‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 161 sur 196 · BARNAVE. S · texte numérisé non relu

BARNAVE. S

les naufrages; mais des tyrans seuls peuvent punir comme des crimes des événements funestes qu'aucune volonté n'a préparés et qu'il a été impossible d'éviter. »

Déjà l'on pressent le grand orateur politique.

Vergniaud était aussi passionné de l'art que de la politique. Il soignait et polissait sa diction. Nourri d'excellentes études classiques, il appropriait aux moindres questions de la tribune les souvenirs historiques et mythologiques qu'elles lui fournissaient, et qu'il étala jusque sur l'échafaud. Il maîtrisait les imaginations par l'éclat et l'abondance de ses figures, par la noblesse et l'élégance de ses termes, par le pompeux développement de ses périodes, par l'accumulation de ses preuves et par l'art particulier avec lequel il les présentait. 11 affectionnait, comme Ta remarqué Charles Nodier, certaines figures suspensives du discours qui tiennent l'esprit des auditeurs en haleine, le doute, la réticence^ l'interrogation. On trouve de plus dans son style « une grande et spirituelle intelligence de cette dialectique romaine, perfectionnée par Cicéron, exagérée par Sénèque, et dont l'effet résulte d'un cliquetis brillant de figures abruptes et serrées, qui se précipitent brusquement les unes sur les autres avec une autorité toujours croissante, parce que la conséquence d'une proposition est si intimement liée à sa forme qu'elle ne laisse jamais un moment à la réponse. Les discours de Vergniaud en sont hérissés, mais il en diversifie admirablement la physionomie en faisant passer cette figure hardie à travers toutes les modifications qu'elle peut subir, depuis l'affirmation qui doute jusqu'à la négation qui aifirme *. »

Vergniaud s'est élevé à la grande éloquence dans quelques parties de son discours pour Louis XVI et de sa défense devant le tribunal révolutionnaire. Mais cet homme qui n'avait jamais combattu l'apathie, l'indolence et la paresse naturelles de sa nature *, qui fut presque toujours obsédé de sombres présages, et dont l'enthousiasme même n'était pas exempt d'une sorte d'abattement, cet orateur incomplet ne connut point, comme Mirabeau, l'art de faire mouvoir à son gré les ressorts des passions, et ne fut jamais véhément.

Barnave (1761-1793), l'homme le plus influent de la faction Lameth opposée à Mirabeau, avait beaucoup de talent pour la discussion. Mais il manquait de mesure, et se laissait souvent aller à un flux de paroles : Maury, qui ne l'aimait pas, l'appelait un robinet d'eau claire. Cependant, peu à peu son talent se mûrissait et devenait plus sobre et plus viril. A l'élégance et à la grâce de son improvisation abondante, il commençait à joindre la dialectique, l'énergie, la passion. Mirabeau

• Ch. Nodier, Éloquence révolutionnaire. La Gironde, p. 238.

2 « Il me fallut un jour réveiller son amour-propre par des duretés, pour l'engager à combattre je ne sais quelle proposition atroce qui venait d'être faite à la tribune. » (Meillan, Mém., p. 99.)

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