‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 171 sur 196 · LA PLURALITÉ DES MONDES · texte numérisé non relu

LA PLURALITÉ DES MONDES

En 1686, à l'âge de vingt-neuf ans, FonteneUe publia laPluralité des Mondes. Ce livre n'était pas à l'adresse des savants, mais à celle des dames à qui il prétendait rendre accessible ce que l'astronomie physique a de plus relevé. Il ne demandait à ses belles lectrices pour tout ce système de philosophie « que la même application qu'il faut donner à la Princesse de Clèves, si on veut en suivre bien l'intrigue et en connaître toute la beauté. » Son livre est si peu obscur qu il est persuadé qu'à une seconde lecture au plus il ne leur en sera rien échappé. Il a employé tous les raisonnements de physique qu'il était nécessaire, mais il a toujours tâché de leur donner un tour agréable, et, à l'exemple de Virgile, il s'est appliqué à égayer par des ornements étrangers les matières trop sérieuses. Comme il n'a pas prétendu faire un système en l'air, et qui n'eût aucun fondement, il a voulu présenter le plus possible de faits certains ; cependant il ne s'est pas interdit les conjectures pourvu qu'elles ne fussent pas entièrement chimériques. Le vrai et le faux sont mêlés dans le livre, mais y sont toujours aisés à distinguer. Composé bizarre, mais qui, espcre-t-il, ne laissera pas de plaire.

Les « pensées quintessenciées, les raisonnements sophistiques *, )> et les idées les plus frivoles abondent dans ce livre destiné à expliquer le système du monde, tel qu'il a été conçu par Copernic, et à mettre ■à la portée des gens du bel air les principes de l'astronomie moderne.

a Nos sciences, dit FonteneUe, ont de certaines bornes que l'esprit humain n'a jamais pu passer, il y a un point où elles nous manquent tout à coup; le reste est pour d'autres mondes, où quelque chose de ce que nous savons est inconnu. Cette planète-ci jouit des douceurs de l'amour, mais elle est toujours désolée en plusieurs de ses parties par les fureurs de la guerre. Dans une autre planète on jouit d'une paix éternelle, mais au miUeu de cette paix on ne connaît pas l'amour, et on s'ennuie -. »

L'astronome galantin entretient sa beUe élève des propos les plus doucereux :

« Quoi donc, reprit-elle, croyez-vous qu'on soit incapable des plaisirs qui ne sont que dans la raison? je veux tout à l'heure vous faire voir le contraire.

' Expression de La Bruyère, dans le portrait de Cydias. - Troisième soirée.

Apprenez-moi vos étoiles. — Non, répliquai-je, il ne me sera point reproché que dans un bois, à dix heures du soir, j'aie parlé de philosophie h la plus aimable personne que je connaisse. Cherchez ailleurs vos philosophes. — J'eus beau me défendre encore quelque temps sur ce ton-là^ il fallut céder i. »

La Pluralité des Mori'les émietta aux jeunes gens et aux femmes de la société élégante un certain nombre d'idées scientifiques à leur portée. Mais ce n'était pas un tel livre qui pouvait étendre le progrès de l'astronomie. 11 était plus propre à faire des beaux esprits prétentieux que des savants. D'ailleurs il repose sur une base scientifique fausse et chimérique, sur le système cartésien des tourbillons et du plein, que Fontenelle avait adopté dans sa jeunesse et qu'il soutint toute sa vie. On trouve les mômes principes dans la Théorie des Tourbillons, publiée en 17o2, que dans la Pluralité des Mondes, publiée en 1686. Le secrétaire de l'Académie des sciences ne faisait pas plus de cas de l'attraction et du vide de Newton que des qualités occultes des scolastiques.

Si piquante et si spécieuse que soit la thèse de la pluralité des mondes, elle paraît ne pouvoir pas soutenir l'examen sérieux de la science. Il semble démontré que l'homme ni aucun animal connu ne sauraient subsister hors de la terre, qu'ils seraient brûlés dans Vénus et Mercure, glacés dans Saturne, asphyxiés dans la Lune, qui n'a point d'atmosphère, ou du moins dont l'atmosphère est insuffisante à la respiration et à la vie des êtres terrestres. Ce système, si dénué de preuve, avait une apparence de hardiesse qui en fit le succès, mais qui pouvait compromettre l'auteur. Car en soutenant la pluralité des mondes, comme Huyghens l'essaya à son tour douze ans plus tard, Fontenelle paraissait contredire la cosmogonie de Moïse bien plus que ne l'avait fait Galilée en révélant le mouvement de la terre. Cependant des théologiens exacts ont déclaré cette opinion innocente et permise. « La pluralité des mondes, dit M. de Frayssinous, peut bien n'être qu'un ingénieux roman, mais vous êtes libre d'y voir une réalité. »

Qu'on passe à Fontenelle de contredire le système astronomique de la Bible, on ne pourra pas si aisément lui pardonner de n'avoir pas su trouver la moindre réflexion religieuse en un sujet où tout rappelle sans cesse la puissance et la grandeur de Dieu.

LES ÉLOGES DES 3IEMBRES DE l'aCADÉMIE DES SCIENCES.

A peine nommé membre de l'Académie française (1691), Fontenelle abandonna la littérature pour la science. Le goût paraît lui en avoir été inspiré principalement par son oncle Thomas Corneille, dont il fut le collaborateur dans la rédaction du Bkîionnaire des Sciences et des Arts,

1 Première soirée.

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entrepris dans le dessein de mettre la connaissance des sciences les plus abstraites à la portée de tous les esprits.

Fontenelle s'était occupé sérieusement de travaux mathématiques dès I680. Pour payer son tribut de membre de l'Académie des sciences il voulut pénétrer jusqu'aux sources de la haute géométrie, et composa la Géométrie de Vinpii.

Suivant d'Alemberl, les ouvrages géométriques de Fontenelle sont aussi capables que ses ouvrages littéraires d'égarer les jeunes gens par les défauts agréables et mêlés de beautés réelles dont ils sont rempUs. D'après le mathématicien encyclopédiste, la lecture des Éléments de la géométrie de Vinfini en particulier « est d'autant plus dangereuse aux jeunes géomètres que l'auteur y présente ses sophismes avec une sorte d'élégance, et, pour ainsi dire, de grâce, dont le sujet ne paraissait pas susceptible'. »

Fontenelle ne révèle guère le caractère du vrai savant, qui est de chercher et de découvrir : recueillir et rédiger, voilà toute la tâche du célèbre secrétaire de l'Académie des sciences. Il n'en est pas moins incontestable qu'il a rendu de grands services à la science par la manière dont il a exposé les découvertes des autres-. Il a vulgarisé les connaissances scientifiques, et il a donné aux savants mêmes des modèles d'ordre et de clarté.

Nommé membre et secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences en 16'J9, il rédigea pendant quarante ans les Mémoires de cette compagnie, et en écrivit l'histoire.

Cette histoire se compose de deux parties. La première présente l'histoire générale de l'Académie, de ses travaux, de ses pensées, des sciences dont elle s'occupe, enfin offre l'abrégé de tout ce qui s'est fait ou dit de remarquable dans l'Académie pendant l'année, l'analyse des mémoires imprimés et les extraits des mémoires lus en séance et qu'on ne jugea pas à propos d'imprimer en entier^. La seconde partie renferme l'éloge des académiciens morts pendant le cours de chaque année académique, jusqu'en 1740, c'est-à-dire soixante-neuf biographies.

Duhamel, premier secrétaire de l'Académie des sciences, fondée en 1666 par Colbert, n'avait pas fait les éloges de ses savants collègues, Carcavie, Huyghens, Roberval, Frenicle, Auzout, Picart, Buhot, Cureau de la Chambre, Perrault, Duclos, Bourdelin, Pecquet, Marchand, premiers membres de cette illustre compagnie. L'usage de prononcer l'éloge des académiciens morts ne fut introduit que par le règlement

» D'Alemb., Mél., Éclairciss. sur les Élém. dephilos., § XV.

* Malte-Brun loue « le spirituel Fontenelle » d'avoir eu le mérite de dire le premier qu'il a certainement fallu plusieurs révolutions pour modeler la surface du globe et pour amonceler ces vastes ruines qui nous environnent de toutes parts. (Géogr., 1. XXXIX, éd. Furne.)

3 L'Histoire générale de l'Académie, écrite par Fontenelle, se compose da quarante volumes in-4.

de 1699. Fontenelle, appelé le premier à le mettre en pratique, dépassa l'obligation de sa charge. Pour élever aux sciences un monument complet, il reprit toute l'histoire de l'Académie depuis 1666 jusqu'à 1690, et plaça deux superbes préfaces, l'une en tôte de l'histoire de 1666, l'autre en tète de l'histoire de 1699.

Tous ces éloges sont composés avec beaucoup d'art, mais ils ne sentent nullement le panégyrique et ne paraissent que des histoires. Chacun a son caractère, son ton, son originalité particulière. Tour à tour chimiste, botaniste, anatomiste, géomètre, astronome, mécanicien, le secrétaire de l'Académie parle également bien le langage de toutes les sciences, il leur prête à toutes la parure du style, et sait répandre de la lumière et des grâces sur les sujets les plus abstraits. En parlant de la plupart des découvertes astronomiques, physiques, mathématiques, il n'a garde de fatiguer par une exposition trop exacte des lecteurs peu accoutumés aux sujets scientifiques. 11 sait élucider ce que les idées des savants dont il écrit l'histoire peuvent avoir d'obscur, rendre en termes généraux et clairs ce qu'ils offrent de technique, louer chacun d'eux par ce qu'il nous a laissé de plus important et par ses titres de gloire les plus durables ; répandre, en passant, des idées générales sur chaque science, sur leur origine, leurs progrès, leur but, le moyen de les perfectionner, leurs liaisons et leurs rapports mutuels ; enfin, comprenant sa tâche en vrai philosophe, placer la science intellectuelle au-dessus de la science physique, et insinuer à propos que « les expériences naturellement bornées à des cas particuliers prennent, par le moyen de la spéculation, un esprit universel, et se changent en principes ^ »

11 ne montre pas moins de talent dans la manière dont il rapporte les principales circonstances de la vie des académiciens. Quand il rappelle quelques anecdotes qui regardent leur genre de vie, leurs occupations domestiques, ou leur commerce littéraire, lisait toujours les entremêler de circonstances intéressantes. Raconle-t-il, par exemple, quels étaient les savants avec qui M. de Montmort était en correspondance, il développe tous les troubles littéraires qui s'élevèrent dans l'Europe entière à l'occasion de la fameuse dispute de Leibnitz et de jNewton.

Pour tant de qualités qu'offrent les Éloges des académiciens, Fontenelle a mérité d^'être appelé « le modèle de tous ceux qui se sont exercés et qui s'exerceront dans ce genre de composition^, » dont il donna le premier exemple. Quelques Éloges doivent être recommandés parmi tous les autres ; ce sont ceux de Newton, de Leibnitz, de M. d'Argenson, du maréchal de Vauban, de Pierre le Grand, de Malebranche, de Tournefort, de Boerhaave, du géographe Guillaume de Lisle, etc.

» Éloges des membres de l'Académie, préf. de 1G6(J, p. 14. 2 Vicq-d'Azyr, Élog., Préf. du G« caliier, 1787.

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