LE STYLE DE FONTENELLE
Tels sont les ouvrages les plus durables de Fontenelle. Sa Vk de Corneille avec l'histoire du théâtre français jusqu'à lai, ses Discours sur la patience, sur le bonheur, ses Réflexions sur la poétique, sur l'églogue, marquent aussi des connaissances et du talent, mais ne sauraient rien ajouter à sa gloire.
Il ne nous reste donc qu'à résumer notre opinion sur le genre d'esprit et sur le style de Fontenelle.
Dans tout ce qu'on peut appeler ses bons ouvrages, on sent un esprit nourri de réflexions et un talent discipliné par la pratique des sciences. La marche, la gradation, l'encliaînement des idées y révèlent le géomètre, le disciple de Pascal et de Descartes. En même temps, des qualités plus légères et plus aimables y montrent un favori des grâces et un amant de l'élégance. On ne peut penser avec plus d'esprit, ni dire plus agréablement qu'il le fait dans ses bons endroits. Quel style brillant, souple, ingénieux, dans maintes pages des Éloges des académiciens !
Veut-il parler d'un procédé d'embaumement particulier au physicien Ruysch, et par lequel tout ce qui était injecté conservait sa consistance, sa mollesse, sa flexibilité, et même s'embelUssait avec le temps, parce que la couleur en devenait plus vive jusqu'à un certain point, il dira :
u Les cadavre?, quoique avec tous leurs viscères, n'avaient point de mauvaise odeur, au contraire ils en prenaient une agréable, quand même ils eussent senti fort mauvais avant l'opération.
« Tout se garantissait de la corruption par le secret de M. P.uysch. Une fort longue vie lui a procuré le plaisir de ne voir aucune de ses pièces se gâter par les ans, et de ne pouvoir fixer de terme à leur durée. Tous ces morts sans dessèchement apparent, sans rides, avec un teint fleuri, et des membres souples, étaient presque des ressuscites; il ne paraissaient qu'endormis, tout prêts à parler, quand ils se réveilleraient. Les momies de M. Ruysch prolongeaient en quelque sorte la vie, au lieu que celles de l'ancienne Egypte ne prolongeaient que la mort. »
Il n'y a qu'à ouvrir les Éloges des académiciens pour y trouver des exemples de ce genre de beauté. On y rencontre aussi souvent des traits courts et vifs en forme de sentence, des réflexions épigrammatiques qui frappent et intéressent l'esprit, comme dans ce passage :
« Le savant évêque de Salisbury, M. Burnet, ayant eu, sur la réunion de l'Église anglicane avec la luthérienne, des vues qui avaient été fort goûtées par des théologiens de la confession d'Augsbourg, M. Leibnitz fît voir que cet évêque, tout habile qu'il était, n'avait pas tout à fait bien pris le nœud de cette controverse, et l'on prétend que l'évcque en convint. On sait assez qu'il
s'agit là des dernières finesses de l'art, et qu'il faut être véritablement théologien, même pour s'y méprendra i. »
Le marquis d'Argenson a dit, en parlant de Fontenelle :
« Le tour d'esprit que s'est fait ce charmant écrivain consiste à présenter aux liommes simples une phrase banale, une proposition commune et rebattue, mais appliquée de telle sorte qu'elle offre aux gens d'esprit un sens tout opposé, fin, neuf et délicat 2. »
Il est certain que souvent Fontenelle réussit très bien à donner plus de relief aux pensées fortes et ingénieuses en les présentant sous une forme commune et en les habillant d'expressions familières ; mais aussi on lui reproche justement d'avoir trop atfecté de montrer les grandes choses en petit, et de les peindre avec les images et les expressions communes et les tours de la conversation ordinaire ; trop souvent sa diction côtoie le trivial. D'ailleurs Fontenelle n a jamais une simplicité simple, mais une simplicité réfléchie, voulue, artificielle. Môme quand il paraît vouloir être le plus naturel, il affecte un certain apprêt.
Son style est rarement franc et limpide. Sa pensée est presque toujours rendue par des expressions à demi voilées, et sa manière a ordinairement quelque chose d'oblique et de louche. 11 aime à faire entendre beaucoup de choses qu'il ne dit pas; il veut être deviné; mais quelquefois, à force de réticences, il devient obscur et énigmatique. Comme Lamotte et Marivaux, qu'il admirait tant, il tourne avec prétention ses idées, il raffine constamment sa pensée et son style, et, pour trop vouloir rendre son expression piquante, il la rend embarrassée, précieuse, guindée.
Pour nous apprendre que Duhamel savait embellir les pensées les plus abstraites sans leur prêter des ornements étrangers, il dira :
« Ce sont des raisomiements philosophiques qui ont dépouillé leur sécheresse naturelle, ou du moins ordinaire, en passant au travers d'une imagination fleurie et ornée, et qui n'y ont pris que la juste dose d'agréineut qui leur convenait... »
11 compare la maison du médecin Fagon au temple de Jupiter :
« Sa maison ressemblait à ces temples de l'antiquité où étaient en dépôt les ordonnaiices et les préceptes qui convenaient aux maux. »
Il hasarde d'incroyables associations de mots, et présente des figures étranges. Il dit, dans VÉloge de M. du Fay :
« M. Landais, trésorier général de l'artillerie, mourut en 1729, laissant une succession modique pour un trésorier, et qui était d'ailleurs un chuos de
Éloges des acudém., Leibnitz.
2 Mém. du marquis d Argenson. Bibl. Elzév., t. V, p. 94.
comptes à rendre, une hydre de discussions renaissantes les unes des outres. Elle devait être partagée entre la mère de M. du Fay et trois sœurs qu'elle avait, et il fut lui seul chargé de quatre procurations, seul à débrouiller le chaos et à combattre l'hydre. »
Il a des expressions tout, à fait insolites. Il dira : il n'y a pas de mémoire que, pour signifier on ne se souvient pas que :
a Ceux d'entre les gens de bien qui condamnent tant les spectacles l'auraient trouvé bien net sur cet article, jamais il n'en avait vu aucun. // n'y a pas de mémoire qu'il se soit diverti'. »
Le désir de ne pas s'exprimer comme tout le monde le fait souvent tomber dans des fautes de goût :
« M. l'abbé de Louvois eut beau garder toute la modération que l'obscurité des matières et l'esprit du christianisme sembleraient exiger de tout le monde, on ne s'en contenta pas, et les canaux par où passaient les grâces ecclésiastiques paraissaient >/<«/ disposés à son éyard^. »
Même dans les Éloges des académiciens, le style de Fontenelle a souvent l'air féminin et mignard ; on y sent quelque chose du Cydias dont la Bruyère a fait le type du pédant maniéré.
« Quelqu'un, rapporte un grand admirateur de Fontenelle, me disait un jour : Ah ! si M. de Fontenelle avait autant de goût qu'il a d'esprit! Je lui répondis : Vous demandez l'impossible. M. de Fontenelle a autant de goût qu'il est possible d'en avoir avec autant d'esprit ^. »
11 aurait mieux valu dire : avec un esprit de la nature du sien ; car nous ne manquons pas d'écrivains qui prouvèrent que l'esprit n'exclut pas le goût.
Dans tout ce que Fontenelle a écrit, on voit de l'élégance, de la finesse, de l'esprit, mais on ne sent ni simplicité, ni vigueur, ni chaleur. Ne cherchez point chez lui un style plein, mâle, éloquent. « Ces sortes de beautés, comme l'observe Grimm, étaient perdues pour M. de Fontenelle. Le simple, le naturel, le vrai sublime ne le touchaient point : c'était une langue qu'il n'entendait pas. » Dans la conversation môme, et jusqu'en sa haute vieillesse, il n'aimait que le trait et l'épigramme.
« J'ai eu souvent occasion de remarquer, dit encore Grlmm, que dans tout ce qu'on lui contait ou disait, il attendait toujours l'épigramme. Insensible à tout autre genre de beauté, tout ce qui ne finissait pas par un tour d'espnt était nul pour lui. Il avait vu tous les grands hommes du siècle de Louis XIV, il avait été leur contemporain et même leur rival. Il en parlait peu. Je présume qu'il ne faisait pas grand cas de Molière et de Racine. Pour la Fontaine , il n'en parlait jamais sans en dire du mal. Le grand Corneille était son homme, il rélevait au-dessus de tout. Mais ce grand homme était de sa province, son
1 Éloges des académ., Littré.
^Ibid., l'abbé de Louvois.
s Trublet, Essais de litt., Paris, 17G2, t. III, p. 136.
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oncle, et puis quel raisonneur I Ce genre de beauté était fait pour toucher M. de Fontenelle'. »
Il était impossible qu'il eût de la chaleur et de l'entraînement dans le style, cet adversaire du sublime -, cet homme si froid que rien n'enthousiasmait, qui se défendait par système de tout ce qui est capable d'émouvoir et de passionner, qui s'accordait des goûts, et encore médiocrement vifs, mais n'eut jamais de passions; qui, dans l'amitié, dans la pratique du bien, dans le plaisir, en tout, se fit toujours une loi de raison sèche, n'a jamais ri, n'a jamais pleuré, ne s'est jamais mis en colùre; enfin qui eut l'âme aussi aride que l'esprit fécond'.
Un des plus incontestables mérites de Fontenelle est de posséder une justesse et une propriété d'expressions peu communes. Cependant il viole assez souvent la grammaire d'une manière grave. On rencontre, même dans les Éloges, bon nombre de phrases aussi incorrectes que celle-ci :
« Il avait commencé à composer dès l'âge de dix-huit ans, et même avec Vintention d'imprimer, presque inséparable du travail de la composition, dont elle est la première récompcnce '■>. »
Concluons en disant que le style de Fontenelle a des parties excellentes, et môme exquises, mais qu'il n'est presque jamais irréprochable, et que le mauvais y est d'habitude mêlé au bon. Aucun écrivain n'a autant les défauts de ses qualités que ce bel esprit qui, malgré tous ses mérites distingués, fut un esprit de décadence; et son influence littéraire eût été des plus dangereuses, si Voltaire ne s'était pas trouvé là pour la contre-peser.