L'ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE
l'abbé Maury dans son Essai sur V éloquence de la chaire, ces sujets si importants, si féconds, si riches pour l'éloquence, et sans lesquels la morale, dépourvue de l'appui d'une sanction divine et déàliéritée de l'autorité vengeresse d'un Juge suprême, n'est plus qu'une théorie idéale et un système purement arbitraire qu'on adopte ou qu'un rejette à son gré; ces sujets magnifiques, dis-je, furent plus ou moins mis à l'écart par les orateurs clirétiens qui composèrent malheureusement avt-c ce mauvais goût, et qui, en s'égarant dans ce> nouvelles régions, renoncèrent d'eux-mêmes aux plus grands avanta<;e3 et aux droiis les plus légitimes de leur ministère. Tout fut bientôt mêlé en ce genre, et dès lors tout fut corrompu. On ne put sanctifier la philosophie : on sécularisa, pour ainsi dire, la religion. »
Les philosophes voyaient ou feignaient de voir un progrès dans cette transformation de l'éloquence de la chaire, et ils se félicitaient de ce que l'impulsion donnée aux esprits vers le milieu du dix-huitième siècle s'était ainsi fait sentir dans les temples*. Ceux qui entendaient ces sermons philosophiques pouvaient les admirer, mais ils n'en devenaient pas plus chrétiens, et, après les avoir entendus, ne pensaient guère à rien changer de leur conduite ordinaire.
Plusieurs s'attachaient à combattre les oracles du jour, mais ils le faisaient sans logique, sans suite, sans chaleur et sans style. On lit dans un Mémoire sur les moyens d'arrêter Vincré'lulité en France, présenté au clergé assemblé à Paris, en 1783, par l'archevêque d'Arles, l'illustre martyr de septembre :
« Les prédicateurs de Paris se bornent à quelques sarcasmes, qui n'aboutissent à rien, contre les philosophes; ils réfutent avec un ton de triomphe quelques-unes de leurs opinions bizarreSj que leurs partisans ne croient même pas.. .
« Tout se tait, tout sommeille, tout dort profondément. Plusieurs années s'écouli nt, et à peine entend-on dans toutes Is < hares d'un diocèse un s'ul discours qui prouve directement la vérité de la religion. Contents d'.issurer qu'elle est vraie, nos prédicateurs attestent sur leur parole que les opinions philosophiques sont fausses. Telles sont à peu près les bornes où expire leur zèle. »
Un homme sincèrement religieux exprimait les sentiments pénibles que lui faisait éprouver la vue de ces « orateurs de cour qui vont prêcher devant le roi, en cheveux bien peignés, en rochet bien blanc, avec des gestes élégants et bien mesurés, en style soigné, poli, bien tondu, comme les beaux gazons des jardins anglais *. »
Faire admirer leur joli style et leurs belles manières, c'était là toute l'ambition d'un grand nombre de ces successeurs des apôtres.
Au milieu de cet amollissement et de ce dépérissement général de réloquence de la chaire, quelques hommes de foi et de talent s effor-
1 Voir Boissy-d'Anglas, les Études litt. et poét. d'un vieillard, t. IV, p. 351. * Thomas, Correspondance, p. 342.