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ceux qui suivirent le Discours dans la cause d'une femme protestante n'a la pureté de goût qui distingue souvent ce beau et touchant plaidoyer. Le style de Servan a de la netteté, de la finesse, de la force, mais sans grâce, sans abandon ni simplicité. Son éloquence est tendue, son éclat factice, et c'est par une bizarre recherche de figures qu'il frappe limaginalion. Il a quelquefois de la chaleur et même de l'entraînement, mais il gâte ses meilleurs mouvements par la prétention à l'effet. Aussi l'avocat général de Grenoble, qui passait de son temps pour un orateur de la première volée, ne doit-il être regardé que comme un de ces écrivains de décadence dont les défauts couvrent les qualités.
"TiÊrbier (i72b-1778) donna une plus grande importance qu'on ne l'avait encore fait à la défense particulière, et s'acquit, par ses brillantes et pathétiques improvisations, une renommée assez grande pour que Bachaumont l'ait appelé le Cicéron français ^ Un autre témoin des succès oratoires de Gerbier, Boissy-d'Anglas, le proclame « le plus grand orateur sans contredit qu'ait produit le barreau moderne ».
« Son âme, dit le môme auteur, s'embrasait d'un feu subit à l'aspect d'un nombreux auditoire, et, semblable à la pythie, c'était là qu'il recevait le dieu. Son talent, froid dans la solitude et dans le silence du cabinet, acquérait une force irrésistible de tout ce qui l'environnait à l'audience, et son triomphe était certain. Les moyens se présentaient en foule à son esprit, s'y classaient avec ordre, méthode et clarté; ses idées s'y multipliaient avec abondance; les expressions les plus heureuses et les tournures les plus éloquentes lui étaient tellement familières, et lui échappaient si naturellement, qu'on était presque tenté d'en faire honneur à sa mémoire; il avait toutes les parties de l'orateur; la nature lui avait prodigué tous ses bienfaits, et il avait ensuite porté l'art au plus haut point de perfection.
« Son ton était persuasif, mais ferme et plein de dignité, élevé sans emphase, simple avec noblesse; son élocution était vive et brillante, son style rapide et animé ; sa diction pure et facile. Il tempérait la sécheresse de la discussion par la grâce et la variété de son débit et la séduction de son langage. Ses pensées éiaient toujours justes, souvent profondes, quelquefois fines et délicates ; il maniait avec un très grand bonheur l'arme de la plaisanterie, mais jamais le goût le plus pur ne pouvait en être blessé. Il avait de l'onction et du pathétique, du sentiment et de la chaleur ; ses mouvements oratoii-es avaient de la force, de l'éclat et de l'entraînement ; ses raisonnements étaient clairs et précis, jamais captieux ni embarrassés ; sa discussion était pressante et serrée ; il reproduisait sous mille formes différentes le même argument; il semblait le multiplier, et il ne l'abandonnait qu'après en avoir pénétré ses auditeurs, et s'être assuré de son effet. Il n'attachait de l'importance qu'aux grandes choses, ou à celles que son art savait rendre telles; il dédaignait les petites, ou il n'en parlait qu'avec simplicité : il savait assortir son ton et son style aux choses qu'il avait h dire, et tout, jusques au son de sa voix, était en harmonie avec elles.
a Personne n'a porté aussi loin que lui le talent d'émouvoir à propos, soit
1 Lettres sur le S:ilon, 1767, lettre III.
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pour couvrir le côté faible de sa cause, soit pour en faire mieux ressortir la principale raison. Il attaquait et se défendait avec la même supériorité, mais il excellait dans la réplique. Il prévoyait toutes les objections qu'on pouvait lui faire, et il les combattait d'avance avec un tel avantage qu'il n'était plus possible de les reproduire ; souvent, par un art qui n'était qu'à lui, il se les appropriait, et en faisait un des principaux moyens de sa cause.
a II s'attachait d'abord à convaincre, il songeait ensuite à persuader; et il semblait alors ne le faire qu'avec bienveillance pour l'auditoire, et pour lui rendre moins pénible la conviction qu'il lui arrachait.
( Je n'oublierai jamais la vive et profonde impression qu'il produisit sur moi, lorsque je l'entendis pour la première fois ; je crus être transporté en Grèce et entendre Démosthène; c'est avec cet orateur en effet qu'il avait le plus de rapport; ses plaidoyers étaient pleins d'idées, et son éloquence était celle des choses, bien plus encore que celle de l'expression, quoique son expression fût admirable'. »
Les plaidoyers les plus célèbres de Gerbier sont ceux qu'il prononça contre les jésuites Lavalette et de Sacy, dans l'affaire de Gouffre et de Lyonet. Dans cette grande attaque contre la fameuse Société dont une catastrophe commerciale allait précipiter la ruine, il fut certes éloquent, mais partial et passionné comme l'avaient été autrefois les Arnauld et les Pasquier.
LiNGUET (1736-1793), célèbre par ses querelles avec Gerbier et avec tout le corps des avocats, cultiva les lettres et la jurisprudence, réunit les qualités d'auteur et d'avocat. Dans ces deux carrières, il montra des talents, de la vigueur d'esprit, une grande richesse d'idées, une facilité de produire qui lui permettait d"opposer avec une rare promptitude discours à discours, brochure à brochure, livre à livre- Il fut redoutable par la fougue de son éloquence, par la vigueur de sa dialectique, par sa présence d'esprit, par sa plaisanterie amère, et, comme le reconnaissait Voltaire, il « avait quelquefois la serre assez forte*. » Sa langue n'était pas toujours pure, ni son goût irréprochable, il recherchait le luxe des faux brillants, il prodiguait les métaphores excessives et incohérentes; mais il avait du coloris dans le style, de la chaleur, de la richesse dans lïmagination, de la véhémence dans la diction.
Quand Linguet plaida pour la première fois, il avait près de trente ans, et était déjà connu par plusieurs ouvrages de littérature et p£ir divers écrits polémiques. Dès sa première cause il osa se mesurer d'égal à égal avec le célèbre Gerbier qui, peut-être, ne lui pardonna pas sa témérité '. Il paraissait au barreau « fanatique de la noblesse de sa profession ; ivre de cet enthousiasme dont la candeur de la jeunesse est susceptible ; plein de la lecture des Cicéron et des Démos-
1 Boissy-d'Anglas, les Études litt. et poét. d'un vieillard, t. IV, p. 386-389. * Lettre de Volt, à d'Alemb., 23 déc. 1768, à propos de la réponse de Linguet aux docteurs modernes.
^ Voir Linguet, Appel à la postérité, 1779, p. 201.