‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 16 sur 196 · FREDERIC II · texte numérisé non relu

FREDERIC II

représente avec une verve comique et vengeresse le roi George II à la bataille de Detlingen ;

« Le roi d'Angleterre demeura, pendant toute la bataille, à pied, devant son bataillon hanovrien, le pied gauche en arrière, l'épée à la main et le bras étendu à peu près dans l'attitude où se mettent les maîtres d'armes pour pousser la quarte; il donna des preuves de valeur, mais aucun ordre relatif à la bataille. »

En exposant les divers intérêts engagés dans la querelle, en démêlant les intrigues qui ont décidé la tournure des événements, en peignant les acteurs de ces grands drames, souverains, ministres, diplomates, Frédéric profite largement de la liberté que lui donne sa position ; l'écrivain-roi juge du haut de sa grandeur les choses et les hommes, sans épargner môme ceux qui sont revêtus du caractère le plus vénéré. Il croit ne devoir nullement déguiser son mépris pour « des imbéciles revêtus de la pourpre, des charlatans couverts de la tiare, et des rois subalternes, appelés ministres, dont bien peu méritent un nom dans les annales ». Par compensation, il rend loyalement hommage aux «talents distribués par la nature», sans égard aux « généalogistes », et, sévère à l'excès pour lui-même, il prodigue les plus chauds éloges aux exploits de ses lieutenants, au dévouement héroïque de ses soldats.

Il ne se flatte pas davantage dans l'Histoire de la guêtre de Sept ans, et il y loue, avec le même enthousiasme de reconnaissance et le même sentiment de patriotisme prussien, ses soldats et ses capitaines, Zeidlitz, Wedel, Ziethen, Fouqué, Winterfelt, et beaucoup d'autres ; car tous les bons officiers du temps étaient dans le parti de Frédéric.

DansV Histoire delà guene de Sepians,le royal auteur a eu deux objets: le premier, de prouver à la postérité qu'il n'a pas dépendu de lui d'éviter cette guerre, et que l'honneur et le bien de l'État ne lui permettaient pas d'accepter la paix à d'autres conditions que celles ofi elle a été conclue ; le second, de détailler avec clarté et précision toutes les opérations militaires, en s'appliquant particulièrement à bien faire connaître toutes les situations avantageuses et défavorables qui se trouvent dans les provinces et dans les royaumes où la guerre sera portée aussi souvent que la maison de Brandebourg aura des démêlés avec celle d'Autriche.

Ce qui rend particulièrement attachante la lecture de cette histoire, c'est la relation des grandes batailles, comme celles de Kollin, de Torgau, de Leuthen, de Rosbach. On ne peut être plus intéressant, tout en demeurant simple. Comme César, Frédéric parle toujours à la troisième personne de ce qui le regarde ; comme l'auteur des Commentaires, il sait aussi écarter tous les détails inutiles.

Dans ses diverses compositions historiques, Frédéric montre généralement de l'imparliablé. On sent qu'il aime la vérité et qu'il tient à la faire connaître. Envoyant à Voltaire Y avant-propos de ses Mémoires,

qui ne doivent paraître « qu'après sa mort et celle de ses contemporains », il déclare que son ouvrage « est écrit en toute vériti';, et qu'il ne s'est éloigné en quoi que ce soit de la fidélité qu'un historien doit mettre dans ses récits ' ».

Quelques années plus tard, il mande au môme, en caractérisant ses écrits historiques :

« L'ouvrage qui m'occupe n'est point dans le genre de mémoires ni de commentaires; mon personnel n'y entre pour rien. C'est une fatuité en tout lionnnc de se croire un être assez remarquable pour que tout l'univers soit informé du détail de ce qui concerne sou individu. Je peins en grand le bouleversement de lEurope; je nie suiis appliqué à crayonner les ridicules et les contradictions que l'on peut remarquer dans la conduite de ceux qui la gouvernent. J'ai rendu le précis des négociations les plus importantes, des faits de guerre les plus remarquables ; et j'ai assaisonné ces récits de réflexions sur les causes des événements et sur les différents effets qu'une même chose produit quand elle arrive dans d'autres temps, ou chez différentes nations. Les détails de guerre que vous dédaignez sont sans doute ces longs journaux qui contiennent l'ennuyeuse énumération de cent minuties, et vous avez raison sur ce sujet; cependant il faut distinguer la matière de l'inhabileté de ceux qui la traitent pour la plupait du temps... Je suis du sentiment que de grands faits de guerre écrits avec concision et vérité, qui développent les raisons qu'un chef d'armée a eues en se décidant, et qui exposent pour ainsi dire l'âme de ses opérations; je crois, je le répète, que de pareils mémoires doivent servir d'instruction à tous ceux qui font profession des armes 2. »

Après les travaux purement historiques de Frédéric II, il ne faut pas oublier un ouvrage plein d'aperçus larges et de vues généreuses, qu'il composa en 1736, à peine âgé de vingt-cinq ans, les Considérations sur l'élat présent du corps politique de l'Europe. Il faut y joindre aussi sa correspondance, en particulier sa correspondance avec Voltaire, qui embrasse une période de quarante-deux atis (8 août 1 736-1 «■" avril! 778), et celle avec d'Alembert. Généralement écrite d'un style supérieur, elle est pleine de faits curieux. Souvent elle soutient avantageusement la comparaison avec celle de Voltaire qui, préoccupé da désir de flatter ce roi et de la crainte de lui déplaire, n'est pas toujours égal à lui-même dans ses lettres à Frédéric. II faut encore lire les Éloges, en particulier ceux du général Goltz, du général de Stille, du prince Henri de Prusse, et quelques portraits de personnages célèbres disséminés dans les Œuvres. Tel est ce Portrait de M. de Voltaire :

a La taille de M. de Voltaire esc très mince, moyenne plutôt que grande. Avec une constitution échauffée et atrabilaire, et un visage décharné, il a un regard ardent et pénétrant, des yeux vifs et malins. Ses actions, parfois absurdes par vivacité, paraissent animées du même feu que ses ouvrages. Semblable à un météore qui se présente et s'éclipse incessamment devant nos yeux, il nous éblouit par son lustre. Un homme d'une pareille constitution ne

1 Lettre de Frédéric à Voltaire, du G avril 1743.

2 Lettre du 22 février 1747.

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