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sait à soutenir les opinions les plus étrangement paradoxales. Il traitait Cicéron comme le dernier des hommes, il dénigrait Tacite. Il attaquait' sans mesure non seulement les économistes et les encyclopédistes, mais l'auteur de VEsprit des lois. Apologiste de Tibère et de Néron, il contestait la gloire de Titus. En voulant contredire les idées favorites de son siècle, il se fit le détracteur de tous les gouvernements libres, nommément de celui de la Grande-Bretagne, et le panégyriste du despotisme asiatique. Il osa, dans la Théorie des lois, avancer que le despotisme était le gouvernement le plus favorable et le plus naturel. C'est pourquoi Mirabeau a flétri « M. Linguet, avocat des .Néron, des sultans et des visirs^ ».
Cet esprit pétri de contradiction finit par épouser les opinions révolutionnaires les plus outrées, et, pour dernière singularité, il périt victime d'un mouvement de générosité royaliste. On trouva dans ses papiers, pendant la terreur, la copie d'une lettre qu'il avait écrite à Louis XVI pour s'associer à ses défenseurs. Il fut conduit àTéchafaud, le 27 juin 1794, un mois précisément avant l'exécution de Robespierre. Linguet expia, par le courage avec lequel il sut mourir, les torts de -a vie.
Target (1733-1807) fit aussi briller de grands talents au barreau. Bien différent de Linguet, il ne s'emportait jamais, dans ses discours, à l'invective et à l'injure. Dans plusieurs causes, dans celle de Beresford, Anglais venu en France pour réclamer son épouse que lui avait enlevée sa mère, prétextant l'illégalité du mariage, et à la réclamation duquel on n'avait répondu qu'en le plongeant dans les cachots de la Bastille; dans la cause de M. Damade, mutilé par des officiers, sur son refus de se battre contre eux, il fit preuve d'une éloquence élevée et pathétique, produisit beaucoup d'effet et excita un profond attendrissement. Non seulement son éloculion abondante et facile avait de l'éclat, mais il savait agrandir son sujet en l'associant à des principes de droit public ou à de hautes pensées d'administration et de politique, •et le relever par de larges aperçus et par des idées de réforme et de redressement d'abus. A ces grandes qualités il joignit malheureusement plusieurs des défauts de l'époque. Target aussi donnait quelquefois dans une ridicule emphase ; comme Loyseau de Mauléon, pour embellir sa matière, il se lançait dans des digressions étrangères à la cause qu'il défendait, et devenait diffus et prolixe. Son style, généralement périodique et nombreux dans ses premiers 3Iéffio/?'es, est souvent obscur et embarrassé dans les derniers; sa marche est devenue lourde et traînante, et ses idées communes.
Depuis la mort de Patru, et celle de Barbier d'Aucour, qui ne survécut que peu d'années au premier, aucun avocat n'était parvenu aux Jionneurs académiques; l'ordre des avocats avait même arrêté, dans
1 Essai sur le despotisme, 2* édit., p. 237.
Prosateurs du xviu' siixLn. :J5
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une de ses assemblées, qu'il ne convenait point à la sévérité de leur ministère daspirer à une distinction qu'on ne pouvait plus obtenir sans l'avoir sollicitée. La grande considération dont jouissait Target, surtout pour la ferme conduite qu'il avait tenue lors de la destruction du parlement en 1771, engagea l'Académie, en 1783, à lui ouvrir ses portes. En venant s'asseoir au fauteuil laissé vacant par la mort de M. d'Arnaud, Target, qui n'avait jamais publié que ses Mémoires, eut la modestie de reporter sur son ordre l'honneur qui lui était accordé :
« Vous avez pensé, Messieurs, dit-il, que le temps est venu où les récompenses préparées pour les lettres doivent enlrer dans tous les états qui ne leur sont pas étrangers; c'est le barreau français que vous avez voulu adopter, en y laissant tomber presque au liasard u:i rayon de votre gloire; aussi ne m'avez-vous pas demandé des titres littéraires, je n'en possédais aucun, et si j'avais pu vous en offrir, j'aurais été moins propre à faire sentir l'intention de votre choix. »
Député aux États généraux par la ville de Paris, en 1789, il y parla fréquennnent comme défenseur du tiers état ; mais, recherché, prolixe et ennuyeux, il ne soutint pas sa réputation. Apres la clôture de l'Assemblée constituante, il se renferma dans le silence : il en sortit pour déshonorer son caractère en apprenant à la France que le républicain T'/r^yet se refusait à l'honneur que Louis XVI lui avait fait de le choisir pour l'un de ses défenseurs.
Tronchet (1726- 1800), que Mirabeau appelait le iVes^o?" de l'aristocratie y moins orateur que Target, fut un plus profond jurisconsulte. Il avait un vaste savoir, possédait tous les détails de la jurisprudence, et en appliquaitles principes avec une habileté consommée. Sa logique était pressante, son élocution claire et facile, un peu verbiageuse. Les mémoires de Tronchet sont oubliés, mais on se souviendra longtemps qu'il se montra plus courageux que Target, et fut l'un des défenseurs de Louis XVI.
PoRTALis (1746-1807), autre jurisconsulte, fut encore l'un des membres éminents du barreau pendant la période révolutionnaire. 11 s était d'abord signalé au parlement d'Aix en défendant avec succès, dans un procès de séparation. M™"^ de Mirabeau contre son mari plaidant pour lui-même. Après un long silence, il fit entendre sa voix en faveur des principes d'ordre au conseil des Anciens, dont il avait été nommé membre quand déj i il touchait à la vieillesse.
c II se faisait écouter avec plaisir et avec une attention respectueuse de ceux mêmes qu'il combattait, dit l'un des historiens du Directoire exécutif. On goûtait auprès de lui le charme continu d'une improvisation correcte, ingénieuse, et qui, bien qu'assez abondante, n'offrait jamais rien de stérile pour la pensée. Sa prodigieuse mémoire ornait tous les autres dons de son esprit. Avait-il entendu une seule fois le texte d'une loi longue, compliquée, aride, il
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pouvait en répéter plusieurs articles sans la plus légère altération. Mais il était sans aptitude comme sans prétention pour le rôle de chef de parti. Monarchique par sentiment et par méditation, il n'aurait pas fait les frais d'une révolution nouvelle pour rétablir la monarchie*. »
Lally-Tolendal^ (1750-1830) s'est fait un nom des plus honorables parmi les avocats français par ses plaidoiries pour la réhabilitation de son père, le général Lally, gouverneur de IJnde, que la haine et la prévention avaient fait condamner à l'échafaud, sans qu'il eût été possible d'articuler contre lui aucun fait capital. Gomme autrefois en Angleterre, pour condamner à mort l'archevêque de Cantorbéry Laud, dont tout le crime était son attachement à Charles P"", on n'avait pas craint, pour perdre Lally, de soutenir ce principe révoltant, que « la réunion de plusieurs faits dont aucun n'est capital peut former un crime. »
Nous ne pouvons pas entrer ici dans l'analyse des célèbres mémoires de Lally-Tolendal. Nous nous contenterons, par une ou deux citations, de donner quelque idée de la manière de l'orateur.
Dans son Mémoire au Conseil d'État, il expose ainsi l'objet qu'il se propose :
« Il est temps d'entrer en matière. J'ai payé l'hommage que je devais à la reconnaissance. J'ai tracé le récit que je devais à la vérité. J'ai écarté les objections que je pouvais attendre de l'injustice et de la mauvaise foi. J'ai prouvé mes droits, j'ai établi ma qualité. J'ai parlé de moi une seule fois pour n'en plus jamais parler. Soyons désormais tout entier à la justification d'un père.
« Prccvons qu'il n'a pas été coupable.
« Prouvons qu'eût-il été le plus coupable des hommes, il a été mal jugé.
a Prouvons que, d'après l'état du procès, il ne pouvait pas être bien jugé.
a Au reste, quel que soit mon désir de ne pas m'écarter de l'ordre que je me prescris ici, et de classer exactement, sous ces trois propositions, tout C€ qui appartient à chacune d'elles, peut-être m'arrivera t-il plus d'une fois d'interrompre cet ordre. Peut-être confondrai-je plus d'une fois l'homme condamné injustement, l'homme condamné illégalement, l'homme condamné incompétemment. Mais dans le procès que je vais examiner, il est tant de partie» qui offrent ce triple caractère ! et d'ailleurs, comment ne pardonnerait-on pas quelque confusion dans l'immensité d'un travail qui doit, à chaque minute, porter le trouble et l'égarement dans mon âme? On pourra encore y rencontrer des longueurs, des répétitions, je ne m'en défends pas. Il en sera d'inévitables ; il en sera même de nécessaires. Mais, dans tous les cas, ceux qui voudront connaître la vérité, ceux qui voudront protéger l'innocence, me liront, et je n'écris pas pour les autres, u
L'argumentation de Lally est forte, pressée, entraînante; il môle très heureusement le pathétique au raisonnement. Après avoir raconté
* Ch. Lacretelle, Hist. du Directoire, 1. V.
* 1! fut connu successivement sous le nom de Trophime, de Valcourt, de Tolendal, et ne recourra son nom de Lally qu'après avoir prouvé la légitimité de sa naissance.
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toutes les injustices et les cruautés dont son père avait été l'objet, il ajoute :
u Et moi, car il faut bien parler de mes maux personnels, puisque ces maux, puisque les seuls adoucissements qu'ils aient reçus font partie de mes droits et même de mes preuves! Et moi, seconde victime, pas plus innocente que la première, il est vrai, mais peut-être plus à plaindre, parce qu'à tous mes autres supplices a été ajoué le supplice de vivre, quel tableau, grand Dieu! à offrir, ([ue celui de ma destinée !
« Condamné, pendant mes premières années, à m'ignorer moi-même, jusqu'à l'instant fixé par la prudence de mes parents; à peine sorti de la plus tendre enfance, je désirais, je cherchais, j'appelais les auteurs de mes jours, tandis que ma mère expirait dans une terre étrangère, et que mon père était jeté dans une prison cruelle. Instruit de mon sort, lorsqu'il m'importait le plus de l'ignorer, je n'ai appris le nom de ma mère que plus de quatre ans après l'avoir perdue; je n'ai appris celui de mon père qu'un jour, un seul jour avant de le perdre. J ai couru pour lui porter mon premier hommage et mon éternel adieu, pour lui faire entendre du moins la voix d'un fils parmi les cris de ses bourreaux, pour l'emLrasser du moins sur l'échafaud où il allait périr, et peutêtre aurais-je eu le bonheur d'y périr avec lui : j'ai couru vainement; on avait craint la clémence ou plutôt la justice du souverain ; on avait hâté l'instant du supplice ; je n'ai plus trouvé mon père, je n'ai vu que la trace de son sang. Aussitôt j'ai été atteint des éclats de la foudre, que l'erreur et le crime venaient de lancer sur cet innocent. Mon existence a été impitoyablement attaquée quoique irrévocablement scellée. Les titres les plus sacrés qui déposent de l'état des citoyens ont été calomniés ou ensevelis, parce qu'ils renfermaient un nom qu'on voulait proicrire ou qu'on n'osait avouer; et je me suis vu, pendant quelques instants seul dans la nature, déjà hai par le crime qui tremblait d'être dévoilé, méconnu par la politique qui craignait de déplaire, oublié même, abandonné par l'amitié, qui ne songeait qu'à pleurer, ou qui, en pensant à moi, ne faisait que répandre quelques larmes de plus ; objet d'horreur, d'effroi, d'indifférence ou de pitié 1... »
Le dévouement filial et l'éloquence de Lally-Tolendal méritaient un complet succès. U lobtint après des efforts répétés, et sa gloire se répandit dans toute l'Europe. Elle s'accrut encore quand, plus tard, il écrivit pour la défense du plus noble des infortunés, de Louis XVI. La péroraison de ce discours est aussi touchante qu'admirablement conçue i.
Lamoigxon de Malesherbes (1721-1793), magistrat protecteur des lettres qu'il cultivait avec intelligence^, mérite une mention à la suite des orateurs du barreau pour les célèbres remontrances qu'il prononça à partir de 1730, en qualité de président de la Cour des Aides, et qui rappelèrent aux contemporains les discours de d'Aguesseau et de d'Hé-
1 Voir aussi sa Défense des étnigj-éi français, publiée à Londres, en janvier 1797. Dans ce plaidoyer la langue et le goût sont souvent violés, mais il y a des traits d'éloquence.
- Malesherbes fut reçu à l'Académie des sciences en 1750, à l'Académie des belles-lettres en 1759, et à l'Académie française en 1773.