‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 150 sur 196 · LE NORMAND, AUBRY, LOYSEAU DE MAULÉON · texte numérisé non relu

LE NORMAND, AUBRY, LOYSEAU DE MAULÉON

le regardaient comme dangereux; le second précédé au barreau par cette réputation d'honnête homme, qui est la plus forte recommandation d'une cause, et peut-être la première éloquence d'un orateur *. »

Le style de Gochin, habituellement noble, fort et harmonieux*, s'élève et s'anime dans les grandes causes. Toujours il demeure pur et môme élégant, dans ses mémoires et ses consultations comme dans ses plaidoyers.

Cochin n'est pas seulement un grand avocat, c'est un profond jurisconsulte. 11 excelle à exposer les principes du droit ^, à discuter et approfondir l'esprit des lois. Grâce à ce double mérite, il eut l'honneur de faire reconnaître par les tribunaux des principes qui furent ensuite adoptés comme articles de nos lois civiles.

Les causes habituelles de cet illustre avocat sont des causes civiles; un grand nombre roulent sur des questions de juridiction ecclésiastique ou de privilèges féodaux, ou sur des questions d'état, c'est-à-dire de filiation. C'est donc surtout les hommes de l'art qu'elles doivent intéresser. Elles seront cependant un objet d'étude fort utile pour tous ceux qui désireront apprendre à raisonner avec exactitude, à composer avec sagesse, et à parler une langue correcte, saine et noble.

Le Normand (1G87-1745) avait une éloquence moins austère, moins sobre et moins serrée que celle de Gochin. 11 paraît s'être formé principalement sur le modèle de Gicéron. Il se plaisait dans les développements, et aimait à accabler ses adversaires de la multitude de ses inépuisables arguments.

AuBRY (né sur la fin du dix- septième siècle, mort en 1739), que Barbier appelle le « premier de nos avocats plaidants * », fut le digne émule de Gochin et de Le Normand. Ses consultations, ses mémoires, ses plaidoyers, disséminés dans différents recueils, se distinguent par une logique serrée et par une fine ironie.

LoYSEAu DE Madléon (1728-1771), avocat peu foncé sur la jurisprudence, mais d'une brillante imagination, contribua beaucoup à donner au styl^ du barreau un caractère nouveau, à le rendre plus orné, plus intéressant, plus pathétique. La tournure un peu romanesque de son esprit le porta à soigner particulièrement la narration des faits et le développement des circonstances capables d'attacher et d'émouvoir. Possesseur d'une grande fortune et doué d'un généreux désintéres-

1 Élém. de litt., art. Judiciaire.

* Voir en particulier la cause portée au grand conseil, pour les religieuses de Maubuisson, contre dame Charlotte Joubert de Ghâteaumorand, abbesse de la même abbaye; l'instance pour dame de Mézières, réponse, le plaidoyer Bourgelat, etc.

3 Voir comme exemple la Cause pour M. de BoudeviUe.

* Journ. hist. de Barbier, ']\n\\. 1723.

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sèment, il ne voulut jamais plaider que des causes choisies et dont l'importance pouvait faire valoir son talent et lui procurer de la gloire. La défense de M'^« Alliot, celle de Valdahon, celle de Savary et Laîné, et surtout la défense de la famille Calas, lui firent une grande réputation ; et il la mérita par le scrupule et la patience avec lesquels il étudiait toutes ses causes.

Le fief de Mauléon était proche de l'ermitage où Jean-Jacques Rousseau s'était retiré. Loyseau eut ainsi l'occasion de se lier avec le célèbre philosophe qui apprécia son mérite naissant, devint son ami et son maître, encouragea ses travaux et les dirigea par ses conseils. Rousseau a dit de Mauléon, dans ses Confessions :

« Je lui prédis que s'il se rendait sévère sur le choix des causes, et qu'il ne fût jamais que le défenseur de la justice et de la vertu, son génie, élevé par ee sentiment sublime, égalerait celui des plus grands orateurs. Il a suivi mon conseil, et il en a senti l'effet. Sa défense de M. de Portes est digne de Démosthène. m

Les leçons et les conseils de Rousseau durent être utiles à Mauléon ; mais aussi le jeune avocat adopta plus d'un défaut de son maître. Le pathos et la déclamation à la Jean-Jacques lui sont familiers. Il dit dans le Mémoire pour la famille Calas, où d'ailleurs il a rencontré des traits d'un pathétique touchant :

« Que si, dans ces précieux moments, le vieux Calas eût retrouvé ses pensées et sa voix, et qu'armé de cette intiépide fierté, qui rend rinnocence formidable au milieu même de ses fers, il leur eût adressé ces cris puissants de la nature : Que méditez-vous, ô mes juges ? qu'allez-vous faire ? Étes-vous des pères, des magistrats, des hommes? Celui dont vous cherchez le meurtrier était mon fils, et ce titre ne m'a point défendu dans vos cœurs ! etc. »

Et dans le Mémoire pour 5P'^ Alliot :

n Ah 1 si dans ce moment où la Ralde envoyait des archers saisir sa mère dans sa patrie, quelque rayon de la lumière qui doit éclairer l'esprit de cet enfant se fût développé d'avance : « Que fais-tu, traître? se fût-il écrié; que t'ai-je fait pour me rendre parricide dès mon berceau ? Quand tu jurais de me défendre, quand tu levais la main devant tes juges, c'était doac pour t'acquérir le droit d'armer la mienne contre ma propre mère ? Et pourquoi te sers-tu de mon bras ? Va, je le sais ; c'est que les traits que tu me fais , lui lancer rejaillissent sur moi : et tu veux me perdre avec elle, etc. »

On voit que le genre Jean-Jacques, qualités et défauts, domine dans les mémoires de Loyseau. Nous citerons encore le passage suivant du Mémoire pour M^^^ Alliot, afin qu'on puisse juger de la sorte d'éloquence qui prévalait alors.

« Ici commence un autre ordre de faits, qui vont donner à cette cause une face toute nouvelle. La haine a, jusqu'ici, empoisonné les jours de la demoiselle Alliot : exposons actuellement les malheurs qui lui furent causés par l'amour.

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