L'ABBÉ DE SALNT-PIERRE
non seulement dans les sciences mathématiques et physiques, mais dans l'histoire même de l'humanité.
L'ouvrage le plus célèbre de Saint-Pierre est sonProjet de parx éternelle dédié au régent. Pour réaliser son rêve, il proposait réta!)lissement d'une espèce de sénat composé de membres de toutes les nations, qu'il appelait Diète européenne : tous les princes auraient été tenus d'y exposer leurs griefs et d'en demander le redri ssement.
Au jugement de Rousseau, de tous les ouvrages de l'abbé de Saint- Pierre, le discours sur la Folysynodie est « le plus approfondi, le mieux raisonné, celui où l'on trouve le moins de répétitions, et môme le mieux écrite » Comme le remarque encore Jean-Jacques, cet ouvrage n'était qu'une ébauche qu'il prétendait n'avoir pas eu le temps d'abréger, mais qu'en effet il n'avait pas eu le temps de gâter pour vouloir tout dire.
La théorie polysynodique n'était pas seulement l'apologie de la pluraUlé des systèmes, établie par le régent, et déjà décréditée dans l'opinion ; c'était tout un plan de constitution pour la France. Saint-Pierre s'y montre partisan déclaré delà république à laquelle, dans tous ses écrits politiques, il donne constamment l'avantage sur la monarchie. L'abtté de Saint-Pierre prétendait réformer l'Eglise comme TÉtat. Il souhaitait, en particulier, la suppression des ordres religieux. Dans son Projet pour rendre les établissements des religieux plus parfaits, il s'emporte avec colère contre l'oisiveté monastique; « il demande qu'on la couvre de mépris, et qu'on prenne le parti de regarder ceux qui vivent en chartreux, en fainéants, séquestrés dans de petites cellules, comme des invalides, des imbéciles, de pauvres esprits, enclins à la singularité et à la paresse, des visionnaires et des fanatiques. »
Il s'écarte encore bien davantage de l'esprit de l'Église dans ses Observations chrétiennes, politiques sur le célibat des prêtres, dont il demande également l'abolition, en s'appuyant sur l'autorité du czar Pierre le Grand, qui « ne pouvait digérer qu'on eût laissé subsister, dans un pays policé comme la France, une institution aussi peu essentielle à la religion et aussi préjudiciable à la population. »
L'abbé de Saint-Pierre ne pouvait pas comprendre le prix de la chasteté, car cette vertu n'était guère à son usage*.
D ailleurs il avait complètement abjuré les croyances catholiques, comme il l'a bien montré dans une trentaine de pages qu'il a écrites pour nous apprendre ce qu'il entendait par l'essentiel de la religion, et surtout dans son Discours contre le mahométisme. C'est la religion de Jésus-Christ elle-même que l'aumônier de Madame attaque sous le nom de celle de Mahomet.
Il n'est pas de notre sujet, et nous croyons tout à fait inutile d'entrer dans le détail des idées économiques de labbé de Saint-Pierre. Des
^ J.-J. Rousseau, Jugement sur la Pohisynodie.
* Voir dans l.ÉmtVe de Jean-Jacques Rou-seau, liv. III, des détails qui parais- •ent véfidiques sur les «jolies servantes » de l'abbé de Saint-Pierre.
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hommes spéciaux en ont extrait de bonnes choses ; mais rien de moins attrayant et de moins littéraire que la langue de ce penseur singulier. Il a presque toujours énoncé ses idées d'un ton emphatique, croyant que, pour être bien entendues, elles avaient besoin de mots nouveaux et d'une orthographe extraordinaire.
L'abbé de Saint-Pierre fut un économiste ingénieux et fécond, avant que l'économie politique existât même de nom. L'école des économistes proprement dits fut fondée par Gournay, d'abord commerçant, puis membre du bureau du commerce. Nourri dans la lecture des livres anglais, il inventa la maxime « Laissez faire, laissez passer », qui affranchit le commerce et l'industrie, et qui devait, à elle seule, élargir tous les canaux des richesses particulières et de la richesse nationale .
Gournay mourut en 1759, après avoir inspiré de nombreux ouvrages contre les entraves de l'industrie, mais sans avoir lui-môme rien écrit d'original. Qlesnay (1091-1774), médecin ordinaire du roi, répandit la doctrine par ses articles à l'Encyclopédie sur l'agriculture et le commerce, et par plusieurs ouvrages, en particulier par sa Physiocratie ou Constitution naturelle des gouvernements, publiée en 1767.
La thèse soutenue par Quesnay est que rien n'est contraire à l'inlérêt général, à l'accroissement et à la distribution normale des richesses comme les restrictions apportées à la liberté du travail et des échanges. Suivant lui, la société se trouvera toujours mieux des efforts spontanés auxquels chacun se livre dans son intérêt personnel, que de la direction qu'on tâcherait d'imprimer à ses membres dans un but d'intérêt général. S'il repousse toute atteinte à la liberté industrielle et commerciale, c'est surtout dans l'intérêt de l'agriculture, qui est \ ses yeux l'intérêt fondamental de l'État. S'il réclame l'abolition de tous les obstacles à l'importation et à l'exportation, c'est parce que leur effet nécessaire est d'abaisser la valeur des produits bruts du sol, de diminuer à la fois le revenu territorial et l'impôt.
Le marquis de Mirabeau (1715-1789), disciple de Quesnay, qu'il préférait à Socrate', fut l'un des plus zélés propagateurs de sa doctrine : il réunissait chez lui tous les principaux économistes, dont le nombre grandissait chaque jour, grâce surtout à la protection et à l'inspiration de Malesherbes et plus tard de Turgot.
Ses premiers ouvrages sont deux Mémoires sur les états provinciaux (1757), la Théorie de l'impôt (1760), qu'il appelle son chef-d'œuvre, qui lui valut les honneurs de la Bastille, mais qu'on prétendit avoir été écrite par le docteur Quesnay, et les Éléments de philusophi; rurale.
1 Voir l'enthousiaste et emphatique Éloge de Quesnay, par le marquis de Mirabeau.
L'ABBÉ GALIAM. 317
Ces divers écrits et plusieurs autres firent quelque bruit ; mais l'ouvrage auquel le marquis de Mirabeau dut surtout sa renommée fut YAmi des hommes. Nous ne nierons pas qu'il ne renferme des vues utiles, des réflexions solidement philosophiques, de bons calculs de politique et d'agronomie. Mais ce que ce livre écrit sans plan, sans ordre, sans proportion, renferme de meilleur est emprunté, et dans ce qui appartient en propre au marquis économiste, on ne trouve guère que « des platitudes apocalyptiques », comme les appelle son fils*.
Le marquis de Mirabeau est l'un des hommes qui ont le plus écrit. Très jeune homme encore, il pouvait dire à son ami Vauvenargues : « Je ne crois pas qu'il y ait d'homme dans le monde qui griffonne plus de papier ^ >' En 1777, il disait : « J'ai tant écrit dans ma vie, que si ma main était de bronze, elle serait usée maintenant. » Il s'en faut de beaucoup qu'on ait imprimé tout ce qui était sorti de sa plume; cependant ses œuvres forment plus de vingt volumes.
Ce présomptueux éciivain, qui dédaignait Montesquieu comme arriéré, était obligé d'avouer lui-même qu'il avait o plus d'imagination que de jugement^. » Ses œuvres ont été appelées C Apocalypse de Véconomie politique.
Le marquis de Mirabeau rencontre des expressions et des tours pleins d'originalité ; il a souvent de la rapidité et du feu. Cependant il a dû reconnaître que si son style est quelquefois original, il est toujours louche, incorrect et défectueux. Il s'excuse en disant que le peu de temps que lui laissaient ses affaires et ses amis ne lui permettait pas de « s'appesantir sur des révisions de style*. » En y mettant si peu de façon, il croyait imiter la manière de Montaigne ; mais non seulement il est négligé, il est presque toujours bas, commun, trivial; d'autres fois il est ampoulé dans son expression et se montre raide et gourmé. Enfin il est embrouillé et obscur et a des queues de phrase interminables : c'est ce qu'il appelait sa chère et native exubérance. Il n'a guère su écrire avec naturel et avec une originalité aimable que dans des lettres intimes adressées soit à son ami Vauvenargues, soit à son frère le bailli, ou à sa fille la petite Suillannette, ou à la rieuse et charmante M™'' de Rochefort.
Cet ami des hommes, qui ne le fut jamais de personne, joua toute sa vie la comédie, et fut un insupportable despote. 11 fatigua les tribunaux de ses scandaleux procès avec sa famille contre laquelle il obtint cinquante-quatre lettres de cachet. 11 a laissé un souvenir des plus ha'issables, car il n'est rien au monde de plus exécrable et de plus hideux que les bourreaux qui se posent en victimes.
Les idées des économistes sur le libre échange rencontrèrent un adversaire redoutable dans la personne du spirituel abbé G.\luni
' Le comte de Mirabeau, Lettres à Sophie, XVIII.
* Lettre du 7 sept. no9. — ^ Lettre à Vauvenargues.
* L'Ami des hommes, t. I, préf., p. vu.