S28 L'ABBÉ MAURY
non catholiques les droits de citoyens français, il ne craignit pas de soutenir cette doctrine intolérante que les rigueurs dont on avait usé contre les protestants étaient nécessaires, commandées môme par les dogmes de la religion.
« L'économie di l'Église catholique, disait-il, exclut la tolérance religieuse parce que cette tolérance serait une absurdité, si elle entrait dans l'organisation d'une religion révélée; or c'est sur cette révélation que l'Église se fonde. D Hruiscz ce fantôme, s'écriaient les philosophes de l'école de Voltaire, toute ^'économie, tous les états s'écroulent. »
La fermeté de ses principes religieux lui valut l'honneur d'être choisi pour confesseur par Louis XVI, quand le curé de Saint-Eustache eut prêté le serment constitutionnel. Il était ainsi désigné à la fureur des révolutionnaires qui ne l'épargnèrent pas, aux sanglantes journées de septembre 1792.
L'abbé Maury (1746-1817), qui a si bien parlé de la grande éloquence religieuse dans son Essai sur l'éloquence de la Chaire, donné pour la première fois en 1777', fut un de ceux qui s'éloignèrent le plus du vrai caractère du sermon. Dans les sermons qu'il prêcha devant l'assemblée du clergé et devant le roi à Versailles, il craint, comme la plupart des prédicateurs de cette époque, de s'appesantir sur les dogmes et sur les mystères spéculatifs de la religion ^. 11 y fait venir mille choses étrangères, il les sème de traits satiriques et d'allusions aux événements contemporains, aux anecdotes du Jour. Prêchant le carême devant le roi, en 1781, il touchait à l'administration, à la politique, aux finances, à tout, excepté à son sujet; aussi Louis XVI pouvait-il dire, en sortant de la chapelle, : « C'est dommage! si l'abbé Maury nous avait parlé un peu de religion, il nous aurait parlé de tout. »
Il traita le panégyrique chrétien d'une manière aussi philosophique et mondaine. Voulant célébrer le héros de la charité évangélique, saint Vincent de Paul, il le présente à l'admiration du siècle bien moins en saint qu'en citoyen. Dans son panégyrique de saint Augustin, prononcé devant l'assemblée du clergé, il se rapproche davantage des grands modèles du genre. Il y hasafde une satire vive et directe de l'ignorance, de la mollesse, de la corruption de mœurs d'un grand
' Il en donna, en 1810, une édition plus développée et très perfectionnée. * On rencontre dans ses sermons des phrases mal faites et incorrectes comme celles-ci :
» C'est donc moi que ■vous avez chargé d'annoncpr votre parole à cet auditoire auguste dans les jours de grâce et de salut qui vont arriver! Quel est mon effroi, aux approches d'une si grande entreprise ! » {Sermon sur la I arole de Dieu.)
« 0 MM. FF., déplorons le malheur de ceux qui sont à la tèti des choses humaines! Voilà donc leur triste apanage, d'avoir sans cesse autour d'eux comme un combat et une émulation continuelle à qui saura les tromper plus agréablement, à qui saura mieux leur déguiser, sous des mensonges Qatteurs, la triste vérité ! » {Sermon sur la Vérité, i.)
LE PÈRE BRIDAIiNE. 529
nombre de prélats. Avec une hardiesse qui sent les approches de la révolution, il y attribue la dénomination d'évéques de fortune à ceux qui ne parviennent à cette dignité que par le hasard de la naissance, et non pas par le mérite personnel. Le style de ce discours a de la pompe et de l'éclat; mais on y rencontre des images emphatiques et de mauvais goiit, comme dans cette phrase :
« Les sectes n'ont jamais été ni plus nombreuses ni plus formidables que dans le quatrième siècle. Du haut des tours de la basilique de Carthage, Augustin appelle et défie tous ces hérétiques. »
Presque seul, un humble missionnaire nous fera retrouver, au dixhuitième siècle^ les grandes touches de l'éloquence. L'orateur chrétien du dix-huitième siècle, c'est un pauvre rehgieux à qui Dieu, comme il le disait lui-même, avait donné une voix forte pour pénétrer jusqu'à l'âme du riche, et pour y porter la compassion des maux et des besoins de tousles malheureux; c'est le père Bp,idat>e (170i-t767), montant en chaire « les yeux enflammés ou remplis de larmes, le front ruisselant de sueur, faisant retentir les voûtes du temple des sons de sa voix déchirante, et unissant à la chaleur du sentiment le plus exalté la véhémence de l'action la plus éloquente et la plus vraie ^ » C'est cet apôtre disant, dans un sermon sur la passion :
ff J'ai lu, mes frères, dans les livres saints, que, lorsque sur les chemins on trouvait un homme assassiné, on faisait assembler tous les habitants d'alentour, et on les faisait tous jurer l'un après l'autre, sur le cadavre, qu'ils n'étaient ni auteurs ni complices du meurtre : mes frères, voilà l'homme qu'on a trouvé assassiné ; que chacun de vous approche donc, et qu'il jure, s'il l'ose, qu'il n'a point de part à sa mort. »
Ou dans un autre discours, employant cette touchante parabole :
« Un homme accusé d'un crime dont il était innocent était condamné à la mort par l'iniquité de ses juges. On le mène au supplice, et il ne se trouve ni potence dressée, ni bourreau pour exécuter la sentence. Le peuple touché de compassion espère que ce malheureux évitera la mort. Un homme élève la voix, et dit : Je vais dresser une potence et je servirai de bourreau. Vous frémissez d'indignation! Eh bien, mes frères, chacun de vous est cet homme inhumain. Il n'y a plus de Juifs pour crucifier Jésus-Christ; vous vous levez et vous dites : C'est moi qui le crucifierai. »
Marmontel, qui entendit le père Bridaine lancer cette apostrophe, « avec la voLx la plus perçante et la plus déchirante, avec la figure d'apôtre la plus vénérable, tout jeune qu'il était, avec un air de componction que personne n'a jamais eu comme lui en chaire, » atteste qu'on n'entendit que des sanglots, et que l'éloquence n'avait jamais produit un effet semblable ^
1 Marmontel, Èlém. de litt., art. Lyrique. *Id., ibid., art. Chaike.