‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 143 sur 196 · LE PÈRE BEAUREGARD · texte numérisé non relu

LE PÈRE BEAUREGARD

Un autre contemporain, d'Arnaud, dit de son côté : « Quand le missionnaire Rridaine, dans un temple à peine éclairé, faisait tonner ces mots foudroyants : ré/cmifé/ l'éiendté! il disposait en souverain de l'âme de ses auditeurs '.

Quelquefois les auditeurs lui manquaient. Alors, par un prodige de zèle, il les allait chercher. Il arrive à Aigues-Mortes. L'église est presque déserte. 11 sort en surplis et, la cloche à la main, parcourt les rues, arrête les passants, et les entraîne après lui à l'église, où il rentre suivi d'une multitude immense. La plupart, attirés par la singularité de ce spectacle, ont sur les lèvres le sourire du scepticisme quand le prédicateur monte en chaire. Mais il ouvre la bouche, il parle de la mort; il présente les plus terribles images des Livres saints. Toute l'assistance palpite d'émotion et de terreur; les pleurs coulent, les sanglots éclatent; et, quand il a cessé de parler, la foule convertie se précipite vers les tribunaux de la pénitence.

Ce modèle de l'éloquence populaire savait aussi prendre le ton le plus noble, sil'on en juge seulement d'aprèsl'exorde, rapporté par Maury, d'un sermon qu'il prêcha dans l'église de Saint-Sulpice, en 175i. Son auditoire était composé de plusieurs évoques, de personnages décorés, d'une foule innombrable d'ecclésiastiques :

« A la vue d'un auditoire si nouveau pour moi, il semble, mes frères, que je ne devrais ouvrir la bouche que pour vous demander grâce en faveur d'un pauvre missionnaire dépourvu de tous les talents que vous exigez quand on vient vous parler de votre salut, etc. »

Un autre religieux, le P. Beauregard (1731-1804), est célèbre par un sermon inspiré, prophétique, où, de la chaire de Notre-Dame, il annonça clairement à tous la révolution qui devait, treize ans plus tard, éclater sur la France.

On a retenu ce passage étonnant :

« Oui, Seigneur! vos temples seront dépouillés et détruits, vos fêtes abolies, votre nom blasphémé, votre culte proscrit! Aux saints cantiques qui faisaient retentir les voûtes sacrées en votre honneur succèdent des chants lubriques et profanes! Et toi, divinité infâme du paganisme, impudique Vénus, tu >ien3 ici même prendre audacieusement la place du Dieu vivant, t'asseoir sur le trône du Saint des saints, et recevoir l'encens coupable de tes nouveaux adorateurs. »

Cet ancien jésuite ne manquait aucune occasion de déployer en chaire la hardiesse évangélique. Paris accablait d'honneurs inouïs Voltaire qui venait d'y revenir pour mourir de la joie de son triomphe. Le P. Beauregard, prêchant devant le roi, déplora éloquemment « la gloire dont on affectait de couvrir le chef audacieux d'une secte impie^

* Délassem. de l'homme sensible, 2' année, 1" partie, p. 23.

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