‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 157 sur 196 · LAMOIGNON DE MALESHERBES · texte numérisé non relu

LAMOIGNON DE MALESHERBES

ricourt. Pendant vingt-cinq ans qu'il remplit cette place, c'est-à-dire jusqu'à la suppression de la Cour des Aides en 1771, il s'opposa avec vigueur à la création des impôts désastreux et à l'avidilé des financiers. Les remontrances qu'il présenta au roi pour le soulagement des peuples ont été recueillies dans les procès-verbaux de la Cour des Aides, et forment un des plus beaux monuments de l'éloquence insinuante et tempérée.

On doit encore citer comme des modèles d'une éloquence simple et touchante les discours que Malesherbes prononça à l'occasion du rétablissement de l'ancienne magistrature.

Mais le titre immortel de Malesherbes, c'est sa défense de l'infortuné roi dont il avait été deux fois le ministre trop peu écouté. Malesherbes, qui avait toujours eu un goût extrême pour l'agriculture et pour l'histoire naturelle, passait paisiblement ses derniers jours au milieu de ses bois et de ses cultures, lorsque la Convention mit en jugement Louis XVI. Ne consultant que son esprit de justice et sa générosité naturelle, il écrivit au président la lettre suivante :

Cl Paris, le 12 décembre 1792.

(L'an 1" de la république.)

«J'ignore si la Convention donnera à Louis XVI un conseil pour le défendre, et si elle lui en laissera le choix. Dans ce cas-là, je désire que Louis XVI sache que s'il me choisit pour cette fonction, je suis prôt à m'y dévouer. Je ne vous demande pas de faire part à l'Assemblée nationale de mes offres; car je suis bien éloigné de me croire un personnage assez important pour qu'elle s'occupe de moi. Mais j'ai été appelé deux fois au conseil de celui qui fut mon maître, dans le temps que cette fonction éUiit ambitionnée de tout le monde; je lui dois le même service, lorsque c'est une fonction que bien des gens trouvent dangereuse. Si je connaissais un moyen paisible pour lui faire connaître mes dispositions, je ne prendrais pas la liberté de m'adresser à vous. J'ai pensé que, dans la place que vous occupez, vous aurez plus de moyens que personne pour lui faire passer cet avis.

« Je suis avec respect, etc. »

Malesherbes se joignit à Tronchet et à Desèze, et, malgré son grand âge, il se montra le plus actif des défenseurs du roi. Les révolutionnaires le punirent de son généreux dévouement en l'envoyant à l'échafaud, sous l'accusation d'avoir conspiré contre l'unité de la république.

Les plaidoyers les plus brillants par l'éloquence et par l'originalité du style, que le dix-huitième siècle ait produits, sont l'œuvre d'un homme qui n'appartenait pas au barreau, d'un homme singulier et extraordinaire, qui fut à la fois, ou simultanément, horloger, musicien, chansonnier, dramaturge, homme déplaisir, homme de cour, homme d'affaires, financier, manufacturier, éditeur, armateur, fournisseur, négociateur, pubUciste, et par-dessus tout infatigable plaideur. Nous

voulons parler de ces Mémoires de Beaumarchais, si souvent loués, parce qu'ils ont un cachet tout personnel dont on n'avait pas encore vu d'exemple, et qu'ils offrent à la fois « un plaidoyer, une satire, un drame, une comédie, une galerie de tableaux'. »

Entre tant de plaidoyers de Beaumarchais, plaidoyers pour sauver son honneur ou ses biens, plaidoyers pour faire jouer ou pour faire applaudir ses comédies, nous ne parlerons que de ceux qui eurent le plus d'éclat, et qui méritèrentle mieux de passionner l'opinion publique à laquelle il s'adressait.

Le premier procès qu'il eut à soutenir fut pour défendre l'honneur et l'existence d'une sœur, habitant Madrid, qu'un scélérat nommé Clavijo avait entraînée dans un abîme de malheur. Dans cette affaire, que le roman et le Ihéâtre ont immortalisée, Beaumarchais fit preuve à la fois de sensiljilité, d'habileté, de talent et d'énergie.

Son second procès eut pour objet la défense de ses biens et de sa réputation. Le contrôleur général Paris Duverney avait, pendant dix ans, traité Beamarchais comme son fils. Le comte de La Blache, son légataire universel, animé d une haine implacable contre l'ami de son bienfaiteur, résolut de le perdre ou de le ruiner. Non seulement il relusa de payer une somme considérable que Beaumarchais déclarait lui être due, mais il prétendit que celui-ci était un fripon qui redevait à la succession 50,000 écus. Ce fut l'occasion d'un procès que le comte gagna d'abord, mais perdit, sept ans plus tard, en cassation (1778). Cependant la fortune et la réputation de Beaumarchais avaient reçu un coup funeste.

« Outragé dans ma personne, dit-il en racontant l'iiistoire de ses premiers mallieurs, privé de ma liberté, ayant perdu cinquante mille écus, emprisonné, calomnié, ruiné, ma famille désolée, ma fortune au pillage, en deux mois de temps, du plus agréable état dont pût jouir un particulier, j'étais tombé dans le malheur et l'abjection: je me faisais honte et pitié à moi-même. J'avais tout perdu : mais mon courage me restait, etc. »

Son courage le sauva, rétablit sa fortune et lui fit une immense popularité. Il avait pour rapporteur le conseiller Goëzman, extrêmement mal disposé pour lui. Beaumarchais, détenu au For-l'Évéque par la vengeance lâche d'un grand seigneur qui l'avait fait enfermer au moment où il allait gagner sa cause, avait obtenu la permission de sortir pour solliciter ses juges; mais Goëzman demeurait inaccessible. De riches cadeaux faits à sa femme lui obtinrent enfin une audience. Il n'en perdit pas moins son procès. Suivant les conventions, la femme du conseiller rendit les présents; mais il lui prit fantaisie de vouloir absolument garder v.no. faible somme, une quinzaine de louis. Goëzman, au lieu de faire faire restitution à Beaumarchais, l'accusa d'avoir calomnié la femme d'un juge, après avoir vainement tenté de

' La Harpe, Lycée, o* p., 1. 1, c. v, sect. ix.

le corrompre. L'indignation et rextrémité où il se vit réduit inspirèrent à Beaumarchais une activité toute nouvelle et exaltèrent son génie. Dans quatre Mémuires consécutifs, il immola à la risée publique et le conseiller GoL-zman et toute cette magistraUire impopulaire que le chancelier Maupeou avait substituée à l'ancien parlement exilé et aboli.

A l'apparition des deux premiers Mémoires, le public fut émerveillé de cette nouveauté judiciaire. Cette force et cette habileté de dialectique, ce mélange d'indignation et de gaieté, cette surcharge de saillies audacieuses et de folies réjouissantes, ces traits de pathétique succédant aux traits delà satire la plus amère et quelquefois la plus méchante*, tout cet ensemble singulier captivait et charmait les lecteurs de toutes les classes.

Le troisième Mémoire fut moins goûté; mais on ne vit jamais rien de comparable au succès du Quatrième Mémoire pour Caroti d'i Beaumarchais c mtre monsieur Goèzman, juge accusé de subornation et de faux; madame Goëzman et le sieur Bertrand, accusés; les sieurs Marin, gazeticr; d'Arnaud Baculard, conseiller d'ambassade, et consorts, etc. Et Réponse ingénue à leurs Mémoires, Gazettes, Lettres Courantes, Cartels, Injures, et mille et une Diffamations.

Ce Mémoire, si hardi et si diffamant contre le conseiller Goëzman, fit un bruit extraordinaire. La curiosité de le lire fut inexprimable, et l'admiration sans bornes. On fut particulièrement frappé de l'exorde, où, s'adressant à l'Être suprême, par une prosopopée ingénieuse, il trouvait moyen de passer en revue tous ses adversaires et d'en faire des portraits piquants et plaisants. Le Mémoire entier est écrit avec un entrain plein d'éloquence, et avec une force comique singulièrement mordante.

Beaumarchais fut moins heureux à son dernier procès, dans l'affaire du banquier Kornmann (1781). Il avait pour lui le bon droit et la raison, mais il se fit tort par d'absurdes vanteries, par des injures sans sel contre ses adversaires, et par un ton plaisant qui celte fois n'allait pas au sujet. En outre, il eut à lutter contre un avocat, Bergasse, très distingue dans le style noble, qui était celui de la cause, et non moins habile qu'éloquent. Si les juges prononcèrent en sa faveur, il n'eut pas les rieurs de son côté, et ce ne fut pas lui dont le talent obtint le plus d'applaudissements. Toutefois la médiocrité de ce dernier plaidoyer ne fit point oublier les mérites supérieurs des premiers.

On peut relever, et on a relevé dans les Mémoires de Beaumarchais bien des fautes de style et de diction, des expressions impropres, recherchées ou bizarres, des figures déplacées, une multiplication affectée d'apostrophes et d'exclamations, des phrases traînantes, des constructions irrégulières ou embarrassées, un mélange toujours

1 Sur les méchancetés dont Beaumarcliais ne se faisait pas scrupule, voir le jugement de la reine Marie-Antoinette, dans les Mémoires de Weber.

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