‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 18 sur 196 · ETIENNE MIGNOT · texte numérisé non relu

ETIENNE MIGNOT

Assurément le docteur anglican qui préférait l'apostat Cranmer à Thomas Becket n'a pas plus cruellement déchiré la mémoire de ce grand archevêque. De nos jours des écrivains non catholiques, en particulier Augustin Thierry, ont su lui rendre plus de justice, et tous les croyants soumis, s'inclinant devant le jugement non réformé de l'Église, ont continué de révérer comme un saint et un martyr celui dont le gallican Bossuet a dit : « Il combattit jusqu'au sang pour les moindres droits de l'Église; et, en soutenant ses prérogatives, tant celles que Jésus-Christ lui avait acquises, que celles que des rois pieux lui avaient données, il défendit jusqu'aux dehors de cette sainte cité. »

En traitant ces sujets si controversés d'histoire moderne, l'abbé Mignot a moins fait de véritables histoires, qu'il n'a soutenu des thèses en faveur d'opinions préconçues. Le terrain neutre de l'érudition archa'ique lui a été plus favorable. De savants mémoires, insérés dans le recueil de l'Académie des inscriptions, attestent le zèle qu'il mit à rassembler et à interroger tous les monuments qui pouvaient jeter quelque lumière sur l'histoire de ces peuples orientaux que les Grecs connurent si peu, et sur lesquels ils nous ont transmis des notions si imparfaites. Portant d'abord ses regards vers l'Inde, il établit, dans cinq mémoires, que les Indiens ne sontredevables ni de leur doctrine, ni de leur culte, ni de leur police aux Égyptiens ou aux Grecs, et prouva que Bouddha, plus de mille ans avant l'ère vulgaire et plusieurs siècles avant Pythagore, avait enseigné la métempsycose.

Examinant ensuite la question tant débattue de la primauté d'origine entre les divers peuples, il la refuse aux Égyptiens trop vantés par les Grecs leurs disciples, pour l'accorder plutôt aux Ghaldéens, aux Perses et aux Phéniciens. 11 se proposait de traiter successivement du gouvernement, des lois, des usages politiques et civils, de la langue, de l'écriture, des arts, des sciences, delà navigation, du commerce de tous ces peuples primitifs. La mort l'enleva, quand il commençait à publier ses premières recherches sur les Phéniciens, qui avaient d'abord fixé ses regards. Sa carrière avait été longue ; elle fut assez bien remplie pour lui mériter quelque souvenir delà postérité'.

Cet érudit poîyhistor ne doit pas être confondu avec un autre abbé MiGNOT (1728-1790), neveu de Voltaire, et auteur aussi de plusieurs travaux historiques: une Histoire estimée de l'impératrice Irène [ilG2), une Histoire de Jeanne I'^, reine de Naples (1764), une Histoire des rois Catholiques Ferdinand et IsaleUe (1760), composée d'après Mariana et Ferreras, enfin une Histoire de l'empire ottoman, depuis son origine jusqu'à la paix de Belgrade en 1740 (1771).

L'abbé Vincent Mignot ne fut pas un savant comme son homonyme,

1 Voir son Éloge par Lebeau, lu dans l'Académie des inscriptions à l'assemblée pu'olique de la Saint-Martin, 1771 {Hist. de VAcad, des inscript., t. XVIIJ, p. l'^O et suiv.).

mais un homme de beaucoup d'esprit, de bon sens, et un écrivain naturel et élégant.

L'abbé Millot (1726-1785) a encore joui de quelque réputation, comme historien, pour ses Éléments d'histoire générale ancienne et moderne id\o\. in- [2). Ils furent surtout vantés par le parti philosophique. D'Alemberl appelait l'abbé Millot l'homme en qui il avait vu le moins de préventions et de prétentions. Il reconnaissait ironiquement qu'il n'avait de prêtre que l'habit, firimm, de son côté, disait dans sa. Correspondance, en parlant de cet ancien jésuite :

« C'est un ami incorruptible de la vérité, mais sans fanatisme, pas même pour elle; un esprit juste, simple, plein de sagesse et de modération; la raison guide sa plume et ne l'abandonne pas un instant. Dans ce nouvel ouvrage, moins concis et plus philosophe que Bossuet, moins prolixe et moins crédule que le bon Rollin... il combat avec fermeté, en observant le respect qu'un homme de sa robe doit à la religion reçue, l'erreur et la superstition. »

C'est-à-dire que ce prêtre, qui n'était pas né avec le don de la plaisanterie, s'efforce, d'une manière presque toujours ridicule et souvent grossière, de déverser la raillerie et le sarcasme sur les papes, les prêtres, les moines, et, sans attaquer le fond de la religion, en présente très indiscrètement et en grossit à plaisir les abus : ainsi tout le monde alors prenait à l'envi la cocarde philosophique.

Du reste, l'abbé écrit assez bien, et se fait lire.

A un talent naturel, il joignait des connaissances et le goût au moins de l'érudition. On a sous son nom une Histoire des troubadours (1773); mais le principal mérite en doit revenir à la Curne de Sainte-Palaye, dont Millot, qui n'avait jamais étudié sur les textes l'ancien idiome provençal, n'eut qu'à mettre en œuvre les savants matériaux et à suivre les traductions S en s'appliquant seulement à donner au style une tournure plus libre et plus variée, à semer çà et là des réflexions qui ne sont jamais bien profondes, et à répandre quelque variété dans le sujet.

Plusieurs auteurs qui se sont occupés avec succès d'histoire au dixhuitième siècle sont aujourd'hui tout à fait ou à peu près complètement oubliés. Tels sont le jésuite Bougeant (1690-1743), le spirituel, élégant et solide auteur de YHistoire des guerres et des négociations qui précédèrent le traité de Westphalie sous les ministères de Richelieu et de Mazarin, de V Histoire du traité de Westphalie (1744), et François-Antoine Chevrier, « le bohémien littéraire du dix-huitième siècle » dont l'ouvrage historique le plus sérieux, Histoire générale de Lorraine et de Bar, fut condamné pour offenses contre la religion et les monarques. Tel est

1 Ce fut Sainte-Palaye lui-même qui, déj'i accablé par la vieillesse, et absorbé par son grand Glossaire, proposa à l'abbé Millot de faire ce travail. * Mémoires de l'Académie Stanislas, Nancy, 18G3.

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encore Etienne Lauréault de Foxcemagne (1694-1779), dont le nom n'est plus guère connu que par les lettres où il soutint, contre l'opinion de Voltaire, l'authenticité du Testament •politique du cardinal de Richelieu. Il possédait une vaste érudition, et avait fait de longues et curieuses recherches sur les diverses époques de notre histoire'. Pour en découvrir et en retracer l'esprit, il avait remonté à l'origine de nos usages, de nos coutumes et de nos lois. « Lorsqu'il s'élevait dans les affaires de l'État des discussions de prérogatives, que pouvait seule terminer l'autorité de nos anciennes coutumes, dit M. Chabanon, son successeur à l'Académie française, on consultait M. de f'oncemagne comme un oracle, et sa décision levait tous les doutes et tranchait toutes les difficultés. » C'était un grand ennemi du système féodal.

Nous nommerons enfin, pour nous borner, l'abbé de la Bletterie (1690-1772), professeur d'éloquence au collège Royal et membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, auteur d'une Vie de l'empereur Julien (1735 et 1742, in- 12), dont Voltaire et Condorcet ont fait d'amères critiques, mais qui a été tout différemment appréciée par l'historien Gaillard, lequel, péchant à son tour par l'excès de l'éloge, range parmi les morceaux d'histoire particulière dignes des plus beaux jours de la Grèce et de Rome que nous ayons dans notre langue, (c la Vie de Julitn, par M. l'abbé de la Bletterie, si sagement faite et si élégamment écrite- ». Le biographe du fameux apostat ne saurait être mis en parallèle avec les Xénophon, les Plutarque, les Salluste et les Tacite; mais il a eu le mérite de faire un livre écrit avec jugement, d'un style précis et agréable et dans un esprit de sage impartialité. Jusqu'alors le restaurateur de l'idolâtrie n'avait guère rencontré que des accusateurs ou des panégyristes. La Bletterie voulut l'examiner à charge et à décharge; il lut et traduisit ses principaux ouvrages, qu'il trouva pleins d'éloquence et d'esprit, <( et peut-être plus dignes d'être lus que plusieurs des anciens écrivains du paganisme^». Il consulta tous ceux qui ont parlé de lui, amis et ennemis, et s'élant ainsi fait une opinion éclairée, il la proclama sincèrement en faisant connaître le bien comme le mal. De même que la Bletterie avait su reconnaître les grandes qualités et les vertus au moins apparentes du persécuteur en qui l'indignation des chrétiens n'avait longtemps voulu voir qu'un monstre semblable aux Néron et aux Domitien ; de même, dans une autre monographie impériale, l'Histoire de l'empereur Jovien (1748), il osa justifier ce prince catholique des imputations que sa piété lui attira de la part de quelques philosophes modernes qui auraient dû être désarmés par la tolérance dont le successeur de Julien fit preuve dans son règne trop court. Certaines pages de cette

1 Voir les Mémoires qu'il a insérés dans le Recueil de l'Académie des iiiscHptions.

2 llist. de François I", Préf. , p. xxvn, 2^ édit. * Vie de l'empereur Julien, Avert., p. 3, 174G.

élégante biographie sont d'un véritable historien ; tel est le portrait (le saint Athanase :

« Athanase était le plus grand liomme do son siècle, et peut-ôtre qu';i tout prendre l'Église n'en a jamais eu de plus grand, etc. '. »

Tous ceux qui ne se courbaient pas sous le joug de Voltaii'c, ce tyrannique dominateur de l'esprit public au dix-huitième siècle, étaient impitoyablement ridiculisés par lui et par ses échos. La postérité doit venger de ses sarcasmes ceux qui, comme la Bletterie, écrivain impartial, ont joint des talents à des vertus.

Après les historiens proprement dits, il nous reste à faire connaître une classe d'écrivains qui méritent plutôt le nom d'érudits. Les vrais érudits en histoire furent aussi rares au dix-huitième siècle que les grands historiens, surtout pour ce qui touche les annales de notre patrie. Chaque jour voyait exhumer des documents ignorés jusqu'alors ; des ressources toutes nouvelles étaient offertes aux écrivains. Très peu cependant surent pénétrer dans la connaissance intime de notre histoire. Plusieurs préparèrent d'utiles matériaux, et, sans écrire d'œuvres historiques, ont grandement servi à 1 histoire. Tant de travaux publiés depuis ont fait toml)er dans l'oubli la plupart d'entre eux. Néanmoins, le nom de ces érudits qui n'ont pas écrit pour le peuple des lecteurs mérite d'être cité avec honneur dans une histoire des lettres françaises au dix-huitième siècle.

Nommons d'abord un écrivain qui appartient au dix-septième siècle plus encore qu'au dix-huitième, l'abbé de Longberue (16b2-t733), auteur de la Description historique et géographique de la France ancienne et moderne (1719), sorte d'histoire de France par provinces, où l'on trouve comment se sont formés tous les grands fiefs de la couronne, comment, à quelle époque ils ont été assujettis h. l'autorité du roi, et enfin réunis à son domaine. Le savant abbé de Sept-Fontaines a été accusé de manquer de patriotisme pour avoir rapporté quantité de faits contre le droit immédiat des rois de France sur la Gaule transjurane et sur d'autres provinces.

Le P. Lelong (1665-1721), comme l'abbé de Longuerue, appartient aux deux siècles. Son ouvrage le plus connu, le plus utile, et celui qui témoigne de plus de science et de critique, est la Bibliothèque historique de la France (in-folio). Plusieurs mains y concoururent -, mais le

* Hist. de l'empereur Jovien, p. 128-133.

^ hz. Bibliothèque /as^o^-f^z^e fut continuée par de Fontette, qui en donna, en 1768 et années suivantes, une édition en cinq volumes in-folio. De grands perfectionnements furent dus à Barbeau de la Bruyère^ érudit des plus instruits, que sa pauvreté força de travailler en sous-ordre pour beaucoup d'auteurs. Il fit en partie la Géographie moderne, publiée par l'abbé de la Croix, et améliora beaucoup les Tablettes chronologiques de l'histoire universelle, données par

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