LAMETTRIE
avec le président Hénault, avec d'Alembert, avec Mairan, avec le comte de Caylus, s'efforça, dans ses cours et dans ses principaux écrits, les Nouveaux Élémpjits de la science de l'homm; (1778), la youvell; Mécanique des mouvements de l' homme et des animaux (1798), etc., de faire revivre la médecine d'Hippocrate. Ces ouvrages, dont la lecture est fort difficile parce qu'ils sont mal faits et mal écrits, renferment une grande science, mais décèlent un esprit plus porté aux idées spéculatives, aux théories générales, aux abstractions qu'à l'observation proprement dite. Barlhez contribua beaucoup à accréditer les désolantes doctrines du matérialisme. Cependant il serait injuste de le ranger parmi les athées décidés. D'après son disciple Lordat, son goût pour la doctrine des causes finales perçait à tout instant dans ses leçons danatomie; ce n'est pas tout, dans ses ouvrages mêmes il s'est constamment et clairement expliqué en faveur d'une cause première intelligente, et parmi les motifs de consolation qu'il offre à l'homme, il laisse entrevoir l'espérance d'une vie future, et se montre lui-même très disposé à croire l'immortalité de l'àme :
« La disposition presque universelle de l'esprit humain à croire que l'âme survit à la mort me paraît, dit-il, être innée à l'homme, chez qui elle se développe par les résultats d'un très grand nombre de ses affections ' t de ses perceptions; c'est ainsi que se proiuit en lui une espèce de foi naturelle quile détermine à croire cette immortalité, avec une persuasion intime qui peut être aussi efficace que celle que produirait une démonstration. On est fondé, sans doute, à espérer que les âmes des hommes essentiellement vertueux jouiront après la mort d'une vie [dus heureuse, dont la durée nous est inconnue... Un des éléments du bonheur que les âmes vertueuses aiment à se promettre dans un autre monde est la perpétuité des sentiments tendres et généreux qui les ont unies sur la terre, avec les personnes qui leur ont été les plus clières; voilà un bien qui est réservé, sans doute, au paradis, er. celui dont les cœurs sensibles doivent se défendre de perdre l'espérance i. »
Le médecin Julien Offray de Lamettrie (1709-1751), l'auteur athée et cynique de l'Histoire naturelle de l'âme, de l'Homme machme, de l'Homme plante, de la Vénus métaphysique, de Y AH de jouir, ce fou'^ qui n'écrivait que dans l'ivresse, suivant l'expression de Voltaire, ne mérite d'être nommé que comme un exemple des monstrueux excès où peut conduire la fureur de l'irréligion.
1 J. Lordat, Doctrine médicale de Barthez, p. 442.
- « Lamettrie était fou au pied de la lettre. » (D'Argens, Traduction d'Ocellus Luoanus.) Il mourut d'une indigestion, digne fin d'un si chaud adorateur de la matière. Diderot, dans son Essai sur les règnes de Claude et de Néron, écrit sur la mort de ce « médecin extravagant» : « Lamettrie, dissolu, impudent, bouffon, flatteur, fait pour la vie des cours et la faveur des grands, est mort comme il devait mourir, victime de son intempérance et de sa folie. »
Prosateurs du xvm' siècle. 33
Îil4 L'ABBE DE SAINT-PIERRE.
l'économie politique. — LES PRÉCURSEURS DES ÉCONOMISTES, — l'aBBÉ
DE SAINT-PIERRE. — LES ÉCONOMISTES. — GûURNAY, QUESNAY, LE IIAUQUIS DE MIHA3EAD, CONDILLAC, TL'KGOT, NICCKER, DUPONT DE NEMOURS, ETC. — • LES ADVERSAIRES DES ÉCONOMISTES. — l'aBBÉ GaLIANI, ETC.
Dans cette revue générale des sciences au dix-huitième siècle, nous ne saurions passer sous silence l'économie politique, science qui reste trop en dehors de l'application, mais dont l'objet esl très important, puisqu'il consiste à rechercher les lois naturelles qui président à la formation, à l'accroissement des richesses, c'est-à dire, suivant h définition des économistes eux-mêmes, de toutes les vileuvs propres h^ satisfaire nos besoins, de toutes les utilités matérielles et intellectuelles résultant de nos travaux; et, par une conséquence naturelle, à rechercher également quel est le régime social dans lequel ces lois peuvent agir avec le plus de puissance et d'efficacité.
Le grand mérite des économistes fut de bien observer les causes et les progrès de la dilapidation publique commencée sous le régent et portée à son comble sous Louis XV, et de mettre sous les yeux du gouvernement et de la nation l'exemple d'un peuple voisin florissant par l'économie dans les dépenses publiques et par une sage et équitable administration.
Au dix-huitième siècle, la science économique était à peine à son enfance. Depuis elle s'est développée; cependant elle est loin d'avoir encore produit tous les résultats qu'elle avait fait espérer. C'est que non seulement ses promesses avaient été excessives, mais que le progrès ne s'opère que pied à pied, pas à pas.
Les économistes eurent un prédécesseur dont nous devons d'abord parler, l'abbé de Saint-Pierre {16o>-17i3), qui se donnait le titre de solliciteur pour le bien public, et qui mêla des vues saines à ses chimères les plus décriées. Trop prévenu en faveur de la raison perfectionnée, il « n'a travaillé que pour des êtres imaginaires en pensant travailler pour ses contemporains *. » Il se croyait, dit-on, payé de toutes ses peines, quand on lui laissait entrevoir qu'un de ses projets pourrait être exécuté dans sept ou huit siècles. Le plus grand tort de la politique du bon abbé de Saint-Pierre fut, comme Ta remarqué Jean-Jacques, de " chercher toujours un petit remède à chaque mal particulier, au lieu de remonter à leur source commune, et de voir qu'on ne les pouvait guérir que tous à la fois *. »
Les livres de cet homme qui fut vénéré et écouté comme un oracle jusqu'à son dernier jour sont remplis de petites vues, mais une grande idée domine toutes ses pensées: c'est la loi duprogrès, qu il proclame
J.-J. Rousseau, Confessions, IX. — * Emile, V.