THOMAS
Ce genre d'éloquence fut de jour en jour plus goûté. D'Alembert écrivait à Voltaire :
n Vous croyez donc qu'on ne vend que cent exemplaires d'un discours de l'Académie ; détrompez-vous : ces sortes d'ouvrages sont plus achetés que vous ne pensez ; tous les prédicateurs, avocats, et autres gens de la ville et de la province qui font métier de paroles, se jettent à corps perdu sur cette marchandise '. »
On recherchait aussi avidement les discours couronnés dans les concours académiques, surtout depuis qu'on ne proposait plus que des sujets historiques.
Pendant près d'un siècle l'Académie française avait donné pour sujet du prix d'éloquence des questions de morale. Le texte était tiré de l'Ecriture sainte, et l'orateur était obligé de terminer le discours par une Prière à Dieu. Ces questions étaient souvent communes et rebattues, et elles se trouvèrent enfin comme épuisées. Alors on les remplaça par l'éloge des grands hommes qui avaient honoré la nation et souvent l'humanité tout entière, genre qui a bien aussi son grave inconvénient, en ce qu'il oblige à taire une partie de la vérité et permet d'exagérer l'autre.
Ce fut surtout d'Alembert qui fit substituer les Éloges historiques aux amplifications morales et religieuses qu'on proposait depuis si longtemps pour sujet du prix académique. Bientôt toutes les Académies suivirent l'exemple de l'Académie française. L'éloge de Descartes avait été proposé à Paris, celui de P. Corneille fut proposé à Rouen, celui de Duquesne à Marseille, celui de Henri IV à la Rochelle, celui de Leihnilz à Berlin.
Cette institution fit diriger les études vers l'art oratoire, et les concurrents aux prix acacémiques devinrent chaque jour plus nombreux. L'orateur le plus distingué qu'aient entendu les académies au dixhuitième siècle, c'est Thomas (1732-178o), dont on citera longtemps VÉloge de Marc-Aiiréle, la péroraison de VÈloge de Duguay-Trouin, la dernière partie de VÉloge de Descartes, et VÉloge du Dauphin, malgré sa disproportion avec le sujet : le récit de la mort du fils de Louis XV est simple, vrai et touchant.
VÉloge de Marc-Aiirèle se distingue de tous les autres par sa forme dramatique. L'orateur met l'éloge de l'empereur dans la bouche du peuple romain rassemblé autour de sa tombe, dans celle des peuples sujets non moins sensibles à sa perte, dans celle du philosophe stoïcien Apollonius, précepteur de Marc-Aurèle, et témoin de toutes les actions de sa vie. Cette espèce de drame oratoire eut, à l'époque, un immense succès, et on le lit encore avec émotion.
Le panégyriste de Sully, de Descartes, de Duguày-Trouin, de Marc- Aurèle, mit le comble à ses succès oratoires en publiant son Essai sur
1 Lettre de d'Alenib. à Volt., 26 janv. 1TG7.