CAZALÈS
L'abbé Maury qui, parti de très bas, s'était toujours montré avide de parvenir à tout prix, répétant souvent dans ses épanchements : « On peut tout ce qu'on veut, » fut en 1794 nommé cardinal et évoque de Montefiascone et de Corneto.Il assista, en 1799, au conclave réuni à Venise pour l'élection de Pie VU, qu'il suivit à Rome en qualité d'ambassadeur de Louis XVIIL Bientôt il apostasia ses doctrines politiques et religieuses pour occuper une haute position et pour jouer un grand rôle dans un nouvel ordre de choses. Il s'attacha servilement à la fortune de Napoléon, qui lui donna le titre de cardinal français, le fît entrer à l'Académie, et l'éleva au siège archiépiscopal de Paris; une triste fin devait expier ces honneurs honteusement achetés.
Cazalès (;7o2-180o), d'une âme bien autrement désintéressée, demeura conséquent dans ses principes et mérita l'estime de ses adversaires '. C'était un jeune et brillant officier de cavalerie, fameux par ses duels, ses aventures galantes et ses folies de garnison. Son éducation avait été fort négligée, mais dès qu'il se vit appelé aux travaux législatifs, il se mit à l'étude avec une ardeur que seconda merveilleusement sa rare facilité. Il dévora en silence nos chefs-d'œuvre classiques, en particulier Montesquieu et Fénelon, qu'il aimait à citer dans ses discours *. Sans autre préparation oratoire, ce généreux et chevaleresque officier entreprit de tenir tête aux chefs les plus expérimentés delà révolution, et de défendre, dans les occasions les plus périlleuses et à tout risque, l'ancien ordre de choses et les prérogatives de la royauté contre l'envahissement de la démocratie. M les interruptions de ses collègues, ni les menaces et les injures qui partaient des tribunes publiques, ne pouvaient arrêter sur ses lèvres l'expression de ses sentiments monarchiques. Un jour, se tournant vers les députés démocratiques: Législateurs (Tune nation corrompue .'... leur dit-il, et il continua malgé les cris et les rappels à l'ordre! Une autre fois, repoussant une motion de Thouret qui prévoyait le cas dz la déchéance, il s'écria :
« Si l'Assemblée nationale, par suite de cette ivresse de pouvoir qui nous a si souvent égarés, venait à mettre en délibération cette matière ; si elle oubliait à tel point ce qu'elle doit à la nation que d'adopter un semblable décret, je jure de lui désobéir! Je jure de rester constamment fidèle au sang de Henri IV et de saint Louis 1 »
Le côté droit se leva tout entier en criant : « Nous le jurons ! » Ces vives sorties étaient le fort de cet orateur militaire qui, sans aucun appareil de rhéteur, frappait les esprits dans toutes les grandes
' Voir Arnault, Souvinirs d'un sexagénaire, t. I, p. 219. * Voir, notamment, son discours du 7 mai 1790.
570 CAZALES.
affaires d'État, par son élocution facile, nette, animée, par le naturel et la libre franchise de ses mouvements '.
' Lire son discours (26 janvier 1791) contre le décret ordonnant que tous les ecclésiastiques, en possession de bénéfices, qui ne prêteraient pas serment d'obéissance h. la constitution civile du clergé, seraient remplacés.
Pour tâcher de faire revenir l'Assemblée sur un fatal décret qui allait chasser nombre d'évêques de leurs sièges, nombre de curés de leurs presbytères, il lui présentait le tableau des troubles et des malheurs que cette violence causerait infailliblement. Sans se laisser émouvoir par les murmures et lea clameurs, il disait, avec autant déraison que d'éloquence :
• Doutez-Tous que les évêques chassés de leurs sièges n'excommunient ceux qui ont été mis à leurs places? Les clameurs ne sont pas des raisons. Doutez-vous qu'une partie des fidèles ne demeure attachée à ses anciens pasteurs et aux principes éternels de l'Église? Alors le schisme est introduit, les querelles de religion commencent ; alors les peuples douteront de la validité des sacrements; ils craindront de voir fuir devant eux cette religion sublime qui, saisissant l'homme dès le berceau, et le suivant jusqu'à la mort, lui offre des consolations touchantes dans toutes les circonstances de la vie; alors les victimes de la révolution se multiplieront, le royaume sera divisé. Vous verrez les catholiques, errant sur la surface de l'empire, suivre dans les cavernes, dans les déserts, leurs ministres persécutés afin de recevoir d'eux des sacrements valides ; alors, dans tout le royaume, les catholiques seront réduits à cet état de misère et de persécution dans lequel les protestants avaient été plongés par la révocation de l'édit de Nantes, par cet acte, dont votre justice a été indignée, et dont votre humanité a gérai. Jusqu'ici vous êtes insensibles à la résistance passive d'un clergé fidèle; mais si des factieux, prenant le masque de la religion, cherchaient à soulever le» peuples, s'ils répandaient les brandons du fanatisme au milieu des hommes avides à les saisir, s'ils s'armaient de l'énergie que produit toujours l'alliance des choses religieuses, qui ne serait effrayé, qui ne condamnerait pas des législateurs cruels et impolitiques qui auraient produit tant de maux, pour le vain orgueil de ne pas revenir sur ua de leurs décrets? »
La littérature sous la république. — Conclusion.
Quand les dernières voix éloquentes des premiers temps de la révolution se furent éteintes, il y eut pour le génie français une longue éclipse. La fureur tint lieu d'inspiration, le sans-culottisme remplaça le talent. Une société livrée aux vengeances les plus atroces, aux meurtres et aux destructions les plus sauvages, une société pourrie d'impiété et d'immoralité, où tout ce qu'il y a de bas et de vil dans humanité avait la haute voix, une pareille société devait voir les lettres et les arts, sinon s'éteindre tout à fait, du moins s'altérer tristement dans leur caractère.
Sous le règne des hjiirreaux barbouilleurs de lois, comme les appelait André Chénier, tout homme d'intelligence ou de vertu se verra sans cssse menacé d'être accusé capitalement, et de monter dans la sanglante charrette qui faisait vingt fois par jour le trajet de la Conciergerie à la place de la Révolution. Les savants et les littérateurs, les Lavoisier, les Bailly, les André Chénier, les Linguet, seront moissonnés par la faux révolutionnaire. D'autres, pour y échapper, se tueront eux-mêmes, comme Chamfort et Condorcet, ou mourront de terreur et de chagrin, comme Florian et Barthélémy. Les littérateurs les plus distingués que gardera la France seront la Harpe, Desfontaines, Ax- DRiEux, Campenox, Chênedollé, Picart, Collin d'Harleville, Legouvé, Lebrun, Parny. Nous avons déjà fait connaître plusieurs d'entre eux, et nous parlerons des autres dans la suite de notre ouvrage.
Nommons en terminant un Genevois qui a honoré la France par plusieurs écrits fort remarquables, Mallet-Ddpan. Dans ses ouvrages sur la révolution, il garde partout un style ferme, énergique dans sa brusquerie et semé de traits à la Tacite ; telle cette phrase à propos d'une loi contre les émigrés :
«Ce n'est pas une loi que l'Assemblée législative a rendue, c'est une batterie de canons qu'elle a déchargée sur ses ennemis. »
L'abbé de Pradt, qui appelait Mallet-Dupan son maître, le compte avec raison parmi les trois ou quatre écrivains éclos de la Révolution française.
Mentionnons encore un écrivain dont nous nous occuperons avec détail, quand nous parlerons des historiens du dix-neuvième siècle, Lacretelle le jeune. Dans une feuille estimable dont il était l'un des