutes les nations, les Priestley, les Fontana, les Blagden, les Landriani, les Bolton, comme les Laplace, les Lagrange, les Cousin, les Meunier, les Monge, les Fourcroy.
On sait quel sort la barbarie révolutionnaire fit éprouver à cet homme qui enrichit la science de tant de découvertes, qui trouva la décomposition de l'air, détruisit le faux système du phlogistiqiie, et
biO FOURCROY.
substitua une méthode rationnelle à l'arbitraire de celles que jusqu'alors chaque chimiste adoptait à son gré.
FoDRCROY (1755-1809), médecin distingué et célèbre chimiste, fut encore un des hommes qui contribuèrent le plus aux progrès de la chimie. Il concourut avec Lavoisier, Monge, etc., à la rédaction delà nouvelle nomenclature chimique, maintenant arriérée'. 11 professa avec éclat pendant vingi-cinq ans la chimie à l'amphithéâtre du Jardin des Plantes. La foule qui se pressait autour de sa chaire était charmée par le timbre agréable de sa voix, par l'élégance et la pureté de son langage, par l'aisance, la clarté et la chaleur de son élocution. Doué d'une étonnante facilité, il a écrit de nombreux ouvrages. Ses Éléments d'histoire naturelle et de chimie (1782) sont celui où il a résumé le plus d'idées et de faits. Dans les deux premières éditions, il s'était contenté du rôle d'historien des diverses opinions qui avaient partagé jusques alors les chimistes. Dans la troisième, il prit un parti et adopta la doctrine nommée par quelques physiciens pneumatique ou antiphlogistique, parce que, différente, suivant lui, de toutes les théories qui s'étaient succédé en chimie, elle ne supposait rien, n'admettait absolument aucun principe hvpothélique, et ne consistait que dans le simple exposé des faits, ce qui l'avait fait embrasser, dans tous les pays, à la plupart des hommes s'occupant de chimie. C'était Lavoisier qui avait le premier jeté les fondements et conçu presque tout l'ensemble de cette doctrine qu'adoptèrent bientôt Lagrange, Laplace, Berthollet, Monge, Morveaux, Chaptal, etc. Fourcroy l'enseigna pendant de longues années dans ses cours publics et particuliers. Elle est exposée en détail dans toutes les parties de ses Éléments de chim.ie.
Fourcroy était persuadé que la chimie pouvait procurer de très grands avantages à la médecine. Il se dévoua à la chimie animale, et dans ses Éléments de chimie, comme dans ses aulres ouvrages, il suivit avec ardeur et succès les travaux commencés par les savants chimistes qui l'avaient précédé.
Les progrès qu'a faits la chimie dans notre siècle rendent moins utiles les ouvrages de Fourcroy. Cependant on doit encore citer avec honneur son Système des cotmaissances chimiques (1801, 6 vol. in-4), sa Philosophie chimique, dont la troisième édition, publiée en 1806, a été traduite dans presque toutes les langues, et même en grec moderne, enfin son Tableau synoptique de chimie (1806, in-4).
L'infatigable Fourcroy a encore laissé une immensité de mémoires ou d'articles de journaux sur diverses matières touchant la chimie, et en particulier sur les applications de la chimie à la médecine.
Ses différents ouvrages sont généralement écrits d'un assez bon style scientifique. Fourcroy avait le goût littéraire. Dans sa jeunesse,
1 II était élève du célèbre Macquer et lui succéda, en 1784, à la chaire de la Société de médecine.
D'HOLBACH, H AU Y. odt
il était passionné de poésie, et s'enthousiasmait à la lecture de Molière et des grands écrivains du dix-septième siècle qu'il se plaisait à apprendre par cœur et à réciter ou à déclamer.
Le baron d'HoLBACH, qui n'est plus guère célèbre que par son matérialisme athée, concourut aux progrès de l'histoire naturelle et de la chimie. 11 traduisit les meilleurs ouvrages que les Allemands avaient publiés sur ces sciences jusques alors fort négligées dans notre pays, et enrichit ces traductions anonymes de notes savantes dont on profita beaucoup sans savoir à qui l'on en était redevable. L'Encyclopédie de Diderot renferme un grand nombre d'articles d'histoire naturelle, de politique et de philosophie, écrits par d'Holbach.
€ Je n'ai jamais rencontré, a dit Grimm, dhomme plus savant que M. d'Holbach, je n'en ai jamais vu qui le fût avec si peu d'ambition, môme avec si peu de désir de le paraître. Sans le sincère intérêt qu'il prenait au progrès de toutes les lumières, de toutes les connaissances, sans le besoin véritable qu'il avai' de communiquer aux autres tout ce qu'il croyait pouvoir leur être utile, on aurait toujours pu ignorer le secret de sa vaste érudition. Il en était de sa science comme de sa fortune, elle était pour les autres comme pour lui, mais jamais pour l'opinion i. »
Le pieux abbé Hauy (1742-1822), après avoir longtemps professé les lettres, devint le législateur de la minéralogie. Les découvertes qu'il exposa dans son célèbre Traité élémentaire de minéralogie (1801) furent dues à son seul génie, et toutes les observations de ses plus savants successeurs n'ont fait qu'en confirmer la vérité. « Comme il n'y aura plus un autre Newton, a dit Cuvier, parce qu'il n'y a pas un autre système du monde, de même il n'y aura pas un deuxième Haiiy, parce qu'il n'y a pas une deuxième structure des minéraux. »
Au dix-huitième siècle le français n'avait pas encore triomphé définitivement dans les sciences, en particulier dans la médecine.
« La plupart des médecins, observait Malesherbes, directeur de la librairie, voudraient qu'on défendit d'écrire en langue vulgaire sur la médecine. » Le français prit définitivement le dessus durant la seconde période du siècle, et les médecins, comme les autres savants, écrivirent généralement dans la langue maternelle.
Plusieurs se distinguèrent en abandonnant la médecine systématique qui avait trop longtemps prévalu, pour ne consulter que l'expérience et la pratique, et ne s'appuyer que sur des observations multipUées, détaillées, rapprochées les unes des autres, seul moyen de faire progresser cette science, la plus stationnaire de toutes durant tant de siècles. Quelques-uns furent tout ensemble habiles médecins et bons littérateurs. Le chancelier Bacon remarquait autrefois qu'on trouve parmi les médecins beaucoup plus d'hommes qui excellent dans
• Corresp. litt., août 1789.
512 ÏISSOT, TROiNCHlN, BICHAT, BARÏHEZ.
les autres sciences qu'on n'en trouve qui excellent dans la leur. Cette remarque, appliquée au dix-huitième siècle, n'a pas perdu sa justesse. Cependant les médecins spéciaux et pratiques sont à celte époque assez nombreux.
Entre ceux-ci, nous devons nommer avec honneur le médecin philanthrope TissoT (; 728-1797), l'auteur de l'Avis au peuple sur sa santé (i761), de Y Avis aux gens de lettres sur leur santé (1769), du Traité de l'inoculation (1750 , du Traité des nerfs et de leurs maladies (1T82), et de plusieurs ouvrages, tout de pratique et d'expérience, dont le succès a été européen et qui ont été traduits dans presque toutes les langues ; et un autre célèbre médecin suisse, élève de Boerhaave, Tro.vchin (1709-1781), sur lequel nous n'avons pas à nous arrêter, parce que ses principaux écrits sont en latin. Ses rapports avec Voltaire sont très connus, mais lui-môme, quoique protestant, demeura toujours fermement attaché aux principes du christianisme.
BicHAT (1771-1802) est un des plus grands physiologistes et anatomistes que la France ait produits. Bien qu'il ait été enlevé par une mort précipitée, il eut le temps et la gloire de donner une forme toute nouvelle à l'ensemble des études analomiques et physiologiques. « Bichat, a dit un savant de nos jours bien capable de l'apprécier, Bichat a tout renouvelé et tout rajeuni, et c'est par là qu'il a eu tant d'influence sur un siècle lui-môme aussi tout nouveau, et où tout renaissait. Ajoutez qu'il avait le ton de ce siècle, qu'il en avait l'ardeur, la confiance, l'inspiration rénovatrice, qu'il n'avait puisé qu'à des sources récentes, et qui n'avaient pas encore eu le temps de passer et de s'user dans l'école, Bordeu, Haller, Buffon. Joignez à tout cela, enfin, le génie le plus clair et 1 éloquence la plus facile, vous concevrez toute l'autorité qu'il devait prendre sur les esprits, et qu'en effet il a prise*. »
Son Anatomie générale, publiée un an avant sa mort, et traduite dans toutes les langues, est son principal titre auprès de la postérité.
Ses Recherches //hysioligiques sur la vie et la mort (1800) sont aussi une production de génie, mais gâtée par beaucoup d'idées fausses ou contestables. Dans cet ouvrage, Bichat partage la vie en deux parties : la vie animale et la vie organique, et recherche les caractères tranchés qui distinguent l'une de ces vies delautre. Aristote, Buffon, Morgagni, Haller, Bordeu, et les divers médecins de l'école de Bordeu, lui ont fourni des données. Le principal défaut de ce qu'il a ajouté de son fonds est de favoriser le matérialisme^.
Bahthez (1734-1806), célèbre médecin de l'école de Montpellier, venu de bonne heure à Paris, et très lié avec des littérateurs de tout genre,
1 Flourens, De la vie et de l'intelligence, 2' part., ch. ix.
* Sur cet ouvrage, voir Flourens, De Bichat, à L'occasion d'un manuscrit de son livre Sur la vie et la mort, conservé à la bibliothèque de la Faculté de médecine de Paris; Journal des sav., juin 1855 et mal 185S.