‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 155 sur 196 · LINGUET · texte numérisé non relu

LINGUET

thène; enflammé par le souvenir de leurs succès; rempli d'une vive émulation par l'idée de la gloire attachée à la carrière qu'ils ont parcourue*. » il obtint presque aussitôt une grande célébrité par le nombre des causes qu'il plaida et par le succès qu'il eut dans la plupart. Il attira principalement l'attention sur lui en se chargeant de la défense de causes qui étaient des affaires de parti. Il plaida avec éclat pour le duc d'Aiguillon et ensuite contre lui afin d'obtenir son salaire. 11 montra beaucoup d'art oratoire dans la défense du comte de Morangiés.

Linguct fit encore preuve d'un remarquable talent dans le Mémoire pour le marquis de Gouy contre la marquise de Gouy. L'avocat y repousse une demande en séparation avec une grande habileté de raisonnement et un ton parfait de convenance. 11 avait présenté la cause du marquis de Gouy comme tenant à l'honnêteté publique, à l'ordre commun des famiUes, au repos général de la société, et les tribunaux prononcèrent suivant ses conclusions. Cette cause est assez bien écrite pour qu'on la lise encore avec intérêt.

Ses collègues, animés par un peu de jalousie et impatientés des éclats de son humeur satirique, le firent rayer du tableau de son ordre. Ils déclarèrent que cette exclusion était nécessitée parles écarts multipliés de cet homme qui s'était fait un principe de n'en reconnaître aucun, qui avait attaqué dans ses écrits le droit naturel, celui des gouvernements, le droit public du royaume, le droit ecclésiastique et les lois civiles; qui, dans les défenses des parties, avait violé les règles de la modération, de la décence; qui, non content d'attaquer la loi fondamentale du royaume, en avait calomnié les gardiens et les dépositaires ^.

Linguet ne pouvait garder le silence après l'affront de cette radiation. Il se plaignit d'abord avec la fierté d'un homme innocent qu'on opprime, et que l'injustice révolterait quand même elle ne frapperait pas sur lui. Il se gagna le plus grand nombre des esprits par ce ton convenable et décent, mais se les aliéna bientôt en se laissant emporter aux transports de la colère et de la fureur ; il sembla légitimer l'acharnement de ses persécuteurs.

Dès lors sa vie ne fut plus qu'une guerre perpétuelle, dans laquelle il se fit partout une réputation de méchanceté ^ et de singularité.

Linguet fut assurément un esprit bizarre. Suivant la remarque de Voltaire, il affectait de n'être en rien de l'avis de personne *. Il se plai-

* Appel à la postérité, p. 168.

2 Extrait des registres du parlement, du 4 fév. 1775.

' Le prince de Ligne a ainsi caractérisé Linguet : « C'était un homme de beaucoup d'esprit, grand sophiste, bon rhéteur, mauvais avocat et méchant homme. » {Mélanges, t. XXVII, p. 10. Sur la Correspond, de la Harpe, etc., t. I, p. 203.)

* Voir Lett. inéd. de Volt., lelt. à M. Tabareau, 24 oct. 1770. Suppléra., t. I, p. 576.

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