FRÉDÉRIC II
nesse de livres et de maîtres français, conçut pour la littérature allemande, à la vérité peu riche alors, un invinciljle dégoût. Il ne voulut plus lire que des livres de notre pays, il n'écrivit que dans notre langue ; en rétablissant la Société royale de Berlin, il prescrivit que les mémoires, au lieu d'être composés en latin, selon les règlements rédigés autrefois par Leibnitz, le fussent en français ; il forma ainsi dans sa capitale une académie toute française, où il s'efforça d'attirer nos beaux esprits et nos savants célcljres. Dès 17.^0, le Français qui visitait Berlin ou Polsdam pouvait se croire à Paris ou à Versailles.
« Je me trouve ici en France, écrivait Voltaire. On ne parle que notre langue. L'allemand est pour les soldats et pour les chevaux ; il n'est nécessaire que pour la route '. »
Enfin le fils du rude Teuton Frédéric-Guillaume voulut rendre la Prusse toute française, malgré les réclamations des Klopstock, des Schiller, et de plusieurs autres représentants d-e la nouvelle et brillante littérature allemande.
<( On a vu, dit Scliillor avec chagrin, on a vu la poésie dijdaignée par le plus grand des fils de la patrie, par Frédéric, s'éloigner du trône puissant qui ne la protégeait pas; mais elle osa se dire allemande, mais elle se sentit fière de créer elle-môme sa gloire. Les chants des bardes germains retentirent sur le sommet des montagnes, se précipitèrent comme un torrent dans les vallées; le poète indépendant ne reconnut pour loi que les impressions de son âme, et pour souverain que son génie. «
Ce monarque, si ami de notre langue et de nos arts, mérite un rang distingué parmi les historiens français, pour ses Mémoires de Brandehourt/, et pour quatre autres ouvrages historiques contenant l'histoire de son temps et de son règne, depuis 1740 jusqu'en 1778.
Les Mémoires de la maison de Brandebourg furent seuls publiés du vivant de l'auteur. Ils contiennent tous les faits importants des annales de la Prusse jusqu'à l'avènement de Frédéric II. Ces Mémoires, composés de matériaux empruntés à des ouvrages d'une valeur historique très diverse, ont du moins le mérite d'être écrits avec concision et brièveté. A ceux qui pourraient lui reprocher d'avoir fait un abrégé trop court, Frédéric répond en un stvle très spirituel mais un peu dur :
« Qu'un professeur curieux de minuties me sache mauvais gré de n'avoir pas rapporté de quelle étoffe était l'habit d'Albert, surnommé l'Achille, ou quelle coupe avait le rabat de Jean le Cicéron; qu'un pédant de Ratisbonne me trouve très blâmable de ce que je n'ai pas copié, dans mon ouvrage, des procès, des négociations, des contrats et des traités de paix, qu'on trouve ailleurs dans
l'Académie df.s sciences et belles-lettres de Berlin, année 174G. Le roi de Prusse avait adopté cette forme par amour de l'euphonie.
' Lettre de Voltaire à M. de Thibouville, 24 oct. 1750.
de gros livres : j'avertis tous ces gens-là que ce n'est pas pour eux que j'écris; je n'ai pas le loisir de composer un in-folio; à peine puis-je suffire à un abrégé historique ; et je suis d'ailleurs fermement de l'opinion qu'une chose ne mérite d'être écrite qu'autant qu'elle mérite d'être retenue.
a C'est par celte raison que j'ai parcouru rapidement l'obscurité des origines, et l'administration peu intéressante des premiers princes. Il en est des histoires comme des rivières, qui ne deviennent importantes que de l'endroit où elles commencent à être navigables. L'histoire de la maison de Brandebourg n'intéresse que depuis Jean-Sigismond, par l'acquisition que ce prince fit de la Prusse, autant que par la succession de Clèves, qui lui revenait de droit en vertu d'un mariage qu'il avait contracté : c'est depuis cette époque que, la matiîjre devenant plus abondante, elle m'a donné le moyen de ra'étendre à proportion *. »
Les Mémoires de Brandehoxirg offrent quelques portraits fort bien dessinés. Un des plus curieux est celui de son père, ce dur Frédéric-Guillaume I", dont il avait éprouvé tant de mauvais traitements, et par qui il avait été condamné à mort pour une faute bien légère. Frédéric II glisse sur ses défauts, et rend à ses qualités un brillant hommage :
a La politique du roi fut toujours inséparable de sa justice. Moins occupé à étendre qu'à conserver ce qu'il possédait; toujours armé pour sa défense, et jamais pour le malheur de FEurope, il préférait en tout l'utile à l'agréable; bâtissant avec profusion pour ses sujets, ne dépensant pas la somme la plus modique pour se loger lui-même; circonspect dans ses engagements, vrai dans ses promesses, austère dans ses mœurs, rigoureux sur celles des autres, sévère observateur de la discipline militaire, gouvernant son État par la môme loi que son armée, il présumait si bien de l'humanité qu'il prétendait que tous ses sujets fussent aussi stricts que lui. Frédéric-Guillaume laissa en mourant soixante- dix mille hommes entretenus par sa bonne économie, les finances augmentées, le trésor public rempli, et un ordre merveilleux dans tontes ses affaires. S'il est vrai de dire qu'on doit l'ombre du chêne qui nous couvre à la vertu du gland qui l'a produit, toute la terre conviendra qu'on trouve dans la vie laborieuse de ce prince et dans les mesures qu'il prit avec sagesse, les principes de la prospérité dont la maison royale a joui après sa mort. »
Les Mémoires de la maison de Brandebourg sont comme une introduction à rhistoire du célèbre roi de Prusse, écrite par lui-même.
Dans l'Histoire de mon teinps^le royal auteur, après avoir retracé l'état de l'Europe en 1740, raconte la première et la seconde guerre de Silésie, avec les événements accomplis dans l'intervalle. Quelques fautes annoncent la jeunesse de l'auteur qui s'essayait pour la première fois au genre historique ; mais elles sont rachetées par la beauté de l'ordonnance, par un style vif et imagé, par un coloris plein de fraîcheur, par la vigueur des pensées, enfin par le piquant des portraits, et surtout des portraits satiriques, comme celui où le roi de Prusse
' Mém. pour servi?' à l'hist. de la maison de BrandeioiirQ, Discours prélim., p. nu, Œuvres de Frédéric, t. I, édit. de Berlin.