LES OPINIONS RELIGIEUSES DE FONTENELLE
Nous ne pouvons terminer cette étude sur Fontenelle sans dire un mot de ses idées religieuses. On a déjà vu que dans sa jeunesse elles tendaient un peu à s'émanciper de l'autorité, et il est probable que,
1 Correspondance littéraire, février 1757.
- « Il ne faudrait, dit-il dans la préface des Oracles, donner dans le sublime qu'à son corps défendant ; il est si peu naturel ! »
^ Il ne faut pas cependant exagérer l'insensibilité de Fontenelle. Son amitié pour Brunet est célèbre, et il a déploré la perte de cet ami avec des accents véritablement partis de l'âme. M"* Lecouvreur, dans un délicieux portrait de Fontenelle, a dit des choses frappantes sur les qualités sociales de Fontenelle et sur la sûreté de son amitié. Enfin, on connaît l'appréciation de Montesquieu, dans ses Pensées diverses: « Fontenelle, autant au-dessus des autres hommes par son cœur, qu'au-dessus des hommes de lettres par son esprit. »
Voir aussi, comme contre-poids à l'opinion générale, le portrait de Fontenelle par M"' de Lambert.
* Eloges des académ., Tschvinhaus.
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si la prudence ne l'eût retenu, il aurait porté assez loin la liberté de l'examen. A cette époque et plus tard, il paraît avoir été en correspondance avec quelques-uns des réfugiés protestants. Il lisait leurs ouvrages et leur envoyait des allégories satiriques contre le pouvoir clérical. Il vit avec joie le mouvement philosophique qui commença de se produire sous la régence. Il disait dans sa réponse à l'évêque de Luçon, qui remplaçait Lamotte à l'Académie française, le 6 mars 1732 :
^ Il s'est répandu depuis un temps un esprit philosophique presque tout nouveau, une lumière qui n'avait guère éclairé nos ancêtres, etc. »
Et l'avocat général Séguier, son successeur à l'Académie française, le loua lui-même de sa philosophie et de l'indépendance de son esprit. Cependant il pratiquait avec exactitude les devoirs extérieurs de la religion catholique, dont il disait souvent que c'était la seule qui eût des preuves. A tout prendre, il semble avoir été plutôt déiste que chrétien : ,il portait le scepticisme en tout, excepté dans les sciences mathématiques. Heureux du moins de ne s'être jamais rendu coupable d'impiété ouverte, ni d'enseignements [^nuisibles à la morale. Il put dire sur son lit de mort : « Je suis p'rançais, j'ai vécu cent ans, et je n'ai jamais donné le plus petit ridicule à la plus petite vertu. » Dans la conversation même, où il aimait tant à briller, il ne se permit en aucune occasion, comme il le disait encore lui-même, un bon mot dont eût pu rougir la jeune fille qui l'aurait compris.
Mort de Newton ^ Ston portrait.
Sa santé fut toujours ferme et égale jusqu'à l'âge de quatrevingts ans, circonstance très essentielle du rare bonheur dont il a joui. Alors il commença à être incommodé d'une incontinence d'urine; encore dans les cinq années suivantes, qui précédèrent sa mort, eut-il de grands intervalles de santé, ou d'un état fort tolérable, qu'il se procurait par le régime et par des attentions dont il n'avait pas eu besoin jusque-là. Il fut obligé de se reposer de ses fonctions à la Monnaie sur M. Gonduitt, qui avait épousé une de ses nièces ; il ne s'y résolut que parce qu'il était bien sûr de remettre en bonnes mains un dépôt si important et si délicat. Son jugement a été confirmé depuis sa mort par le choix du roi, qui a donné cette place à M. Gonduitt. M. Newton ne souffrit beaucoup que dans les derniers vingt jours de sa vie. On jugea sûrement qu'il avait la pierre et qu'il n'en pouvait revenir. Dans des accès de douleur si violents que les gouttes de sueur lui en coulaient sur le visage, il ne poussa jamais un cri, ni ne donna aucun signe d'impatience, et, dès qu'il avait
' Fontenelle écrit toujours Neuton.
quelques moments de relâche, il souriait et parlait avec sa gaieté oïdinaire. Jusque-là il avait toujours lu ou écrit plusieurs heures par jour. Il lut les gazettes le samedi 18 mars (v. st.) au matin, et parla longtemps avec le docteur Mead, médecin célèbre ; il possédait parfaitement tous ses sens et tout son esprit, mais le soir il perdit absolument la connaissance et ne la reprit plus, comme si les facultés de son âme n'avaient été sujettes qu'à s'éteindre totalement, et non pas à s'affaiblir. Il mourut le lundi suivant 20 mars, âgé de quatre-vingt-cinq ans.
Son corps fut exposé sur un lit de parade dans la chambre de Jérusalem, endroit d'oti l'on porte au lieu de leur sépulture les personnes du plus haut rang, et quelquefois les têtes couronnées. On le porta dans l'abbaye de Westminster, le poêle étant soutenu par Milord grand chancelier, par les ducs de Montrose et Roxburgh, et par les comtes de Pembrocke, de Sussex et de Maclesfield. Ces six pairs d'Angleterre, qui firent cette fonction solennelle, font assez juger quel nombre de personnes de distinction grossirent la pompe funèbre. L'évêque de Rochester fit le service, accompagné de tout le clergé de l'église. Le corps fut enterré près de l'entrée du chœur. Il faudrait presque remonter chez les anciens Grecs, si l'on voulait trouver des exemples d'une aussi grande vénération pour le savoir. La famille de M. Newton imite encore la Grèce de plus près par un monument qu'elle lui fait élever, et auquel elle emploie une somme considérable. Le doyen et le chapitre de Westminster ont permis qu'on le construise dans un endroit de l'abbaye qui a souvent été refusé à la plus haute noblesse. La patrie et la famille ont fait éclater pour lui la même reconnaissance que s'il les avait choisies.
Il avait la taille médiocre, avec un peu d'embonpoint dans ses dernières années, l'œil fort vif et fort perçant, la physionomie agréable et vénérable en même temps, principalement quand il ôtait sa perruque et laissait voir une chevelure toute blanche, épaisse et bien fournie. Il ne se servit jamais de lunettes et ne perdit qu'une seule dent pendant toute sa vie. Son nom doit justifier ces petits détails.
Il était né fort doux et avec un grand amour pour la tranquillité. 11 aurait mieux aimé être inconnu, que devoir le calme de sa vie troublé par ces orages littéraires que l'esprit et la science attirent à ceux qui s'élèvent trop. On voit par une de ses lettres du Commercium epistolicwn que, son Traité d'optique étant prêt à imprimer, des objections prématurées qui s'élevèrent lui firent abandonner alors ce dessein. Je me reprocherais^ dit-il, mon impru-
dence deperdre une chose aussi réelle que le repos^ pour courir après une ombre. Mais cette ombre ne lui a pas échappé dans la suite, il ne lui en a pas coûté son repos qu'il estimait tant, et elle a eu pour lui autant de réalité que ce repos même.
Un caractère doux promet naturellement de la modestie, et on atteste que la sienne s'est toujours conservée sans altération, quoique tout le monde fût conjuré contre elle. Il ne parlait jamais ou de lui, ou des autres, il n'agissait jamais d'une manière à faire soupçonner aux observateurs les plus malins le moindre sentiment de vanité. Il est vrai qu'on lui épargnait assez le soin de se faire valoir; mais combien d'autres n'auraient pas laissé de prendre encore un soin dont on se charge si volontiers, et dont il est si difficile de se reposer sur personne! Combien de grands hommes généralement applaudis ont gâté le concert de leurs louanges en y mêlant leurs voix!
Il était simple, affable, toujours de niveau avec tout le monde. Les génies du premier ordre ne méprisent point ce qui est audessous d'eux, tandis que les autres méprisent même ce qui est au-dessus. Il ne se croyait dispensé, ni par son mérite ni par sa réputation, d'aucun des devoirs du commerce ordinaire de la vie; nulle singularité, ni naturelle ni affectée; il savait n'être, dès qu'il le fallait, qu'un homme du commun.
Quoiqu'il fût attaché à l'Église anglicane, il n'eût pas persécuté les non-conformistes pour les y ramener. Il jugeait les homm.es par les mœurs, et les vrais non-conformistes étaient pour lui les vicieux et les méchants. Ce n'est pas cependant qu'il s'en tînt à la religion naturelle ; il était persuadé de la révélation, et parmi les livres de toute espèce qu'il avait sans cesse entre les mains, celui qu'il lisait le plus assidûment était la Bible.
L'abondance où il se trouvait et par un grand patrimoine, et par son emploi ^ augmentée encore par la sage simplicité de sa vie, ne lui offrait pas inutilement les moyens de faire du bien. Il ne croyait pas que donner par son testament, ce fût donner; aussi n'a-t-il point laissé de testament, et il s'est dépouillé toutes les fois qu'il a fait des libéralités ou à ses parents, ou à ceux qu'il savait dans quelque besoin. Les b(mnes actions qu'il a faites dans l'une et l'autre espèce n'ont été ni rares ni peu considérables. Quand la bienséance exigeait de lui en certaines occasions de la dépense et de l'appareil, il était magnifique sans aucun regret et de très bonne grâce. Hors de là tout ce faste,
* De directeur de la Monnaie.
qui ne paraît quelque chose de grand qu'aux petits caractères, était sévèrement retranché, et les fonds réservés à des usages plus solides. Ce serait effectivement un prodige, qu'un esprit accoutumé aux réflexions, nourri de raisonnements, et en même temps amoureux de cette vaine magnificence.
Il ne s'est point marié, et peut-être n'a-t-il pas eu le loisir d'y penser jamais, abîmé d'abord dans des études profondes et continuelles pendant la force de l'âge, occupé ensuite d'une charge importante, et môme de sa grande considération, qui ne lui laissait sentir ni vide dans sa vie, ni besoin d'une société domestique.
Il a laissé en biens meubles environ 32,000 livres sterling, c'est-à-dire sept cent mille livres de notre monnaie, M. Leibnitz, son concurrent, mourut riche aussi, quoique beaucoup moins, et avec une somme de réserve assez considérable. Ces exemples rares et tous deux étrangers semblent mériter qu'on ne les oublie pas. {Éloges des Académiciens, Newton.)
lia dent d'or ^
En 1593, le bruit courut que les dents étant tombées à un enfant de Silésie, âgé de sept ans, il lui en était venu une d'or, à la place d'une de ses grosses dents, Horstius, professeur en médecine dans l'université de Helmstadt, écrivit, en 1595, l'histoire de cette dent, et prétendit qu'elle était en partie naturelle, en partie miraculeuse, et qu'elle avait été envoyée de Dieu à cet enfant, pour consoler les chrétiens affligés par les Turcs. Figurez-vous quelle consolation, et quel rapport de cette dent aux chrétiens ni aux Turcs. En la même année, afin que cette dent d'orne manquât pas d'historiens, RuUandus en écrit encore l'histoire. Deux ans après, Ingolsteterus, autre savant, écrit contre le sentiment que Rullandus avait de la dent d'or, et Rullandus l'ait aussitôt une belle et docte réplique. Un autre grand homme, nommé Libavius, ramasse tout ce qui avait été dit de la dent, et y ajoute son sentiment particulier. Il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu'il fût vrai que la dent était d'or. Quand un orfèvre l'eut examinée, il se trouva que c'était une feuille d'or appliquée à la dent avec beaucoup d'adresse ; mais on commença par faire des livres, et puis on consulta l'orfèvre. {Histoi7'e des oracles, 1'"° dissert., ch. iv.)
1 Ce piquant récit est dirigé contre ceux « qui courent naturellement îi la cause, et passent par-dessus la vérité du fait. »
LE SAGE ROMANCIER. — LE DIABLE BOITEUX. — GIL BLAS. — LE BACHE- LIER DE SALAMA>QLE. — ESTEVANILLE GOKZALÈS. — GLZMAN D'aL- FARACHE.
Le Sage partage, avec Voltaire, l'honneur d'avoir fait digue à l'irruption du mauvais goût, et d'avoir ramené le style naturel et simple, banni par Fontenelle et son école. Relevant, plus encore peut-être que l'auteur de Candide, de la pure tradition classique du dix-septième siècle, il n'innove rien à la langue saine et sobre de nos excellents prosateurs, et n'a que du mépris pour les raffinés qui prétendent changer la langue du blanc au noir.
Alain-René Le Sage naquit en 1688, dans la presqu'île de Rhuys, en Basse-Bretagne; d'autres, moins exacts, croyons-nous, disent à Vannes. Après de solides études, il se fit recevoir avocat pour la forme, se maria, et, voulant une occupation régulière et lucrative, se fît commis chez un fermier général en province. Il ne resta pas longtemps dans cette place, dont il garda un odieux souvenir, et vint à Paris, à Tâge de vingt-cinq ans, essayer de la vie d'homme de lettres.
L'abbé de Lionne, l'un des fils de l'habile ministre, initia Le Sage à la connaissance de la littérature espagnole, qui alors commençait à être négligée en Fiance, mais était toujours mise à contribution par les romanciers. Les auteurs de cette nation fourniront à Le Sage le fond et les mœurs de la plupart de ses récits.
11 leur emprunta d'abord de petites comédies d'un faible intérêt, le Point d'honneur, Don César, etc., et mit en français la mauvaise suite de Don Quichotte, par Avellaneda. Ses débuts étaient médiocres. En 1707, il se fit une première réputation de conteur spirituel et original, en publiant le Diable boiteux.
Ce diable boiteux est Asmodée. Échappé du laboratoire d'un magicien qui le retenait prisonnier dans une bouteille, il rencontre et prend en amitié le jeune gentilhomme Don Cléophas. Un jour, il transporte son protégé dans les airs, et, découvrant le toit des maisons, lui fait voir les hommes de toute classe dans les secrets de leur vie Prosateurs du xvni'^ siècle. 38
ou raconte leur histoire. Il lui déroule le « tableau des mouvement» et des peines que se donnent les pauvres mortels pour remplir le plus agréablement qu'il est possible ce petit espace qui est entre leur naissance et leur mort. »
« Asroodée n'avait pas vanté sans raison son aailité. Il fendit l'air comme one flèche décochée avec violence, et s'en alla se percher sur la tour de San Salvador. Dès qu'il y eut pris pied, il dit à son compagnon : Eh bien I seigneur Léandro, vous ne savez pas pourquoi je vous amène ici : je prétends vous montrer ce qui se passe dans Madrid. Je vais, par mon pouvoir, enlever les toits des maisons; et, malgré les ténèbres de la nuit, le dedans va s'ouvrir à vos yeux. A ces mots, il ne fit simplement qu'étendre le bras droit, et aussitôt tous les toits disparurent. Alors l'écolier vit, comme en plein midi, l'intérieur des maisons, de môme qu'on voit le dedans d'un pâté dont on vient d'ôter la croûte. Il promena sa vue de toutes parts; et la diversité des choses qui l'environnaient eut de quoi occuper longtemps sa curiosité. Seigneur don Cléoplias, lui dit le diable, cette confusion d'objets que vous regardez avec tant de p'aisir est, à la vérité, très agréable à contempler; mais ce n'est qu'un amusement frivole. Il faut que je vous le rende utile; et, pour vous donner une parfaite connaissance de la vie humaine, je veux vous expliquer ce que font toutes ces personnes que vous voyez. Je vais vous découvrir les motifs de leurs actions et vous révéler jusqu'à leurs plus secrètes pensées '. »
Les diverses scènes qui se présentent aux regards des contemplateurs aériens donnent occasion à Asmodée de raconter mi. le histoires qui se rattachent plus ou moins au sujet. Plusieurs de ces récits épisodiques, qui rentrent naturellement dans le cadre de l'auteur, ne sont pas le moins bel ornement de l'ouvrage.
Quand Asmodée, rappelé par les conjurations terribles du magicien, qui s'est aperçu de son absence, quitte le bachelier don Cléophas, il a fait la fortune de son protégé, en lui assurant un très riche et très agréable mariage.
Le Diable boiteux est une imitation d'e/ Diablo cojuelo, de don Luys Vêlez de Guevera, et de Dia é Noche de Madrid, de don Francisco Sanctos. La copie, il faut le reconnaître, n'est pas en tout point supérieure à l'original. Le Sage a gâté, par plus d'un récit déclamatoire et par plus d'une immoralité, le beau sujet que l'Espagne lui avait fourni. Ce spirituel conte n'a cependant pas tant de défauts que Saint- Hyacinthe ait eu le droit de dire, dans son Mathanasiu> ou Chef-d'œuvre d'un inconnu, « que le Diable boiteux est rempli d'extravagances, et qu'il fait honte au public d'avoir couru après comme si c'était un bon livre. » Le naturel le plus exquis dans le style, l'esprit le plus fin et le moins recherché, les traits les plus vifs ^, les saillies les plus pi-
i Le Diable boiteux, c. m. Édit. nouv., Alphonse Lemerre.
* Tel que celui-ci sur un de ces faux raccommodements si fréquents dans le monde :
u On nous réconcilia, dit-il, nous nous embrassâmes, et depuis ce temps-là nous sommes ennemis mortels. »
quantes, recommanderont toujours le Diable boiteux aux hommes d'un goût délicat.
La vogue obtenue par ce roman fut si grande qu'on se disputait, l'épée à la main, les exemplaires qui restaient chez le libraire. Ce succès tint en grande partie à ce que l'auteur y avait glissé un certain nombre d'allusions malignes et d'anecdotes relatives à des contemporains, entre autres à Baron, à Dufresny ^, à Ninon-.
Le Sage continuait toujours d'étudier ses auteurs favoris. Bientôt, plein de l'esprit de Cervantes et de Quevedo, et du sens poli et pénétrant des conteurs espagnols, il entreprit un grand roman de mœurs, et lança dans le public la première partie de Gil Blas de Saniillane (!7lo), œuvre d'un genre tout nouveau en France, et où Le Sage donnait le premier exemple d'un livre d'aventures dont l'amour n'est point le sujet principal.
Gil Blas est un homme de naissance fort humble, qui, de très bonne heure, annonce l'esprit le plus ouvert et la gentillesse la plus aimable. A dix-sept ans, il quitte le pays où il est né, et où il a reçu une bonne éducation, pour essayer de faire son chemin dans le monde. Ses débuts sont malheureux : il tombe entre les mains d'une troupe de voleurs ; mais il n'y reste pas longtemps. La rapide et variée succession deses fortunes commence alors. Il passe tour à tour au service d'un chanoine, d'un médecin , d'un philosophe, d'un petit-maître, dune actrice, d'une grande dame qui tient bureau d'esprit. Il devient intendant d'un grand d'Espagne, confident de l'archevêque de Grenade, secrétaire d'un marquis portugais, factotum d'un comte sicilien. Son sort paraît enfin très emiable ; il devient commis et favori du premier ministre, le duc de Lerme ; mais bientôt, de cette haute place, il tombe dans une prison d'État. Quand il en sort, il est désabusé du monde et des grandeurs, et il se retire modestement à la campagne.
Souvent trompé et souvent victime de ses défauts et de ses qualités, passant successivement par les conditions les plus difTérentes et quelquefois réduit aux plus infimes, cet aventurier n'oublie jamais le soin de se pousser; mais, dans tous les états, il garde sa gaieté. Heureux ou malheureux, il intéresse; cependant la peinture de Gil Blas pauvre et obscur est de beaucoup la mieux tracée dans le livre de Le Sage, Celle de Gil Blas devenu un personnage important est moins fidèle et moins attachante; mais la fin est parfaite. Les premiers sourires de la fortune ont gâté le favori d'un ministre, il a vendu des grâces; devenu serviteur utile, et comblé d'avantages pour son mérite, il s'améliore. n retrouve ses parents, ses bienfaiteurs, les obscurs amis de sa jeu-
* Voir, ch. X, le passage : a J'y veux envoyer un vieux garçon de famille, lequel n'a pas plutôt un ducat qu'il le dépense », jusqu'à : a il fut pris au mot, et la blanchisseuse est devenue sa femme. »
* Sous le nom d'une joiie veuve, Le S igp, représenta, ch. xvii, Ninon se faisant des papillotes avec la promesse de mariage d'un de ses amants.
nesse; et à tous il s'empresse de faire du bien avec cordialité et simplicité.
Une grande place est naturellement accordée à Gil Blas lui-môme dans le récit de Le Sage ; mais l'habile peintre ne met pas moins de soin à nous faire connaître tous les personnages avec lesquels son héros se trouve mêlé. Et quelle variété de scènes il offre ainsi à nos regards !
Rien de piquant et d'animé comme ce tableau de toutes lesconditions de la vie humaine, de ses hauts et de ses bas, de ses vicissitudes de bonheur et de malheur, de tous ses aspects les plus élevés, les plus vulgaires, les plus sérieux et les plus grotesques ; rien de vrai comme cette peinture des faiblesses et des vices des hommes, toujours les mômes dans tous les étals et dans tous les siècles. En voyant passer sous son regard tant de figures vivantes et originales, le lecteur est constamment intéressé et amusé ; mais il se trouve assez souvent en mauvaise compagnie; et l'auteur se met peu en peine de lui en inspirer l'horreur. Le Sage ne sait pas s'indigner des vices et des bassesses. Il n'a pas de colère contre l'égoïsme, contre la complaisance servile, contre la poltronnerie. Jl peint même ces défauts avec indulgence, et sacrifie volontiers la conscience de ses héros au comique d'une intrigue.
Au moins, dans ces peintures d'actions souvent fort laides, ne rencontre-t-on aucune expression basse, aucun trait grossier. Le Sage ne peint guère que de mauvaises mœurs, mais il respecte la décence, et nous montre toujours le vice puni. Sans charger ses romans de moralités, sans faire essuyer de sermon à ses lecteurs, il les instruit et les précautionne. Personne n'a jamais su mieux que l'auteur de Gil Blas mettre les honnêtes gens en garde contre les ruses et les mauvais tours des mendiants, des comédiens et des fripons, et contre les artifices des hypocrites et des méchants qui remphssent le monde. C'est là ce qui a fait dire qu'il est moral comme l'expérience.
Pendant longtemps, en France et en Espagne, Le Sage se vit disputer la paternité de son chef-d'œuvre. Gil Blas fut accusé d'être la copie d'un manuscrit espagnol inédit, et cette opinion s'accrédita; on sait aujourd'hui combien il est faux que Le Sage ait trouvé un manuscrit mystérieux et qu'il l'ait caché depuis à tous les yeux pour commettre impunément un immense plagiat. On est également unanime à reconnaître qu'il faut voir une assertion dénuée de fondement dans ce qu'a dit Voltaire : que Gil Blas est entièrement pris du roman espagnol intitulé la Vidad de lo Escudiero don Marcos d'Obrego^. Bien loin d'avoir emprunté au chanoine Vincent Espinel l'idée mère, le cadre et la plupart des développements de son livre, comme beaucoup de personnes l'ont cru longtemps, Le Sage ne lui a guère pris que la scène de son roman et les noms de ses principaux personnages. Pour beaucoup de détails, il s'est inspiré de quelques autres romanciers espa-
' Catalogue des écrivains du siècle de Louis XIV.
gnols, de Juan de Luna, de Quevedo, de Cervantes, de Mendoza, de Roxas. Mais il ne doit qu'à lui-même le plan général, les meilleures scènes, presque tous les personnages, et surtout la création du héros. S'il s'est tellement identifié avec les personnages, s'il a si bien saisi la couleur locale, — quoiqu'il ne connût cette société que par le commerce des livres ; — enfin s'il amis une telle exactitude topographique dans les voyages de son héros, que l'Espagne s'y soit reconnue et ait cru qu'un Espagnol seul avait pu écrire ce roman si exact de tous points, c'est le plus bel éloge qui pouvait être fait de cette incomparuble comédie-roman, où tout est original et charmant, à l'exception de quelques nouvelles sentimentales assez médiocres, imitées on ne sait d'où'.
L'auteur du Siècle de Louis XIV, dans sa courte et partiale étude sur Le Sage, s'est contenté de ce mince éloge : « Gil Blas est demeuré, parce qu'il y a du naturel. » Est-ce donc qu'il n'en appréciait pas les mérites étonnamment variés? La supposition est impossible. Non ; si Voltaire a montré tant d'injustice envers cet admirable prosateur, c'est qu"il avait une vengeance à exercer. Le Sage s'était amusé plusieurs fois à harceler le rancuneux et vindicatif écrivain. Voltaire put se reconnaître dans le portrait du poète castillan Gabriel Triaquero ^, « dont les tragédies farcies de traits plus brillants que solides, les vers mauvais ou mal rimes, les caractères mal formés ou mal soutenus et les pensées souvent obscures » font fureur à Valence, et sont préférés aux pièces du subhme Lope de Vega et du moelleux Culderon '. Le Sage dans quelques-unes de ses pièces foraines, particulièrement dans le Temple de Méynoire, avait déversé le ridicule sur l'auteur de Mérope.
Pour un appréciateur peu favorable, Le Sage a rencontré, de son vivant et après sa mort, mille juges qui ont exalté à l'envi ce Uvre « inexprimablement agréable, inexpresslbly delightful, » comme a dit Walter Scott*, et il sera toujours lu dans tous les pays, avec autant de plaisir que Don Quichotte et Tom Jones, avec autant de profit pour le goût.
Après Gil Blas, Le Sage ne fit plus guère que se copier lui-même, et reproduire, par des réminiscences effacées, les traits de son chefd'œuvre. Toutefois plusieurs de ses dernières productions se lisent encore, et ne sont pas trop indignes de lui.
Le Bachelier de Salamanque, publié en 1738, roule tout entier sur les désagréments du métier d'instituteur. Il est commun d'ordonnance,
1 Voir dans les Mémoires lus à la Sorbonne, 18G4, Histoire, philologie et sciences morales, un Mémoire de M. Eug. Baret sur l'originalité du Gil B'ai de Le Sage.
2 Triaquero, en espagnol, signifie charlatan, vendeur d'orviétan ou de thériaque.
3 Voir le ch. v du liv. X de Gil Blas. * Biographical Notices.
pauvre d'invention, quoique le héros soit transporté au Nouveau- Mexique. Cependant Le Sage mettait ce roman au nombre de ses meilleurs ouvrages, et en parlait souvent à ses amis comme d'un de ceux qu'il avait tout particulièrement soignés. Il se distingue des autres par une teinte sombre et mélancolique. Malgré ses défauts, c'est assurément un bon roman de mœurs.
Estcvanille Gonzalès, suniommè le Garçon de bonne humeur (173i), est d'un intérôt plus varié et plus soutenu ; mais ce n'est encore qu'un reflet affaibli de Gil Blas. Dans ce roman, Le Sage se piqua d'instruire et de corriger; ne voulant pas offrir « un tissu de fictions en pure perte pour les mœurs », il tâcha « d'offrir sous des images riantes des leçons de morale ». Il atteignit assez bien son but. On trouve dans Esteianille des passages dignes d'un moraliste. Telles sont les réflexions du héros parvenu au comble de ses vœux en se voyant maître d'hôtellerie.
« Me voilà donc, grâce au ciel , devenu maître d'hôtellerie, et je prévois que ce sera ma dernière condition, tant je suis satisfait. Eli ! que voudrais-je de plus? J'ai toutes choses en abondance, et je mène une vie indépendante. Cela n'est pas vrai, me dira quelque lecteur contrariant : est-ce vivre dans l'indépendance que de servir le public? n'est-ce pas plutôt être le valet de tout le monde? Oui, moralement parlant; mais il y a bien de la différence d'un homme consacré au service du public, à un homme qui sert un particulier. Le premier fait des civilités à ses pratiques pour leur argent, le second rampe comme un misérable devant son maître. L'un enfin sert sans être esclave, et l'autre est esclave tant qu'il sert. »
Le Sage est encore auteur de beaucoup d'autres romans; mais presque tous sont peu dignes de lui, parce qu'ils ont été arrachés à sa plume par le besoin. Dans le nombre il y a plusieurs traductions plus ou moins libres. Une d'elles a survécu, ïHistoire de Guzman d'Alfarache, traduite et purgée de moralités super/lues (1732). Un écrivain français, nommé Brémont , avait déjà traduit l'œuvre de Malteo Aleman ' , mais sans avoir pu l'alléger des longues déclamations contre les mœurs, où l'auteur espagnol se perd à tout moment. Le Sage, s'attachant à développer la partie comique et aventureuse de l'Histoire de Guzman dWlfarache, en a fait un des romans picaresques les plus réjouissants.
' E le l'avait déjà été longtemps auparavant. Chappuis avait publié une traduction française de Guzman d\ilfarache en 1600, et Chapelain en donna une autre trente ans après. Aussi ce roman était-il à la mode au commencement du dix-septième siècle; et il en est assez souvent question dans certains écrits de cette époque, comme dans ce passage de la Moustache des filous arrachée, par le sieur Dulaurens :
• Mais je luy conseille qu'il lise, S'il veut estre parfait queman, Les escrits du bra\e Gusman, Dit eu son urnom Alpharachc. •
LE SAGE. o99
LE THEATRE DE LE SAGE. — TURCARET. — CRISPIN RIVAL DE SON SIAITRE. LA TONTINE, ETC. — LE THÉÂTRE DE LA FOIRE.
Le Sage n'est pas seulement un grand romancier, c'est encore un grand comique. Par une belle comédie de mœurs, il s'est placé fort près de Molière.
Dans son emploi de financier. Le Sage avait conçu une horreur et un mépris ineffaçables pour les fermiers généraux. Lui dont la satire est habituellement douce et enjouée, il voulut, comme s'il s'agissait d'exécuter une vengeance personnelle, les flageller impitoyablement et jusqu'au sang. Il essaya l'attaque dans une pièce intitulée les Étrennes. Les comédiens n'ayant pas voulu la jouer, elle fut refaite, devint Turcaret ou le Financier, et fut représentée le li janvier 1709, par ordre de monseigneur le dauphin, au moment où le gouverne ment venait d'ériger un tribunal pour juger les gens de finances qui s'étaient enrichis aux dépens des peuples.
Turcaret est une satire sanglante de la cupidité, du luxe, de la licence, de la bassesse et du stupide orgueil des traitants, des fermiers généraux, des hommes qui affermaient le droit de percevoir à leur profit les impôts publics, des maltôtiers que les malheurs de la France, pendant la guerre de la succession d'Espagne, avaient déplorablement multipliés. Le héros de la pièce, vil laquais parvenu par des moyens honteux à la fortune, veut, dans sa ridicule vanité, acheter avec son or, non seulement les plaisirs, mais la considération. Cet imbécile fripon est puni comme il le mérite. Des escrocs, des valets, des filles, le trompent et le mystifient, et cet homme sans entrailles, qui, au sein de son opulence, refusait de soulager la misère de sa femme, qu'il tient en province, et de sa sœur, qu'il ne veut pas voir, est enfin complètement dépouillé par une baronne aussi spirituelle que peu délicate.
L'intrigue de cette pièce est nulle, l'intérêt faible; les scènes sont peu liées ; on reconnaît que Ihabile romancier entendait médiocrement l'arrangement dramatique; mais l'auteur de Turcaret, sans atteindre Molière, y fait preuve d'une force comique qui rappelle le grand maître ; le dialogue en est aussi vrai et aussi naturel que vif, spirituel, piquant et satirique ; le trait, la plaisanterie y sont toujours amenés par le sujet même ; enfin, plusieurs scènes en sont admirables d'esprit. Entre toutes, on remarque la scène unique où paraît M. Rafle l'usurier. Cette âme damnée de Turcaret, qu'il vient chercher jusque chez sa maîtresse pour lui donner des avis importants, dévoile, en traits d'un comique saisissant et tout en action, les infâmes mystères de l'agiotage, de la friponnerie et de l'usure. On n'applaudit guère moins à cette scène pétillante de saillies et de traits de mœurs, la
scène v de l'acte III où le marquis, — type de ces libertins de bonne compagnie qui passaient leur vie au cabaret, — rencontre Turcarel, l'ancien laquais de son père, et retrouve au doigt de la maîtresse du traitant une bague quïl avait mise en gage chez lui pour un prôt usuraire. Quelle vérité encore, et que d'esprit dans ce monologue où Frontin, se préparant à remplir ses fonctions auprès de M. Turcaret, laisse échapper ce trait :
« Après quelque temps de fatigue et de peine, je parviendrai enfin à un état d'aise; alors quelle satisfaction! quelle tranquillité d'esprit! je n'aurai plus que ma conscience à mettre en repos. »
Et dans cette réflexion caustique qui résume toute la pièce : ,
« J'admire le train de la vie humaine ! Nous plumons une coquette, la coquette mange un homme d'affaires, l'homme d'affaires en pille d'autres : cela fait un ricochet de fourberies le plus plaisant du monde. »
On a reproché de trop mauvaises mœurs à cette pièce, où tous les acteurs, excepté le marquis, sont plus ou moins fripons, où les personnages secondaires, comme le valet et la chambrière, sont encore plus dépravés que les maîtres. On doit du moins dire, à la décharge de l'auteur, qu'il n'a pas cherché à rendre le vice séduisant.
Crispin rival de son maître présente deux valets fripons, dont l'un veut se faire passer pour son maître, et, avec le secours de l'autre, épouser celle qui lui est destinée afin d'emporter la dot. Cette farce, peu morale, s'est soutenue pendant tout le dix-huitième siècle, et môme jusqu'à nos jours, en dépit des innovations de la comédie et du drame, tant elle a de légèreté dans le comique, de verve, de mouvement, d'originalité. Voyez ces deux valets qui se rencontrent et se font le récit de leurs peu honnêtes aventures. La Branche se vante à Crispin de s'être converti depuis qu'il sert un jeune homme appelé Damis. « C'est un aimable garçon, dit-il, il aime le jeu, le vin, les femmes ; c'est un homme universel. Nous faisons ensemble toutes sortes de débauches! Cela m'amuse, cela me détourne de mal faire. » — « L'innocente vie ! » reprend Crispin. Est-il possible de mettre plus finement à nu le vice et la dépravation du sens moral?
On doit encore citer avec éloge la dernière comédie que Le Sage ait composée pour la scène française, la Tontine, ouvrage de circonstance, en un acte et en prose, reçue en 1708, et représentée seulement vingt-quatre ans plus tard, en 1732. C'est une fort spirituelle bluelte.
Nous ne pouvons pas louer autant les petites pièces que Le Sage prit des canevas italiens, et qu'il fit jouer sur les petits théâtres de Paris, à partir de 1712. Afin de gagner de l'argent, il travailla pendant vingt-sept ans pour les spectacles forains, dans l'obscure compagnie de Fuzelier, de Dorneval, de Fromaget et de quelques autres, avec lesquels il composa plus d'une centaine de pièces où l'on retrouverait bien des traits d'esprit et des inventions gaies, mais rien qui soit
digne de l'auteur de Turcaret. Tout le profit qu'on en peut retirer est d'y étudier les premiers essais de l'opéra comique et du vaudeville. Le Sage prétendait avoir purgé d'obscénités le théâtre de la Foire ; cependant son recueil est encore rempli de gravelures.