L'ÉLOQUENCE POLITIQUE
l'éloquence POLITIQUE. — Mir.ABEAU, VERGMACD, BARNAVE, CAMILLE DES- MOULINS, MAURY, CAZALÈS, ETC.
En Angleterre, la tribune politique avait eu de bonne heure la plus haute influence, et produit de nombreux et d'illustres orateurs. Mais en France, comme l'a remarqué la Harpe, « dans le genre délibératif proprement dit, dont l'objet est de délibérer sur les affaires publiques, sur la guerre, sur la paix, sur les négociations, sur les intérêts politiques, sur tous les points généraux de législation ou de gouvernement, nous n'avions ni ne pouvions rien avoir, avant la révolution de 1780, à opposer aux Grecs et aux Romains ^ »
Une nouvelle ère pour l'éloquence françai-e date des étals généraux, dont le ministre Loménie de Brienne avait hâté la convocation, en invitant les écrivains, les gens de lettres et les corps savants à publier leurs idées sur ce sujet, et en leur déclarant qu'aucune censure ne générait l'expression de leurs pensées.
Dans ces comices universels du pays, réunis après cent soixantequinze ans d'interruption, l'éloquence fut essentiellement polémique. Tant de sentiments et d'intérêts opposés se trouvèrent en présence, que la nouvelle tribune française devint aussitôt un poste de combat. La bourgeoisie, aux prises avec la noblesse, suscita d'immortelles luttes, dont malheureusement les utopistes et les ambitieux profitèrent pour gâter tout le bien qui en devait sortir.
Sur douze cents députés, les états généraux, convoqués sur la demande des parlements, comptèrent cent quatre-vingt-trois membres de l'ordre des avocats, dont sept du parlement de Paris. Parmi tous, se distinguèrent Thouret, et le noble, le vertueux Bergasse. Mais un grand nombre, comme Treilhard, com.me Merlin, comme Robespierre, exercèrent par le sophisme une déplorable influence.
Dès les premiers jours, les partis se dessinèrent dans l'assemblée d'une manière tranchée, et chaque opinion eut bientôt ses chefs. Clermont-Tonnerre, Malouet, Mounier, Lally-Tolendal, Virieu, défendirent les doctrines de la monarchie tempérée; Maury et Cazalès soutinrent les principes de l'ancienne monarchie absolue, et, avec plus de zèle que de prudence, excitèrent le côté droit à ne capituler sur rien, à repousser même des réformes que réclamaient impérieusement les cahiers de leurs commettants. Mirabeau, Barnave, Duport, les deux Lameth, Lafayette, Camus, Talleyrand, tout en restant monarchistes, levèrent l'étendard de la révolution et prétendirent réduire la royauté à une simple magistrature. Pétion, Lepelletier de Saint-Fargeau, Buzot, Merlin, Thiboudeau, Grégoire, Barrère, Robespierre, laissèrent entrevoir leurs aspirations républicaines. Révolutionnaires ou républi-
* Lycée, V^ p., 1. II, c. i, sect. ii.
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cains eurent pour inspirateur Jean-Jacques Rousseau, dont les utopies les séduisirent si bien, qu'ils poussèrent la révolution au delà de son but, et que cette assemblée, convoquée pour opérer la régénération du royaume, en prépara le bouleversement. Les constituants de 1789 rappelèrent à des principes éternels de droit et de justice, et firent disparaître des abus invétérés; mais, pour avoir trop méconnu les principes monarchiques que huit siècles avaient consacrés en France, pour avoir trop oublié les mœurs, les traditions et l'histoire nationale, ils firent encore plus de mal que de bien, et ils entraînèrent le pays, dont l'éducation politique n'était pas faite, non plus que celle de ses représentants.
« Il est certain, disait très bien Mirabeau, que la nation n'est pas mûre. L'excessive imi.éritie, l'épouvantable désordre du gouvernement, ont mis en serre chaude la révolution; elle a devancé notre aptitude et notre instruction '. »
La Constituante avait déplacé le pouvoir, et, en s'en emparant, elle s'était érigée en souveraine. Cette usurpation fut consommée parla Législative. Les orateurs de la seconde assemblée, continuant plus témérairement encore que ceux de la première l'œuvTe des philosophes, achevèrent d'ébranler les fondements de la société. Se livrant à toutes les violences de la passion politique, ils n'eurent plus que des paroles de haine contre la royauté, et aussi contre la religion. L'avilissement du pouvoir, le renversement du trône, la ruine du catholicisme, furent le but constant de leurs aveugles et frénétiques efforts.
Au miUeu de ces fureurs des partis, l'art oratoire proprement dit ne pouvait guère briller. Cependant l'éloquence de l'Assemblée législative et de la première époque de la Convention n'est pas encore trop désordonnée, ni trop nourrie de barbarismes, ni trop affectée de mauvais goût. L'élégant Vergniaud, le véhément Guadet, l'habile discoureur Brissot, le chaleureux Barbaroux, le brillant Ducos avaient, à un remarquable degré, plusieurs des qualités nécessaires pour mener les hommes parla parole. Avec eux périrent les derniers restes de l'éloquence révolutionnaire.
a A mesure que la révolution avance, a-t-on parfaitement dit, et que les périls s'accroissent, que les proscriptions, les vengeances, les coups d'État populaires bouleversent la société, les talents, l'éloquence, s'effacent. Je ne sais quel symbole uniforme et violent impose à toutes les imaginations un langage à peu près semblable. Une sorte de formule déclamatoire et terrible semble commandée à l'homme supérieur comme à l'homme médiocre. La force individuelle disparaît au milieu de ce mouvement tumultueux de tout un peuple en colère*. »
' Lettre du comte de Mirabeau à un fle^ses amis d'Allemagne.
* Villemain, Tableau de la littérature au dix-huitième s éc'e, LIV leçon.
A l'éloquence des Girondins, passionnée mais encore mesurée, déjà emphatique mais encore assez littéraire, succéda l'éloquence parfois forte mais toujours violente, grossière, populacière, du règne de la terreur et de la sans-culotterie. Non seulement à la tribune, mais dans les cafés, dans les clubs, sur les places publiques, les Marat, le? Danton, les Saint-Huruge, les Barrcre, les Thuriot, et les mille orateurs des assemblées populaires, égaraient et dépravaient l'opinion générale en flattant toutes les passions, tous les préjugés, tous les intérêts justes ou injustes des dernières classes du peuple, auxquelles ils promettaient le pouvoir et l'égalité absolue, l'égalité de fait, et, par leurs incendiaires déclamations, ils transformaient en barbares les habitants de « cette cité mère et conservatrice de la liberté* », comme ils appelaient le Paris républicain.
Mais il suffit à la révolution d'avoir produit, dans sa première période, quelques vrais orateurs, pour que cette époque reste immortelle dans les fastes de l'éloquence.
S'il est un orateur français qui mérite d'être appelé éloquent, ce titre doit être donné, par excellence au reste de nos orateurs politiques, à Mirabeau, le grand tribun de la Constituante, et l'un des personnages les plus extraordinaires de la fin du dix-huitième siècle. Enlevé, au milieu de sa carrière, à quarante-deux ans, il prononça en vingt-deux mois près de cent cinquante discours, parmi lesquels il en est peu oii ne brillent des éclairs d'une éloquence sublime. Sur tous les sujets, questions spéculatives ou questions de circonstance, questions d'intérêt général ou d'intérêt spécial, il captivait aussi fortement l'attention ; avec sa voix un peu âpre, un peu empreinte d'accentuation méridionale, mais tonnante dès qu'il s'échauffait, il remplissait une salle de quatre mille auditeurs, et excitait des tempêtes d'applaudissements ou de colères. Quelle que fût l'impression produite par son discours, il continuait fièrement, « en homme que les battements de mains n'étonnent pas plus que les murmures-. » Il étouffait les objections sous le ridicule et le sarcasme, il écrasait ses adversaires de ses foudroyantes répliques et de ses rudes apostrophes. D'autant plus redoutable qu'il savait combattre avec la raison comme avec le sentiment, avec la science comme avec le pathétique, Mirabeau, qui avait beaucoup étudié, beaucoup écrit durant ses emprisonnements au donjon deVincennes, au château d'If, au fort de Joux, au fort de l'Ile de Rhé et durant son exil au Manosque, Mirabeau possédait une instruction politique abondante et variée. Enluilepublicisle et l'homme d'État étaient peut-être supérieurs à l'homme de tribune, et c'est ce qui le rend
digne d'être comparé aux grands orateurs anglais, les Burke, les Pitt, les Fox, les Canning, les Jefferson.
* Acte d accusation contre plusieurs membres de la Convention nationale, présenté au nom du comité de sûreté générale, par André Amar.
* Discours sur un projet de loi relatif à la régence, mars l79l.
MIRABEAU. So7
Mirabeau avait été préparé aux luttes oratoires par ses luttes continuelles avec son père, avec sa femme défendue par Portalis, avec les parents de sa maîtresse, Sophie deMonnier, avec le préfet de police, M. Lenoir. Les débats pour les élections aux États généraux donnèrent l'essor à son talent pour la parole et lui valurent de bruyants applaudissements en Provence. A l'entendre éclater et tonner au sein de l'assemblée des possédant-fiefs qui l'excluaient pour se venger de son opposition à leurs vues aristocratiques, on avait pressenti quelle serait la puissance de son éloquence tribunilienne. Il se révéla avec toute sa force, avec toute son ambition et avec toute son audace dans ces paroles adressées aux États de Provence :
« Dans tous les pays, dans tous les âges, les aristocrates ont implacablement poursuivi les amis du peuple ; et si. je ne sais par quelle combinaison de fortune, il s'en est élevé quelqu'un dans leur sein, c'est celui-là surtoui qu'ils ont frappé, avides qu'ils étaient d'inspirer la terreur par le choix de la victime. Ainsi périt le dernier des Gracques de la main des patriciens ; mais, atteint du coup mortel, il lança de la poussière vers le ciel, et de cette poussière naquit Marius; Marius, moins grand pour avoir exterminé les Cimbres que pour avoir abattu dans Rcme l'aristocratie de la noblesse. »
Cependant, — ses historiens l'ont remarqué, — il ne fut pas tout dabord le premier homme de rAsscmblée constituante. Absent ou muet dans les grandes circonstances, on le vit, dans les petites, manquer de règle et de décision, et marquer non moins d'hésitation que de fougue impuissante.
La première occasion où il fit entendre sa voix avec autorité, en prenant une initiative vraiment révolutionnaire, ce fut lors de la séance royale du 23 juin, dans cette journée mémorable où il prit la parole à trois reprises différentes pour foudroyer la cour dans la personne du marquis de Brezé, grand-maître des cérémonies, qui venait enjoindre au tiers état de se séparer : il obtint ce grand succès de faire déclarer inviolable la personne des députés aux états généraux.
Enfin l'éloquence du tribun populaire éclata soudain avec toute sa force dans cette célèbre allocution du 3 juillet, qui souleva dans l'Assemblée un enthousiasme inouï :
« Monsieur le président, dites au roi que les bordes étrangères dont nous sommes investis ont reçu hier la visite des princes, des favuris, des favorites, et leurs caresses, et leurs exhortations, et leurs présents ! Dites-lui que toute la nuit ces satellites étrangers, gorgés d'or et devin, ont prédit dans leurs chants impies l'asservissement de la France, et que leurs \œux brutaux invoquaient la destruction de l'Assemblée nationale. Dites-lui que dans son palais même les courtisans ont mené leurs danses au son de cette musique barbare, et que telle fut l'avant-scène de la Saint-Barihélemy. »
La pratique de l'Assemblée, l'observation et l'étude mûrissaient chaque jour le talent de Mirabeau. Bientôt il fut armé de toutes pièces
pour son grand rôle. Ses discours, toujours brillants et animés d'ordinaire par une suite rapide d'images, devinrent plus nourris et plus fortement raisonnes. Plusieurs présentèrent un enchaînement et une gradation savante d'arguments, une accumulation habilement ménagée de moyens, de preuves et d'efi'ets dignes des plus grands maîtres de la parole. Enfin il domina, il maîtrisa tout par son impétueuse éloquence pleine de mouvements et de foudres. Indiquons rapidement quelques-uns de ses plus beaux succès oratoires.
11 déploya une forte éloquence dans les débats relatifs à l'adresse que l'Assemblée nationale voulait envoyer au roi pour l'engager à éloigner les troupes réunies autour de Paris. Pour montrer les dangers de la formation de ce camp, il disait :
« Ont-ils prévu, les conseillers de ces mesures, ont-ils prévu les suites qu'elles entraînent pour la sécurité môme du trône? Ont-ils étudié dans l'histoire de tous les peuples comment les révolutions ont commencé, comment elles se sont opérées? Ont-ils observé par quel enchaînement funeste de circonstances les espiiis les plus sages sont jetés hors de toutes les limites de la modération, et par quelle impulsion terrible un peuple enivré se précipite vers des excès dont la première idée l'eiàt fait frémir? »
Et un peu plus loin, mt'lant la hardiesse et le respect envers la souveraineté, il parlait ainsi au roi :
« Ne croyez pas ceux qui vous parlent légèrement de la nation, et qui ne savent que vous la représenter, selon leurs vues, tantôt insolente, rebelle, séditieuse ; tantôt soumise, docile au joug, prompte à courber la têie pour le recevoir; ces deux tableaux sont également infidèles.
« Toujours prêts à vous obéir, sire, parce que vous commandez au nom des lois, notre fidélité est sans bornes comme sans atteinte.
« Prêts !i résister à tous les commandements arbitraires de ceux qui abusent de votre nom, parce qu'ils sont ennemis des lois, notre fidélité même nous ordonne cette résistance, et nous nous honorerons toujours de mériter les reproches que notre fermeté nous attire.
« Sire, nous vous en conjurons au nom de la patrie, au nom de votre bonheur et de votre gloire, renvoyez vos soldats aux postes dont vos conseillers les ont tirés; renvoyez cette artillerie destinée à couvrir nos frontières; renvoyez surtout ces troupes étrangères, ces alliés de la nation, que nous payons po :;r défendre et non pour troubler nos foyers! »
C'était un ordre qu'on intimait au roi ; cependant son cœur paternel se laissa persuader, et il fit éloigner les troupes.
Le plus beau triomphe de Mirabeau est son discours en faveur de la contribution du quart des biens de chaque citoyen, proposée par Wecker, sou ennemi, pour remédier à la situation désastreuse des finances, pour sauvegarder le repos et l'honneur du pays. Rencontrant de vives résistances, Mirabeau dut parler quatre fois sur ce grave sujet, et la quatrième il le fit avec une éloquence qui emporta le décret. Il terminait sa véhémente allocution par ce trait sublime :
« Gardez-vous de demander du temps ; le malheur n'en accorde jamais... Et, Messieurs, à propo; d'une ridicule motion du Palais-Royal, d'une risible insurrection, qui n'eut jamais d'importance que dans les imaginations faibles ou les desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots forcenés : Catilina est aux portes de Roin", et L'on délibère .'... Et certes, il n'y avait autour de nous ni Catilina, ni périls, ni Rome... Mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est là; elle menace de consumer vous, vos propriétés, votre honneur... et vous délibérez !... »
Mirabeau, en faisant accorder au ministre un vote de conflance, détermina l'Assemblée à lancer une proclamation qui recommandait la contribution du quart au patriotisme des Français. Cette adresse, que le victorieux orateur rédigea lui-même, est un modèle de force et de noblesse, d'élégance et de grâce, d'onction et de chaleur'.
Signalons encore, comme modèle d'une haute éloquence, les discours de Mirabeau sur le droit de paix et de guerre. Ce fut à l'occasion du premier de ces discours que l'on entendit crier dans les rues la grande trahison du comte de Mirabeau ^. Contre l'opinion de Barnave, l'orateur démocratique, il soutint avec une grande puissance de logique et avec un vrai courage que le concours de la volonté royale était nécessaire dans l'exercice du droit de la paix et de la guerre, et prouva victorieusement que son adversaire avait bien quelquefois fait voir un talent de parleur, mais jamais la moindre connaissance d'un homme d'État.
« Il a déclamé, s'écriait-il, contre les maux que peuvent faire et qu'ont faits les rois; et il s'est bien garié de remarquer que, dans notre constitution, le monarque ne peut plus désormais être despote, ni rien faire arbitrairement ; et il s'est bien gardé surtout de parler des mouvements populaires, quoiqu'il eût donné lui-même l'exemple de la facilité avec laquelle les amis d'une puissance étrangère pourraient influer sur l'opinion d'une assemblée nationale en ameutant le peuple autour d'elle et en procurant, dans les pronenades publiques, des battements d'3 mains à leurs agents. Il a cité Périclès faisant la guerre pour ne pas rendre ses comptes : ne semblerait-il pas, à l'entendre, que Périclès ait été un roi, ou un ministre despotique? Périclès était un homme qui, sachant flatter les passions populaires et sa faire applaudir à propos en
1 Etienne Dumont s'est déclaré l'auteur de cette adresse, et quelques personnes la lui ont attribuée; mais, comme le remarque M. Montigny (Mém. bograph., litt. et polit, de Mirabeau, t. VI, p. 116), le plus jaloux et le plus haineux des adversaires politiques de Mirabeau, Lameth, a déclaré avoir vu faire presque entièrement sous ses yeux, par Mirabeau, cette fameuse adresse qui ne ressemble en rien à tout ce qu'on connaît du trop fécond Etienne Dumont.
* « Et moi aussi, s'écriait-il quelques jours plus tard, et moi aussi l'on voulait hier me porter en triomphe, et maintenant on crie dans les rues : la grande trahison du comte de Mirabeau I Je n'avais pas besoin de cette leçon pour savoir qu'il n'y a qu'un pas du Capitole k la roche T^rpéienne. »
sortant de la tribune, par ses largesses ou celles de ses amis, a entraîné à la guerre du Péioponèsc... qui? l'assemblée nationale d'Athènes. »
Si ce puissant orateur eût toujours pesé ce qu'il devait faire et dire à l'unique balance du bien public, peu d'hommes auraient pu rendre plus de services au pays; mais il se laissa gouverner à l'ambition, emporter aux ressentiments, et mit trop souvent son impétueux génie au service de mauvaises causes. Trop souvent il se montra sans scrupule dans le choix des moyens qui pouvaient faire triompher ses idées, et abusa audacieusemenl de l'habileté qu'il avait à manier le sophisme, à présenter la question sous le point de vue le plus favorable, et à exagérer les conséquences fâcheuses des opinions qu'il combattait.
Mirabeau était arrivé aux états généraux agité par tous les genres d'ambition, et condamné à se voir arrêter dans son élan impétueux, parce qu'il traînait le poids des désordres et des immoralités de sa jeunesse. Dédaigné par les ministres et par la cour, éloigné par Necker de Louis XVI, à qui, dès l'abord, il avait offert ses services, il descendit au rôle de tribun démagogue et de factieux. Il se proposa comme objet de sa plus haute ambition d'ôlre le boute-en-train le plus ardent de la révolution, et fit consister sa gloire à pouvoir se vanter d'avoir « mis plus de suite qu'aucun autre mortel, peut-être, à vouloir opérer, améliorer et étendre une révolution qui, plus qu'aucune autre, avancera l'espèce humaine K » Quiconque se montrait adversaire de cette révolution, il le foudroyait, il le ridiculisait ; il éclatait en accents d'insultante pitié pour « tous ces efforts de pygmées qui se raidissent pour faire avorter la plus belle, la plus grande des révolutions, celle qui changera infailliblement la face du globe, le sort de l'espèce humaine*. »
Le comte plébéien fit bien plus. Il poussa aux mouvements de la place publique, et ses paroles incendiaires ne furent pas la moindre cause de plus d'un crime commis en des jours de fureur populaire. Le 15 juillet 1780, Mirabeau avait jeté aux habitants delà capitale, du haut de la tribune, ces paroles provocatrices :
« Henri IV faisait entrer des vivres dans Paris assiégé et rebelle ; et des ministres pervers interceptent maintenant les convois destinés pour Paris atlamé et soumis. »
Quelques jours plus tard. Foulon et Berthier étaient assassinés par la populace parisienne, comme coupables d'accaparement et [de manœuvres criminelles pour affamer Paris.
Mirabeau, qui avait des intelligences dans tous les partis, et qui permit à tous de compter sur lui, se montra, au début de sa vie politique, comme le serviteur de la démocratie et l'ennenii
1 Lettre à Mauvillon, p. 476.
2 Disc, du 9 janvier l';90. Motion relative au refus de la chambre des vacations de Rennes d'enregistrer et d'exécuter les décrets de l'Assemblée nationale.
juré du pouvoir royal. Cependant le fond de ses sentiments était monarchique, et il revenait aux opinions monarchiques dans toutes les grandes questions, alors même qu'il servait le plus la cause de la révolution. Ce qu'il voulait, c'était le remplacement du gouvernement absolu par une royauté constitutionnelle et pondérée'. Quand, vers 1790, il vit l'Assemblée nationale « sortir de ses mesures », et le trône chanceler ; quand, d'un autre côté, il sentit que l'œuvre capitale de la révolution était irrévocablement accomplie, qu'une contre-révolution armée, que la guerre civile, que la conquête même de la patrie ne pourraient pas ramener Tordre ancien de choses, alors, avec une incontestable sincérité, dans la pensée de faire acte de citoyen et de sujet dévoué, et non pas seulement pour faire payer ses services comme un vil salarié de la cour, il arrêta définitivement des plans contre-révolutionnaires qui permirent aux amis du roi et de la royauté de placer en sa personne leur dernière espérance, et qui excitèrent contre lui les haines les plus violentes des révolutionnaires.
« Je ne voudrais pas avoir travaillé seulement à une vaste destruction, » disait-il dans une lettre destinée à être mise sous les yeux de Louis XVI. Cette pensée fut l'àme de ses dernières résolutions, sans que, suivant ses expressions, ces coups de bas et de haut Tarrêtassent dans sa carrière. Le train de vie dans lequel il était engagé l'obhgea de faire payer son aide, mais il ne vendit pas sa conscience ni la liberté de son pays. « Madame, disait-il à la reine, lors de sa première entrevue avec cette princesse, il s'agit de relever le trône, et non pas de mettre la nation aux fers. » Sauvegarder tous les droits légitimes du peuple, et assurer la nécessaire autorité du « premier citoyen de l'empire - », établir un sage concert entre la liberté nationale et la monarchie, former la conciliation entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, tel fut jusqu'à son dernier moment le but des efforts de cet homme fameux qui eut une grande part aux erreurs collectives de la révolution, mais à qui l'on ne peut refuser des sentiments généreux et des vues d'homme d'État ^.
1 Membre du directoire de Paris, Mirabeau s'exprimait ainsi devant Louis XVI : « Un grand arbre couvre de i-on ombre une large sur''ace. Ses racines profondes s'étendent au loin et s'enirelacent à des rochers éternels. Pour l'abattre, il faut bouleverser la terre. Telle est, Sire, l'image de la royauté constitutionnelle. »
2 Discours du 2 oct. 1790.
'Mirabeau voulait une chambre représentative unique, mais contre-balancée par une royauté forte et agissante, et réunissant au pouvoir exécutif une participation réelle à la législation. C'est dans cet esprit qu'il soutint le vélo royal, c'est-à-dire, suivant ses propres expressions, « le droit attribué au chef suprême de la nation d'examiner les actes de la puissance lég slaiive, et de leur donner ou de leur refuser le caractère sacré de la loi. » r.ésumant son opinion sur cette matière avec la gravité d'un homme d'État, il disait :
« Annualité de l'Assemblée nationale, annualité de l'armée, annualité de
PROSATECRS DCXVlll' SIÈCLE. 3 6
Mirabeau fut doué à un degré rare de celte éloquence qui rend maître des esprits, c'était un puissant orateur; mais, nous devons l'ajouter, ce n'est pas un grand écrivain, quoiqu'il ait ambitionné cette gloire bien longtemps avant qu'il pût songer à celle d'orateur '. 11 fit, dèssa jeunesse, une étude très attentive du style, mais ilnechoisit pas les modèles les plus irréprochables, il n'avait pas le sens critique.
L'écrivain que Mirabeau étudia, goûta et imita le plus, c'est « le grand Rousseau ». Les lettres écrites du donjon de Vincennes à la marquise de Monnier sont toutes pleines des témoignages de son admiration pour cet écrivain dont le ton chaleureux et passionné était fait pour séduire « son excessivement impétueuse imagination* ». II est tout prêt de battre sa Sophie, parce qu'elle a osé comparer sa manière d'écrire à celle du « Dieu de l'éloquence * ». Il ne souffre pas que l'on compare rien au « magnifique poème à'Émile * » où tout est excellent, « ordonnance sublime, détails admirables, style magique, raison profonde, vérités neuves, observations parfaites*. »
M'"^ de Monnier dans ses propos sur ce roman d'éducation ne marquait pas une admiration absolue. Mirabeau s'en indigne :
0 Sais-tu bien, lui dit-il, que tu parles d'un des chefs-d'œuvre de ce siècle ? Sais-tu que cinq ou six tragédies de Voltaire, une partie de sa Henriade, VEsprit des lois, VHistoir-e naturelle de Buffon, celle des deux Indes de Raynal, et Emile, sont les titres dont nous nous enorgueillirons envers la postérité ?... * >»
On voit combien les admirations de Mirabeau sont sujettes à s'égarer : L'ampoulée Histoire philosophique des deux Itides lui parait faire autant
l'impôt, responsabilité des ministres, et la sanction royale sans restriction écrite, sera le palladium de la liberté nationale et la plus sûre garantie de la souveraineté nationale. »
« Je crois, disait il encore, le veto du roi tellement nécessaire, que j'aimerais mieux vivre à Constantinople qu'en France, s'il ne l'avait pas. »
1 Ses ouvrages, composés pour la plupart en prison ou dans l'exil, sont : Mé moire pour le portefaix Jeanret, Mémoire sur les salines de la Franche-Comté, Essai sur le despotisme, Avis aux Hessois, Réponse aux conseils de laraison. Le lecteur y mettra un titre. Des lettres de cachet et des prisons d'État, Mémoire du duc cT Aiguillon, Considératiois sur l'ordre de Cincinnatu^, Doutes sur la liberté de l'Escaut, Écrits sur r agiotage. Sur Moses Mendelshonn tt la réforme politique lies Juifs, Lettre sur Cagliostro et Lavater, Conseils à un jeune prince. Histoire secrète de la cour de B rlin. De la monarchieprussisnne, Adresse aux Batavci sur le stathouderat, Observations sur la maison de force appelée Bicêtre, Dénonciation de l'agiotage. Lettre sur l'admiiiist ration de Necker. De toutes ces publications les plus importantes étaient l'Essai sur le despotisme et Des lettres de cachet et des priso?is d'État. Mirabeau faisait un grand cas de ce dernier livre, écrit durant son emprisonnement à Vincennes. « C'est, disaitilj un ouvrage qui ne mourra point. »
î Lettres à Sophie, XVI. — 3 Ibid., XIV. — * Ibil. — * Ibid., XVIU. « Ibid.
d'honneur au dix-huitième siècle que les chefs-d'œuvre de Voltaire, de Rousseau ou de Montesquieu. Tout ce qui avait l'apparence du grand le séduisait, et il prenait très souvent la boursouflure pour le sublime.
Après Rousseau, l'écrivain que Mirabeau paraît avoir le plus admiré, c'est Buffon, BufFon « le plus grand homme de son siècle et de bien d'autres, le seul que les Anglais nous envient. » — « Je l'étudié chaque jour, ajoute-t-il, je l'admire, je le révère *. »
Mirabeau est loin d'avoir reproduit toutes les qualités de ses modèles ; et il n'a que trop imité ce que leur manière avait d'excessif et de fautif.
Comme Rousseau et comme BufFon, Mirabeau écrivait avec une extrême difficulté; ses moindres billets étaient couverts de ratures. Eût-il possédé la facilité qu'il n'avait pas, occupé de tant d'affaires, s'agitant tellement, entretenant une si vaste correspondance, il n'aurait pu trouver le temps d'écrire le nombre si considérable de discours qu'il prononça dans l'espace de vingt-deux mois, sans parler de ceux qu'il laissa manuscrits, comme le grand discours sur la traite des nègres. Il est certain qu'il se faisait aider par plusieurs écrivains, et qu'on lui fournissait des discours pour la tribune qu'il adoptait plus ou moins intégralement. Un de ses contemporains, qui fut lui-même un des collaborateurs du grand orateur, a dit :
a II se sentait absolument incapable d'écrire de suite, s'il n'était soutenu et guidé par un premier travail emprunté : son style, trop tendu, dégénérait bientôt en boursouflure, et il se dégoûtait du vide et de l'incohérence de ses idées; mais quand il avait un fond et des matériaux, il savait élaguer, rapprocher, donner plus de force et de vie, et imprimer au tout le mouvement de l'éloquence. C'est ce qu'il appelait metlre le trait à un ouvrage ; ce trait était une expression singulière, une image, une saillie, une épigramme, une ironie, une allusion, quelque chose de vif et de touchant qu'il croyait absolument nécessaire pour soutenir l'attention des lecteurs ^. »
Cet homme si partagé et si pressé ne pouvait revoir que très rapidement son propre travail et celui de ses coadjuteurs. Il lui était impossible de donner à ses discours ni la précision, ni la disposition savante, ni surtout la pureté de style qui recommandent les harangues des anciens. A les relire, on estétonné de la faiblesse de plusieurs de ces discours qui enlevèrent tant d'applaudissements. Un peu et même beaucoup de déclamation apparaît trop souvent dans les véhémences et les emportements de l'éloquence de Mirabeau. Dans ses bons morceaux il est substantiel et brillant, énergique et coloré par le fond des choses,
1 Lettres à Sophie, XVII.
' Dumont, Souvenirs sur Mirabeau, ch. XIV, p. 276. Sur les collaborateurs de Mirabeau, en particulier sur le Genevois Reybez, voir les lettres inédite'* déposées à la Bibliothèque publique de Genève et un article de Ph. Plan, conservateur à la bibliothèque de Genève, daus le Journal des Débais, 20 mai 1873. j