L'ABBÉ DE BEAUVAIS
coup de pathétique dans plusieurs de ses sermons pour des professions religieuses, en particulier pour la profession de M™^ de Rupelmonde, que de grands malheurs avaient forcée de quitter la cour et de prendre le voile.
Un défaut considérable des sermons de l'abbé Poule est de n'être guère que des discours de morale dont le dogme et la religion sont presque complètement absents. Du côlé de l'art, on reproche à cet orateur de pécher fréquemment contre la propriété et la vérité des expressions, de trop multiplier les apostrophes, les énumérations, les analogies, les oppositions et autres figures de rhéteur; enfin de ne présenter jamais dans ses discours un ensemble bien composé, bien coordonné, bien fondu. Mais on lui reconnaît de l'imagination dans le stjle, de la noblesse et de l'éclat dans les pensées et dans les expressions, de la vivacité dans les tours et dans les figures.
L'abbé de Beacvais (1733-1789), que le succès de ses prédications et sa vie exemplaire firent nommer, malgré son obscure naissance, à l'évéché de Senez, est un de ceux qui honorèrent le plus la chaire au dix-huitième siècle.
Le dogme e:^t peu et même trop peu traité par cet orateur moral. Ses sermons ont généralement pour objet la misère du peuple, le luxe et la corruption des riches et des grands. Un discours traite du bonheur, un autre de la compassion, un autre de la dispensation des bienfaits. En développant ces sujets aussi philosophiques que religieux, le prédicateur osait faire entendre aux puissants, ecclésiastiques comme laïcs, et au roi lui-même, les plus fortes leçons. Dans un sermon de carême, parlant des débauches de Salomon, il ne craignait pas de faire clairement allusion à la déshonorante passion de Louis XV pour la courtisane Dubarry :
« Ce monarque, rassasié de volupté, las d'avoir épuisé, pour éveiller ses sens flétris, tous les genres de plaisir qui entourent le trône, finit par en chercher d'une espèce nouvelle dans les restes de la corruption publique... a
Ce sermon fut prêché dans la station de 1773. Les courtisans murmurèrent et essajèrent d'exciter contre le hardi prédicateur le courroux de la royale maîtresse. Mais le roi eut la pudeur de ne témoigner aucun mécontentement ; et, à la demande de ses trois pieuses filles, il éleva M. de Beauvais à l'évèché de Senez.
De tous les discours de ce prédicateur, le plus justement célèbre est le sermon de la Cène, prêché le jeudi saint de l'année 1774 devant le roi Louis XV, quarante jours avant la mort de ce prince, que l'évèque de Senez semblait avoir prophétisée, quand, s'élevant contre les scandales de la cour, il avait rappelé les mots terribles de Jonas : « Encore quarante jours, et Mnive sera détruite. » Ce sermon, où l'orateur se plaît à établir une opposition entre la vie oisive et inutile des riches, et la vie active et utile des pauvres, renferme plu-
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sieurs passages d'une grande beauté, et d'une hardiesse vraiment épiscopalc, en particulier celui où le prédicateur, rappelant au roi l'époque de sa maladie de Metz, ne lui dissimule pas que cet amour de son peuple pour lui, qui avait éclaté d'une manière si touchante, s'est depuis bien affaibU, et que le peuple accablé de subsides ne peut plus que gémir sur ses propres maux*.
Les oraisons funèbres de M. de Beauvais renferment aussi des traits d'une grande éloquence. Il dit dans celle de Louis XV :
« Le peuple n'a pas sans doute le droit de murmurer; mais sans doute aussi il a le droit de se taire, et son silence est la leçon des rois. »
Paroles magnifiques, et bien dignes d'avoir été imitées par Mirabeau.
L'oraison funèbre de M. de Broglie, évêque de Noyon, et celle du vénérable curé de Saint-André des Arts, qui avait formé M. de Beauvais, sont de beaux modèles de l'éloquence du cœur. L'onction et le pathétique se rencontrent bien plus dans les oraisons funèbres que dans les sermons de 1 évêque de Senez.
Les discours de M. de Beauvais sont généralement bien composés. Le style en est naturel et simple. On lui souhaiterait quelquefois un peu plus d'élégance et de couleur, et mC-me de correction.
L'abbé Lenfant (1726-1792 , dont les sermons ont perdu leur principal mérite, l'accent convaincu et inspiré de l'orateur, se signala par sa résistance à tout ce qui s'écartait des idées, des institutions et des traditions antiques. N'acceptant nul compromis avec l'esprit du siècle, il combattit, fougueux, intraitable, toutes les mesures comme toutes les opinions qui pouvaient paraître le favoriser. C'était un ennemi déclaré de la tolérance, et quand il fut question, en 1788, de rendre aux
1 Voir encore, dans le même discours, la peinture de la funeste révolution qui s'était opérée dans les mœurs :
• Siècle dix-buitièmp, si 6er de vos lumières, et qui vous glorifiez entre tous les autres du titre de siècle philosophique, quelle époque fatale vous allez faire dans l'histoire de l'esprit et des mœurs des nations ! »
Et, dans la seconde partie du Sermon sur le luxe, le beau et réservé passage sur les modes scandaleuses:
■> 0 sainte pudeur! faut-il que nous soyons réduits à défendre vos droits contre le soie uéme qui devrait en être le plus zélé défenseur ? •
Ce discours offre aussi des peintures de mœurs très curieuses. Tel ce morceau :
• Il était réservé à un siècle ennuyé des eïcès du faste et de l'ostentation, de la mollesse et de la volupté, d'imaginer encore un nouveau genre de luxe, le luxe bizarre de caprice et de frivolité : le faste du siècle dernier annonçait du moins de lagrandeur; la mollesse, toute coupable qu'elle est, a du moins un but, elle fla'le la sensualité; mais quel peut être l'cbjet de ce luxe insensé, de ces riches bagatelles, de ces modes bizarres, de cette puérile magnificence qu'on pardonnerait à peine à la folie du premier âge ? «