‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 17 sur 196 · FRÉDÉRIC IL · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC IL

saurait être que valétudinaire; c'est la lame qui use son fourreau. Gai par habitude, grave par régime, ouvert sans franchise, politique sans finesse, connaissant le monde et le négligeant, il est tour à tour Aristippe et Diogène. Aimant le faste et méprisant les grands, il est sans gêne avec ses supérieurs, retenu avec ses égaux. Poli dès le premier abord, il devient bientôt froid, et vous slace. Il se plaît h la cour et s'en rebute. Avec un grand fonds de sensibilité, il ne forme que peu de liaisons, et ne s'abstient des plaisirs que faute de passion. S'il s'attache, c'est par légèreté plutôt que par choix. Il raisonne sans principes, et par là est sujet, comme tout autre, à des accès de folie. Avec une tête ouverte, il a un cœur corrompu ; il pense sur tout, et tourne tout en ridicule. Libertin sans tempérament, il moralise sans avoir des mœurs. Vain au suprême degré, mais encore plus avaricieux que vain, il écrit moins pour la gloire que pour l'argent, ne travaillant, pour ainsi dire, que pour vivre ; quoique fait pour jouir, il ne se lasse pas d'amasser. Tel est l'homme; voi;:i l'auteur'... »

Nous arrêtons ici la citation, parce que la seconde partie du portrait est faible.

11 n'entre pas dans notre sujet d'examiner tous les autres écrits de Frédéric contenus dans ses volumineuses Œuvres complètes, et qui traitent de philosophie, de politique, d'art mihtaire, de littérature, sans parler des mélanges en prose et en vers ; témoignage d'une activité dont il y eut peu d'exemples aussi étonnants. On a peine à comprendre que le roi de Prusse, malgré l'aide qu'il a pu recevoir, soit parvenu à exécuter tant de travaux littéraires, si l'on songe aux longues et difficiles guerres qui remplirent son régne, à tant d'affaires importantes qui l'occupèrent, enfui si Ton sait quel était l'emploi de ses journées.

« Frédéric le Grand, raconte Zimmermann, se levait en été i\ quatre heures, et en hiver à cinq. Les lettres que chacun de ses sujets pouvait lui écrire, toutes les requêtes, tous les mémoires qui arrivaient le soir ou dans la nuit, étaient déposés devant lui sur une table. Le roi ouvrait tout et, parcourait tout ; puis il divisait ses papiers en trois catégories. La première se composait des papiers auxquels on répondait sur-le-champ, d'après des instructions générales. Sur ceux de la seconde, il écrivait de sa propre main des remarques qui s adressaient aux ministres, aux gouverneurs, aux tribunaux, et ceux de la troisième étaient jetés au feu. Les secrétaires du cabinet s'avançaient alors près de lui, et il leur remettait tout ce qui devait être expédié à l'instant; puis il montait h cheval, passait en revue ses troupes, et donnait audience aux étrangers. Ensuite il se mettait à table, et il déployait pendant le repas une vivacité d'esprit constante, et disait des choses dont on aurait, dans tous les temps, admiré la sagesse et la vérité. Après le dîner, les secrétaires présentaient à sa signature les lettres dont ils avaient reçu le canevas le matin, et qu'ils avaient rédigées ; vers quatre à cinq heures du soir, le travail de la journée était fini, et le roi se reposait en lisant ou en faisant lire les meilleurs écrits anciens et modernes 2. »

1 Œuvj^es de Frédéric le Grand, t. XV, p. 198, édit. Preuss. Berlin, 18iG.

2 Zimmermann, Traité de la solitude, ch. vni, trart. de X. Marmicr; in-18, p. 1G0.

Prosateurs du xvni° siècle. I 2

Tant de mérites n'auraient pas suffi pour faire à Frédéric, dès son vivant, une réputation si étendue et si bruyante, sans le concert de louanges que les philosophes, dont il était le puissant chef, firent retentir de tous côtés en son honneur, en prose et en vers, dans les ouvrages les plus sérieux et dans les plus frivoles, A les entendre, c'était vers le Nord qu'il fallait que le monde tournât désormais les yeux^ Toutes les vertus étaient montées sur le trône avec « le philosophe-roi, le Salomou du Nord-, le nouveau César, le nouveau Marc- Aurcle ^. »

« Les lauriers d'Apollon se fanaient sur la terre. Les beaux-aris languissaient ainsi que les vertus, La Fraude aux yeux menteurs, et l'aveugle Plutus, Entre les mains des rois gouvernaient le tonnerre; La Nature indignée élève alors sa voix : « Je veux former, dit-elle, un règne heureux et juste, « Je veux qu'un héros naisse, et qu'il joigne à la fois « Les talents de Virgile et les vertus d'Auguste « Pour l'ornement du monde et l'exemple des rois. » KUe dit; et du ciel les vertus descendirent; Tout le Nord tressaillit, tout l'Olympe accourut ; L'olive, les lauriers, les myrtes reverdirent, Et l-'rédéric parut*. »

Enfin l'univers entier devait saluer un « génie universel " » dans

« Ce Platon, ce Solon, cet Achille Qui fait des vers à Sans-Souci ^. »

Après l'exagération de l'éloge, l'excès du blâme était inévitable. Un homme que la forfanterie sceptique et le fanatisme irréligieux du roi de Prusse devaient soulever d'une indignation mêlée de mépris, le comte Joseph de Maistre, déclare, dans sa Correspondance, avoir eu, depuis qu'il raisonne, une aversion particulière pour le roi Frédéric II : l'histoire, pense-t-il, notera ce prince comme l'un des plus grands ennemis du genre humain qui aient jamais existé ; enfin, au jugement de l'illustre catholique, celui « qu'un siècle frénétique s'est hâté de proclamer grand homuie, n'était au fond qu'un grand Prussien'^. » Non, Frédéric II n'était pas un vrai grand homme ; mais c'était du moins un homme extraordinaire, et ses écrits le prouvent comme ses actions. Il disait de lui-même : « Je crois qu'en pesant les voix, les travaux

1 Lettre de Voltaire à d'Alembert, 25 août 17G6.

2 Lettre de Voltaire au roi de Prusse, 1753.

3 Lettre de Voltaire à M. Thibouville, 24 oct. 1750. * Lettre h Frédéric, 1737.

s Stances, 1743.

6 Voyage à Berlin, à M"' Denis.

■? Lettre de M. de Maistre à M. le comte d'Avaray, 12 juillet 1807.

ÉTIEiNNE MIGNOT. 179

du philosophe seront jugés supérieurs à ceux du militaire'. » La postérité décidera autrement au sujet de Frédéric; elle mettra le capitaine et le roi au-dessus de l'écrivain, mais elle assignera toujours une belle place parmi les compositions historiques d'un genre spécial à l'Histoire de mon temps et à l'Histoire de la guerre de Sept ans.

Nous ne pouvons pas étudier ici tous les écrivains de quelque valeur qui se sont occupés d'histoire au dix-huitième siècle. Négligeant complètement les nombreux compilateurs qui n'ont rien ajouté à la science, et chez qui les faits décharnés n'ont ni physionomie ni couleur, nous nous contenterons de mentionner brièvement quelques-uns des historiens secondaires, ou des érudits en matière d'histoire qui sont encore dignes d'une certaine attention.

L^abbé Etienne Mignot (1698-1771), membre de l'Académie des inscriptions, instruit à fond dans les langues et les littératures anciennes, hébraïsant habile, versé dans la science de l'Écriture sainte, des Pères de l'Église et du droit canonique, estimé de plusieurs magistrats, et en particulier du chancelier d'Aguesseau, pour sa connaissance profonde du droit romain et du droit coutumier, enfin écrivain fécond, dont la plume s'exerça sur la plupart des questions religieuses et politiques agitées de son temps, a écrit plusieurs morceaux d'histoire estimables malgré des erreurs et de fausses appréciations, une Histoire du démêlé de Henri II, roi d'Angleterre, avec Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, et une Histoire de lai'éception du concile de Trente dans les différents États catholiques. Dans ces deux ouvrages on reconnaît non seulement un homme imbu des idées gallicanes, mais un sectaire qui, attaché aux doctrines des appelants et lié avec les principaux d'entre eux, tels que Débonnaire, de la Tour et Boidot, se plaît à signaler en toute occasion son ardeur à défendre des principes qui lui étaient si chers.

Le gallican emporté apparaît surtout dans l'Histoire du démêlé de Henri II avec Thomas Becket, où il flétrit le système dont le clergé a été si prévenu pendant les siècles de l'ignorance^, censure sans ménagement la conduite du pape Alexandre III à l'égard de Henri II, et s'élève avec amertume contre « cette puissance formidable qui traita avec tant d'indignité le plus puissant prince de l'Europe ^.» Gilbert Burnet, le fougueux auteur de l'Histoire de la réformation de l'église d'Angleterre, n'a guère plus maltraité l'intrépide archevêque de Cantorbéry que ne le fait le catholique Mignot. Sa canonisation lui paraît une monstruosité, et il s'efforce de prouver que les règles mômes établies par les docteurs de l'Église obligent à lui refuser le titre de martyr.

1 Mém. hist. et crit., etc.

2 Discours préliminaire sur la juridiction des princes et des magistrats séculiers sur les personnes ecclésiastiques, p. 37, en tête de l'Histoire du déinêlé, etc.

3 Hist. du démêlé, etc., p. 403. Amsterd., ITôG.

« Le prince, dit-il, contre lequel il s'est élevé avec tant de hauteur et d'opiniâlreté, plein de respect pour le christianisme dont il faisait profession, n'exigeait de lui rien qui fût contraire h cette religion : il ne contestait aucune des vérités qu'elle propose et n'était engagé dans aucune des erreurs qu'elle condamne; mais se croyant établi de Dieu pour gouverner ses États, il voulut assurer la paix et la tranquillité parmi ses sujets, à quoi il ne pouvait réussir, s'il n'empochait ceux qui dépendaient de lui de sortir de ses États sans sa permission; s'il ne veillait à ce qu'ils n'eussent à son insu aucune communication avec une puissance étrangère, et s'il ne réprimait les excès contraires au repos public, auxquels les clercs ne se laissaient que trop souvent aller. Thomas, s'opposant aux intentions droites et équitables de ce prince, allait contre l'ordre que Dieu lui-m6me a établi; et il déshonorait la religioM du nom de laquelle il abusait, pour enlever à son souverain les droits légitimes de la puissance dont Dieu Tavait revêtu... Cette conduite dans des siècles plus éclairés que ceux dans lesquels il a vécu, au nom de martyr qui lui a été donné, aurait fuit substituer celui de rebelle et de séditieux '. »

Et l'iiiîplacaltle adversaire de Thomas Becket, appelant à son secours l'histoire de l'Église, demande qu'on en use à l'égard de l'archevôque de Cantorbéry comme Cyrille, patriarche d'Alexandrie, en usa, dans le cinquième siècle, à l'égard du séditieux moine Ammonius, qu'on honora quelque temps comme martyr, mais qui, lui aussi, avait mérité, par son esprit de domination, le supplice qui termina sa vie.

Insistant sur toutes les raisons qui doivent porter l'autorité séculière à réclamer cette décanonisation, l'abbé Mignot soutient qu'il n'y a rien de plus dangereux pour le repos public que les éloges qu'on laisse accorder à un séditieux dans l'office du jour de sa fête. Par là les maximes ultramontaines s'introduisent dans les esprits, au milieu même des États où l'on paraît être le plus en garde contre elles :

« Nous avons beau soutenir que la puissance temporelle est indépendante de la spirituelle; que le pape n'a point le droit de déposer les rois, et que les ministres de la religion ne cessent point d'être membres de l'État, ni d'être soumis à ses lois, ni d'être justiciables des magistrats; nous ne réussirons point à persuader ces maximes, tant que nous les contredirons par notre culte et nos prières publiques 2. »

Sa conclusion est qu'on doit faire effacer des légendes le nom de Thomas de Cantorbéry, et supprimer entièrement son office, par les mêmes raisons de prudence qui ont fait défendre d'introduire l'office du pape Grégoire YiF, et d'insérer dans le catalogue des bienheureux ou des saints le nom du cardinal Bellarmin, dont le Parlement avait dû condamner la doctrine comme fausse, détestable, et tendant à inspirer l'aversion des puissances souveraines, ordonnées et établies de Dieu.

1 Hist. du démêlé, p. 398. — - Page 405.

3 Pour avoir une idée juste du rôle que joua le grand pape, calomnié dans ce livre par un prêtre comme il l'a été si souvent par des philosophes et des incroyants, il faut hre Voigt, Hist. du pape Grégoire VII, et Gorini, Défense de l'Église cantre les en'eurs Idstoinques , etc., 2« édit., t, II, cli. xviii.

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