NECKER
que Condorcet appuya fortement, et ses Réflexions sw la formation et la distribution des richefises (1709), sont au nombre des ouvrages les plus estimés sur ces matières.
Quand Louis XVI vint à la couronne, les questions économiques agitaient tous les esprits. Deux de ses ministres s'en occupèrent avec un égal zèle, tout en les comprenant d'une manière très différente : Turgot. dont nous venons de parler, et Necker, qui se déclara l'adversaire de Turgot peut-être plus par une ambition secrète que par conviction, et qui, d'ailleurs, témoigna toujours beaucoup de mépris et d'aversion pour la plupart des économistes qu'il accusait « de chercher à tromper les autres, et de s'en imposer à eux-mêmes ».
Le contrôleur général et ministre Necker (1732-1804), homme rare parla diversité de ses facultés, fut le premier qui dépouilla l'économie politique de la sécheresse dont on avait jusqu'alors environné ses développements et obscurci ses méthodes.
iNecker n'entra dans l'administration des finances qu'après avoir pratiqué le commerce pendant vingt ans. 11 commença à se faire connaître dans les lettres en 1769, par un mémoire en faveur de laCompagiiie des Indes que Morellet attaquait. Il attira bien plus fortement l'attention sur lui et se fit une réputation en publiant, en 1775, son Essai sur la législation et le commerce des grains. Cet ouvrage, dont il se fit plus de vingt éditions, obtint de grands éloges, mais eut aussi à soutenir de rudes critiques. Au jugement d'économàstes compétents, le livre de la Législation et du commerce des grains est l'erreur d'un philosophe fourvoyé dans l'économie politique*. 11 y a, dans cet ouvrage, une certaine chaleur de style, mais une absence complète de principes, une ignorance puérile des faits. Toujours l'auteur procède par des hypothèses, et le plus souvent ses hypothèses sont fausses.
Si î^ecker s'est trompé dans ses calculs, au moins désirail-il sincèrement le bien public, et en particulier celui des classes pauvres et laborieuses. Son livre se termine par cette conclusion :
0 En arrêtant sa pensée sur la société et sur ses rapports, on est frappé d'une idée générale, qui mérite bien d'être approfondie : c'est que presque toutes les institutions civiles ont été faites pour les propriétaires. On est effrayé, en ouvrant le Code des lois, de n'y découvrir partout que le témoignage de cette vérité. On dirait qu'un petit nombre d'hommes, après s'être partagé la terre, ont fait des lois d'union et de garantie contre la multitude, comme ils auraient mis des aLris dans les bois pour se défendre des bêtes sauvages. Cependant, on ose le dire, après avoir établi les lois de propriété, de justice et de liberté, en n'a presque rien fait encore pour la classe la plus nombreuse des citoyens. Que nous importe vos lois de propriété, pourraientils dire ? nous ne possédons rien. Vos lois de justice? nous n'avons rien à défendre. Vos lois de liberté? si nous ne travaillons pas demain, nous mourrons de faim. »
1 Gustave de Molinari, Collect. des principaujc économistes, t. 'XV, p. 357.
DUPOxYT DE NEMOURS. 521
Poiir avoir une idée un peu complète des opinions politiques et économiques de Necker, il faut encore lire son grand ouvrage sur V Administration des finances (1784), qu'il ne livra à l'impression qu'après l'avoir revu, corrigé, retouché un grand nombre de fois, et son livre Sur V administration de M. Necker, par lui-mc:ne (1791). On reproche à ce dernier ouvrage une personnalité excessive, mais on y \oit à nu l'âme et les pensées du financier.
En traitant de si importantes matières, le ministre doit nécessairement être préoccupé avant tout de l'idée. Cependant il est loin de négliger l'expression. Dans tout ce qu'il a écrit, Necker a toujours donné une extrême attention à la forme. Son style est habituellement pur, correct, périodique, nombreux, même harmonieux^ ; il emploie fréquemment les images et les métaphores, et mêle les mouvements oratoires à l'exactitude du raisonnement. Mais le naturel manque à toutes ces qualités. Necker a presque toujours l'air de poser. Il veut donner de l'importance à ses moindres réflexions, et il les délaye dans 1 amplification ; il vise sans cesse à instruire, à intéresser, à frapper ; il pérore avec monotonie, il déclame pompeusement. Enfin son style, qui a été adopté par l'école doctrinaire, rebute bientôt par sa fatigante emphase.
L'économie politique fut représentée à l'Assemblée constiluante par Dl'pont de Nemours (1739-181.3).
De bonne heure il avait été Ué avec les fondateurs de cette science, et s'était enthousiasmé pour leurs principes. Il vulgarisa le système de Quesnay par de nombreux écrits et par une foule de mémoires publiés dans divers journaux spéciaux. Son livre De l'exportation el de l'importation des graim, imprimé en 1764, est le plus remarquable de ceux qu'il publia avant la révolution. Envoyé aux états généraux par le bailliage de Nemours, il n'interrompit pas ses études économiques, et donna, en 17S9 même, une Analyse historique de la législation des grains depuis 1G92, sous la forme d'un rapport à l'Assemblée nationale. A la tribune comme dans ses livres, il soutint avec une conviction ardente et na'ïve les principes d'une science dont il attendait le retour de l'âge d'or.
Tous les écrits de Dupont portent un cachet de moralité et de générosité qui intéresse et attache, malgré les défauts de sa diction, l'exubérance et l'emphase, qu'il tenait de ses maîtres, Quesnay et le marquis de Mirabeau.
1 « Une des qualités les plus remarquables du style de M. Necker, c'est une parfaite harmonie; il ne pouvait pas supporter les phrases rudes et coupées, et il ne composait aucun morceau d'éloquence sans le lire haut, tout seul dans sa chambre. » (M"* de Staël, Caract. de M. Decker.)
li'élofiuence oratoire. — l<'éloquence de la chaire. — Ij'élo- «iience académique. — JL'éloquence du barreau. — li'éloquence politique.
l'éloquence de la chaire. — MASSILLON, SEGAUD, NECVILLE, BOISMONT, ELYSÉE, l'abbé poule, l'aBBÉ DE BEAUVAIS, l'aBBÉ LENFANT, l'aBBÉ MALRY, LE P. BRÎD.VLNE, LE P. BEaUREGARD.
C'est dans les chaires des prédicateurs que l'éloquence avait longtemps tenu le siège de son empire; mais, au dix-huitième siècle, la chaire est vide de ces grands orateurs. Le bel esprit, qui ravageait tous les genres littéraires, porta la plus funeste atteinte à l'éloquence sacrée. Des traits, des saillies d'imagination, des portraits ingénieux, des allusions recherchées, un entassement danlithèses et d'épigrammes, voilà ce qui remplaça la force des raisonnements et le pathétique des mouvements. Les Bossuet, les Bourdaloue, et même les Massillon n'eurent que des successeurs dégénérés ; aux foudres de l'éloquence religieuse succédaient partout des traits faiblement lancés qui se perdaient dans les airs. La décadence était si profonde que les meilleurs prédicateurs de cette époque étaient eux-mêmes obligés de l'avouer en public.
« Ne le dissimulons pas, mes très chers frères, disait l'abbé Poule, nos instruciions ont dégénéré; elles se ressentent de la corruption des mœurs qu'elles combattent; elles ont perdu de leur première onction en perdant de leur ancienne simplicité '. »
La plupart des prédicateurs faisaient des sacrifices plus ou moins malheureux et coupables à l'esprit du temps. Leur éloquence était devenue toute mondaine et séculière. Ils ne savaient plus, comme au dixseptième siècle, faire un usage heureux et substantiel de l'Écriture et des Pères. Ils évitaient le nom de Jésus-Christ et ne parlaient que du législateur des chrétiens. Ils abandonnaient le dogme pour des thèmes de morale banale, pour les lieux communs les plus fanés, et associaient les maximes de la philosophie aux préceptes de la religion.
« Les grands sujets de cette belle et solide instruction "chrétienne, si bien indiqués par l'Église dans l'ordre annuel et la distribution des Évangiles, disait
1 Sei'ino7î pour la profession de U°»e de Rupelmonde.