‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 174 sur 196 · LE STYLE DE LE SAGE · texte numérisé non relu

LE STYLE DE LE SAGE

Térence et Horace paraissent avoir été les principaux modèles de Le Sage pour le style. Il a leur élégance simple, leur goût exquis, leur naturel aimable. Il a comme eux le trait de la gaieté, et il y joint quelquefois une teinte de mélancolie qui ne sent pas son dix-huitième siècle, comme dans ce passage :

« Un jour, en revenant de l'un de ces endroits, je passai devant la porte d'un hôpital. Il me prit envie d'y entrer. Je parcourus deux ou trois salles remplies de malades alités, en promenant ma vue de toutes parts. Parmi ces malheureux que je ne regardais pas sans compassion, j'en remarquai un qui me frappa; je crus reconnaître en lui Fabrice, mon ancien camarade et mon compatriote. Pour le voir de plus près, je m'approchai de son lit, et, ne pouvant douter que ce ne fût le poète \unez, je demeurai quelques moments à le considérer sans rien dire. De son côté, il me remit aussi et m'envisagea de la même façon. Enfin, rompant le silence : Mes yeux, lui dis-je, ne me trompentils point ? est-ce en effet Fabrice que je rencontre ici ? — C'est lui-même, répondit-il froidement, et tu ne dois pas t'en étonner. Depuis que je l'ai quitté, j'ai toujours fait le métier d'auteur, j'ai composé des romans, des comédies, toutes sortes d'ouvrages d'esprit. J'ai fait mon chemin : je suis à l'hôpital i. »

On se laisse entraîner avec charme au cours facile du récit de cet écrivain sans prétention. Peu d'auteurs ont aussi bien su raconter, parce qu'il en est peu qui aient aussi bien su s'effacer devant leurs personnages.

Il peint, il décrit sobrement comme il raconte, mais en traits rapides, indiqués et non pas appuyés. Les descriptions de paysages ou d'intérieur sont d une concision antique. 11 avait pour les descriptions poétiques et pompeuses une antipathie qu'il a laissé voir dans plusieurs passages de Gil Blas, comme dans celui-ci :

« M'étant préparé de mon mieux à paraître devant le prélat, je me rendis un matin à l'archevêché. Si j'imitais les faiseurs de romans, je ferais une pompeuse description du palais épiscopal de Grenade ; je m'étendrais sur la structure du bâtiment; je vanterais la richesse des meubles ; je parlerais des statues et des tableaux qui y étaient ; je ne ferais pas grâce au lecteur de la moindre des histoires qu'ils représentaient. Mais je me contenterai de dire qu'il égalait en magnificence le palais de nos rois ». ^ ~

Et encore dans un autre endroit, à propos d'une tempête :

» Gil Blas, 1. VIL ch. u.

« Ibid.

<< Nous nous embarquâmes gaiement, et nous nous flattions d'être bientôt à Maiorque ; mais à peine (ûmes-nous hors du golfe d'Alicante, qu'il survint une bourrasque effroyable. J'aurais, dans cet endroit de mon récit, une occa-,ion de vous faire une belle description de tempôie, de peindre l'air tout en feu, de faire gronder la foudre, siffler les vents, soulever les flots, et cœtera; mais, laissant à part toutes ces fluurs de rliétorique, je vous dirai que l'orage fut violent, et nous obligea de relâcher à la pointe de l'île de Cabrera '. »

Le style de Le Sage est généralement aussi pur que sain. Cependant il n'est pas partout d'une correction 1 irréprochable. Gil Blas offre très peu d'incorrections proprement dites; mais on en rencontre passablement dans les romans qu'il a moins soignés-. On y trouve surtout de mauvais arrangements de phrases, par exemple :

« Mu redoutalAe ennemie 7ie l'était point des plaisirs de ce monde'. »

Ennemie, dans cette phrase, a deuv sens et deux rôles différents. Substantif dans le membre de phrase où il est exprimé, il ne peut pas être sous-entendu comme adjectif pour le second membre. Mais ce sont là des vétilles sur lesquelles il serait ridicule de s'arrêter en parlant d'un auteur comme Le Sage. 11 appartient à cette élite privilégiée d'écrivains dont les défauts sont rares et les beautés innombrables.

€iil Blas au lecteur.

Allégorie remarquable.

Avant que d'entendre l'histoire de ma vie, écoute, ami lecteur, un conte que je vais te faire.

Deux écoliers allaient ensemble de Peîïafiel à Salamanque. Se sentant las et altérés, ils s'arrêtèrent au bord d'une fontaine qu'ils rencontrèrent sur leur chemin. Là, tandis qu'ils se délassaient après s'être désaltérés, ils aperçurent par hasard auprès d'eux, sur une pierre à fleur de terre, quelques mots déj<'i un

1 Gil Blas, 1. V, ch. i.

- Nous nous contenterons de rapporter en note et de souligner quelques mauvaises phrases prises du Bachelier de Salamanque :

« Si toutes les femmes suivaient ce modèle, que de ménages heureux il y aurait! mais il y en a beaucoup que, lorsque le mari ne fait rien,\z femme de son côté en fait de même. » [Bachei., 4' p., c. n.)

« On ne les a pas vus depuis l'un et l'autre, ni même appris de leurs nou- Tetles. » [Ibid.)

« Je ne me fais plus un plaisir de ceux que l'hymen le plus doux peut offrir à la pensée, ou plutôt je m'en fais un de les sacrifii;r tous. » {Ibid., 3« p.,

c. IV.)

3 Esteva.nille, liv. III, c. viii.

peu effacés par le temps et par les pieds des troupeaux qu'on venait abreuver à cette fontaine. Ils jetèrent de l'eau sur la pierre pour la laver, et ils lurent ces paroles castillanes : Aqui esta encerrada el aima del Ucencia'lo Pedro Gardas; Ici est enfermée l'ame du licencié Pierre Garcias.

Le plus jeune des écoliers, qui était vif et étourdi, n'eut pas achevé de lire l'inscription, qu'il dit en riant de toute sa force : « Rien n'est plus plaisant! Ici est enfermée l'âme.... Une âme enfermée!... Je voudrais savoir quel original a pu faire une si ridicule épitaphe. » En achevant ces paroles, il se leva pour s'en aller. Son compagnon, plus judicieux, dit en lui-même : « Il y a là-dessous quelque mystère ; je veux demeurer ici pour l'éclaircir. » Celui-ci laissa donc partir l'autre ; et, sans perdre de temps, se mit à creuser avec son couteau tout autour de la pierre. Il fit si bien qu'il l'enleva. Il trouva dessous une bourse de cuir qu'il ouvrit. Il y avait dedans cent ducats, avec une carte sur laquelle étaient écrites ces paroles en latin : Sois mon héritier , toi qui as eu assez d'espintpour démêler le sens de inscription et fais un meilleur usage que moi de mon argent. L'écolier, ravi de cette découverte, remit la pierre comme elle était auparavant, et reprit le chemin de Salamanque avec l'âme du licencié.

Qui que tu sois, ami lecteur, tu vas ressembler à l'un ou à l'autre de ces deux écoliers. Si tu lis mes aventures, sans prendre garde aux instructions morales qu'elles renferment, tu ne tireras aucun fruit de cet ouvrage ; mais si tu le lis avec attention, tu y trouveras, suivant le précepte d'Horace, l'utile mêlé avec l'agréable.

Ctil Blas chez l'archevêque de Cirenade.

Dès la première fois que nous nous revîmes, iU me dit : Monsieur l'archevêque de Grenade, mon parent et mon ami, voudrait avoir un jeune homme qui eût de la littérature et une bonne main pour mettre au net ses écrits; car c'est un grand auteur. Il a composé je ne sais combien d'homélies, et il en fait encore tous les jours, qu'il prononce avec applaudissements. Comme je vous crois son fait, je vou-s ai proposé, et il m'a promis de vous prendre. Allez vous présenter à lui de ma part. Vous jugerez, par la réception qu'il vous fera, si je lui ai parlé de vous avantageusement.

Un seigneur espagnol, protecteur de Gil Blas.

La condition me sembla telle que je la pouvais désirer. Ainsi, m'étant préparé de mon mieux à, paraître devant le prélat, je me rendis un matin à l'archevêché. Si j'imitais les faiseurs de romans, je ferais une pompeuse description du palais épiscopal de Grenade; je m'étendrais sur la structure du bâtiment; je vanterais la richesse des meubles; je parlerais des statues et des tableaux qui y étaient; je ne ferais pas grâce au lecteur de la moindre des histoires qu'ils représentaient ; mais je me contenterai de dire qu'il égalait en magnificence le palais de nos rois.

Je trouvai dans les appartements un peuple d'ecclésiastiques et de gens d'épée, dont la plupart étaient des officiers de monseigneur, ses aumôniers, ses gentilshommes, sesécuyers ou ses valets de chambre. Les laïques avaient presque tous des habits superbes : on les aurait plutôt pris pour des seigneurs que pour des domestiques. Ils étaient fiers, et faisaient les hommes de conséquence. Je ne pus m'empêcher de rire en les considérant, et de m'en moquer en moi-même. Parbleu ! disais-je, ces gens-ci sont bien heureux de porter le joug de la servitude sans le sentir ; car enfin, s'ils le sentaient, il me semble qu'ils auraient des manières moins orgueilleuses. Je m'adressai à un grave et gros personnage qui se tenait à la porte du cabinet de l'archevêque, pour l'ouvrir et la fermer quand il le fallait. Je lui demandai civilement s'il n'y avait pas moyen de parler à monseigneur. « Attendez, me dit-il d'un air sec ; Sa Grandeur va sortir pour aller entendre la messe; elle vous donnera en passant un moment d'audience. » Je ne répondis pas un mot. Je m'armai de patience, et je m'avisai de vouloir lier conversation avec quelques-uns des officiers; mais ils commencèrent à m'examiner depuis les pieds jusqu'à la tête, sans daigner me dire une syllabe. Après quoi, ils se regardèrent les uns les autres, en souriant avec orgueil de la liberté que j'avais prise de me mêler à leur entretien.

Je demeurai, je l'avoue, tout déconcerté de me voir traiter ainsi par des valets. Je n'étais pas encore bien remis de ma confusion, quand la porte du cabinet s'ouvrit. L'archevêque parut. Il se fît aussitôt un profond silence parmi ses officiers, qui quittèrent tout à coup leur maintien insolent, pour en prendre un respectueux devant leur maître. Ce prélat était dans sa soixante-neuvième année, fait à peu près comme mon oncle, le chanoine Gil Ferez, c'est-à-dire gros et court. Il avait pardessus le marché les jambes fort tournées en dedans; et il était si chauve qu'il ne lui restait qu'un toupet de cheveux par

derrière, ce qui l'obligeait d'emboîter sa tète dans un bonnet de laine fine à longues oreilles. Malgré tout cela, je lui trouvais l'air d'un homme de qualité, sans doute parce que je savais qu'il en était un. Nous autres personnes du commun, nous regardons les grands seigneurs avec une prévention qui leur prête souvent un air de grandeur que la nature leur a refusé.

L'archevêque s'avança d'abord vers moi, et me demanda, d'un ton de voix plein de douceur, ce que je souhaitais. Je lui dis que j'étais le jeune homme dont le seigneur don Fernand de Leyva lui avait parlé. Il ne me donna pas le temps de lui en dire davantage. « Ah ! c'est vous, s'écria-t-il, c'est vous dont il m'a fait un si bel éloge I Je vous retiens à mon service. Vous êtes une bonne acquisition pour moi : vous n'avez qu'à demeurer ici. » A ces mots, il s'appuya sur deux écuyers et sortit, après avoir écouté des ecclésiastiques qui avaient quelque chose à lui communiquer. A peine fut-il hors de la chambre où nous étions, que les mêmes officiers qui avaient dédaigné ma conversation la recherchèrent. Les voilà qui m'environnent, qui me gracieusent, et me témoignent de la joie de me voir devenir commensal de l'archevêché. Ils avaient entendu les paroles que leur maître m'avait dites, et ils mouraient d'envie de savoir sur quel pied j'allais être auprès de lui; mais j'eus la malice de ne pas contenter leur curiosité, pour me venger de leurs mépris.

Monseigneur ne tarda guère à revenir. Il me fit entrer dans son cabinet pour m'entretenir en particulier. Je jugeai bien qu'il avait dessein de tàter mon esprit. Je me tins sur mes gardes, et me préparai à mesurer tous mes mots. Il m'interrogea d'abord sur les humanités. Je ne répondis point mil à ses questions : il vit que je connaissais assez les auteurs grecs et latins. Il me mit ensuite sur la dialectique : c'est où je l'attendais. Il me trouva là-dessus ferré à glace. « Votre éducation, me dit-il avec quelque sorte de surprise, n'a point été négligée. Voyons présentement votre écriture. » J'en tirai de ma poche une feuille que j'avais apportée exprès. Mon prélat n'en fut pas mal satisfait. « Je suis content de votre main, s'écria-t-il, et plus encore de votre esprit. Je remercierai mon neveu, don Fernand, de m'avoir donné un si joli^ garçon : c'est un vrai présent qu'il m'a fait. »

J'avais été, dans l'après-dînée, chercher mes bardes et mon cheval à l'hôtellerie où j'étais logé; après quoi, j'étais revenu

* Gentil, aimable et spirituel. Le mot Joli n'exprioie plus tant de choses aujourd'hui.

souper à l'archevêché, où l'on m'avait préparé une chambre fort propre et un lit de duvet. Le jour suivant, monseigneur me fit appeler de bon matin. C'était pour me donner une homélie à transcrire. Mais il me recommanda de la copier avec toute l'exactitude possible. Je n'y manquai pas : je n'oubliai ni accent, ni point ni virgule. Aussi la joie qu'il en témoigna fut mêlée de surprise. « Père éternel ! s'écria-t-il avec transport, lorsqu'il eut parcouru des yeux tous les feuillets de ma copie, vit-on jamais rien de si correct? Vous êtes trop bon copiste pour n'être pas grammairien. Parlez-moi confidemment, mon ami : n'avez-vous rien trouvé, en écrivant, qui vous ait choqué? quelque négligence dans le style, ou quelque terme impropre? — Oh! monseigneur, lui répondis-je d'un air modeste, je ne suis point assez éclairé pour faire des observations critiques ; et quand je le serais, je suis persuadé que les ouvrages de Votre Grandeur échapperaient à ma censure. » Le prélat sourit à ma réponse. Il ne répliqua point; mais il me laissa voir, au travers de toute sa piété, qu'il n'était pas auteur impunément.

J'achevai de gagner ses bonnes grâces par cette flatterie. Je lui devins plus cher de jour en jour ; et j'appris enfin de don Fernand, qui le venait voir très souvent, que j'en étais aimé de manière que je pouvais compter ma fortune faite. Gela me fut confirmé peu de temps après par mon maître même, et voici à quelle occasion. Un soir, il répéta devant moi avec enthousiasme, dans son cabinet, une homélie qu'il devait prononcer le lendemain dans la cathédrale. Il ne se contenta pas de me demander ce que j'en pensais en général; il m'obligea de lui dire quels endroits m'avaient le plus frappé. J'eus le bonheur de lui citer ceux qu'il estimait davantage *, ses morceaux favoris. Parla, je passai dans son esprit pour un homme qui avait une connaissance délicate des vraies beautés d'un ouvrage. « Voilà, s'écriat-il, ce qu'on appelle avoir du goût et du sentiment! Va, mon ami, tu n'as pas, je t'assure, l'oreille béotienne. » En un mot, il fut si content de moi, qu'il me dit avec vivacité : « Sois, Gil Blas, sois désormais sans inquiétude sur ton sort; je me charge de t'en faire un des plus agréables. Je t'aime ; et, pour te le prouver, je te fais mon confident. »

Je n'eus pas sitôt entendu ces paroles, que je tombai aux pieds de Sa Grandeur, tout pénétré de reconnaissance. J'em-

< Davantage pour le plus, le comparatif pour le superlatif. « L'intérêt est le grand vice des musulmans, et la libéralité est cependant la vertu qu'ils estiment davantage. » (Chateaubriand, Itinér.)

brassai de bon cœur ses jambes cagneuses, et je me regardai comme un homme qui était en train de s'enrichir. '<■ Oui, mon enfant, reprit l'archevêque, dont mon action avait interrompu le discours, je veux te rendre dépositaire de mes plus secrètes pensées. Écoute avec attention ce que je vais te dire. Je me plais à prêcher. Le Seigneur bénit mes homélies. Elles touchent les pécheurs, les font rentrer en eux-mêmes, et recourir à la pénitence. J'ai la satisfaction de voir un avare, effrayé des images que je présente à sa cupidité, ouvrir ses trésors et les répandre d'une prodigue main ; d'arracher un voluptueux aux plaisirs, et de remplir d'ambitieux les ermitages. Ces conversions, qui sont fréquentes, devraient toutes seules m'exciter au travail. Néanmoins je t'avouerai ma faiblesse ; je me propose encore un autre prix, un prix que la délicatesse de ma vertu me reproche inutilement : c'est l'estime que le monde a pour les écrits fins et limés. L'honneur de passer pour un parfait orateur a des charmes pour moi. On trouve mes ouvrages également forts et délicats ; mais je voudrais bien éviter le défaut des bons auteurs, qui écrivent trop longtemps, et me sauver avec toute ma réputation. « Ainsi, mon cher Gil Blas, continua le prélat, j'exige une chose de ton zèle. Quand tu t'apercevras que ma plume sentira^ la vieillesse, lorsque tu me verras baisser, ne manque pas de m'en avertir. Je ne me fie point à moi là-dessus : mon amour-propre pourrait me séduire. Cette remarque demande un esprit désintéressé : je fais choix du tien, que je connais bon; je m'en rapporterai à ton jugement. — Grâces au ciel, lui dis-je, monseigneur, vous êtes encore fort éloigné de ce temps-là. De plus, un esprit de la trempe de celui de Votre Grandeur se conservera beaucoup mieux qu'un autre, ou, pour parler plus juste, vous serez toujours le même. Je vous regarde comme un autre cardinal Ximenès, dont le génie supérieur, au lieu de s'affaiblir par les années, semblait en recevoir de nouvelles forces. — Point de flatterie, interrompit-il, mon ami. Je sais que je puis tomber tout d'un coup. A mon âge, on commence à sentir les inflrmités, et les infirmités du corps altèrent l'esprit. Je te le répète, Gil

1 Par attraction, pour sent, comme à la page suivante, dès que tu jugeras que ma tête s'affaiblira. — « Votre Majesté ne souffrirait pas qu'on dît qu'un cadet de la maison de Lorraine lui aurait fait perdre terre. » ^Mézeraï.) « Quand

elle aurait o'utsnu

D'avoir en cheveux blancs teiminé sdi carrière. »

(MAinEuBs, Œuvres, I, 40. Hachette.)

Blas, des que tu jugeras que ma têle s'affaiblira, donne-m'en aussitôt avis. Ne crains pas d'être franc et sincère. Je recevrai cet avertissement comme une marque d'affection pour moi. D'ailleurs, il y va de ton intérêt. Si, par malheur pour toi, il me revenait qu'on dît dans la ville que mes discours n'ont plus leur force ordinaire, et que je devrais me reposer, je te le déclare tout net, tu perdrais avec mon amitié la fortune que je t'ai promise. Tel serait le fruit de ta sotte discrétion. »

Don Fernand de Leyva se disposait à quitter Grenade. J'allai voir ce seigneur, avant son départ, pour le remercier de nouveau de l'excellent poste qu'il m'avait procuré. Je lui en parus si satisfait qu'il me dit : « Mon cher Gil Blas, je suis ravi que vous soyez content de mon oncle l'archevêque. — J'en suis charmé, lui répondis-je. Il a pour moi des bontés que je ne puis pas assez reconnaître. Il ne m'en fallait pas moins pour me consoler de n'être plus auprès du seigneur don César et de son fils. — Je suis persuadé, reprit-il, qu'ils sont aussi tous deux mortifiés de vous avoir perdu. Mais vous n'êtes pas, peut-être, séparés pour jamais. La fortune pourra quelque jour vous rassembler. ))Je n'entendis pas ces paroles sans m'attendrir. J'en soupirai, et je sentis dans ce moment-là que j'aimais tant don Alphonse, que j'aurais volontiers abandonné l'archevêque et les belles espérances qu'il m'avait données, pour m'en retourner au château de Leyva, si l'on eût levé l'obstacle qui m'en avait éloigné. Don Fernand s'aperçut des mouvements qui m'agitaient, et m'en sut si bon gré qu'il m'embrassa, en me disant que toute sa famille prendrait toujours part à ma destinée.

Deux mois après que mon cavalier fut parti, dans le temps de ma plus grande faveur, nous eûmes une chaude alarme au palais épiscopal. L'archevêque tomba en apoplexie. On le secourut si promptement, et on lui donna de si bons remèdes, que quelques jours après il n'y paraissait plus. Mais son esprit en reçut une rude atteinte. Je le remarquai bien dès le premier discours qu'il composa. Je ne trouvais pas toutefois la différence qu'il y avait de celui-là aux autres assez sensible pour conclure que l'orateur commençait à baisser. J'attendis encore une homélie, pour mieux savoir à quai m'en tenir. Oh! pour celle-là, elle fut décisive. Tantôt le bon prélat se rabattait*, tantôt il s'élevait trop haut, ou descendait trop bas. C'était un discours diffus, une rhétorique de régent usé, une capùcinade.

1 C'est-à-dire se répétait. On trouve d'assez fréquents exemples de l'abattre employé pour dire répéter d'une manière ennuyeuse :

Je ne fus pas le seul qui y prit garde. La plupart des auditeurs, quand il la prononça, comme s'ils eussent été aussi gagés pour l'examiner, se disaient tout bas les uns aux autres : Voilà un sermon qui sent l'apoplexie. Allons, monsieur l'arbitre des homélies, me dis-je alors à moi-même, préparez-vous à faire votre office. Vous voyez que monseigneur tombe. Vous devez l'en avertir, non seulement comme dépositaire de ses pensées, mais encore de peur que quelqu'un de ses amis ne fût assez franc pour vous prévenir. En ce cas-là, vous savez ce qu'il en arrirerait : vous seriez biffé de son testament, où il y a sans doute pour vous un meilleur legs que la bibliothèque du licencié Sédillo.

Après ces réflexions, j'en faisais d'autres toutes contraires. L'avertissement dont il s'agissait me paraissait délicat à donner. Je jugeais qu'un auteur entêté de ses ouvrages pourrait le recevoir mal ; mais, rejetant cette pensée, je me représentais qu'il était impossible qu'il le prît en mauvaise part, après l'avoir exigé de moi d'une manière si pressante. Ajoutons à cela, que je comptais bien de lui parler avec adresse, et de lui faire avaler la pilule tout doucement. Enfin, trouvant que je risquais davantage à garder le silence qu'à ^ le rompre, je me déterminai à parler.

Je n'étais plus embarrassé que d'une chose, je ne savais de quelle façon entamer la parole -. Heureusement l'orateur luimême me tira de cet embarras, en me demandant ce qu'on disait de lui dans le monde, et si l'on était satisfait de son dernier discours. Je répondis qu'on admirait toujours ses homélies, mais qu'il me semblait que la dernière n'avait pas si bien que les autres aff'ecté l'auditoire. « Comment donc, mon ami, répliqua-t-il avec étonnement, aurait-elle trouvé quelque Aristarque? — Non, monseigneur, lui repartis-je, non; ce ne sont pas des ouvrages tels que les vôtres que l'on ose critiquer. Il n'y a personne qui n'en soit charmé. Néanmoins, puisque

u J'ai tâché de n'être pas d'une longueur énorme, quoique je n'aie pas pu éviter de rabattre souvent certains points essentiels sur lesquels je ne puis trop me justifier contre des accusations terribles. » (Fénelon, lettre à M. le duc de Chevreuse, 4 fév. 1G98.) « Ces vieux radoteurs rabattent toujours la même histoire. (Destouclies, le Trésor caché, IV, 9.)

1 La tyrannie grammaticale exigerait aujourd'hui p/us que .'elle a décidé, contre la pratique de tous nos bons écrivains, qu'on do devait jamais dire davaht'ige que.

> Entamer !a parole, pour dire entamer le discours, commencer à parler, e«t une expression assez par iculière.

Prosateurs du xviii* sièclb. S9

TOUS m'avez recommandé d'être franc et sincère, je prendrai la liberté de vous dire que votre dernier discours ne me paraît pas tout à fait de la force des précédents. Ne pensez-vous pas cela comme moi ? »

Ces paroles firent pâlir mon maître, qui me dit avec un sourire forcé : « Monsieur Gil Blas, cette pièce n'est donc pas de votre goût? — Je ne dis pas cela, monseigneur, interrompis-je tout déconcerté. Je la trouve excellente, quoiqu'un peu audessous de vos autres ouvrages. — Je vous entends, répliqua-t-il. Je vous parais baisser, n'est-ce pas? Tranchez le mot. Vous croyez qu'il est temps que je songe à la retraite. — Je n'aurais pas été assez hardi, lui dis-je, pour vous parler si librement, si Votre Grandeur ne me l'eût ordonné. Je ne fais donc que lui obéir, et je la supplie très humblement de ne me point savoir mauvais gré de ma hardiesse. — A Dieu ne plaise, interrompit-il avec précipitation, à Dieu ne plaise que je vous la reproche! Il faudrait que je fusse bien injuste. Je ne trouve point du tout mauvais que vous me disiez votre sentiment. C'est votre sentiment seul que je trouve mauvais. J'ai été furieusement la dupe de votre intelligence bornée. »

Quoique démonté, je voulus chercher quelque modification pour rajuster les choses; mais le moyen d'apaiser un auteur irrité, et de plus un auteur accoutumé à s'entendre louer! « N'en parlons plus, dit-il, mon enfant. Vous êtes encore trop jeune pour démêler le vrai du faux. Apprenez que je n'ai jamais composé de meilleure homélie que celle qui n'a pas votre approbation. Mon esprit, grâce au ciel, n'a encore rien perdu de sa vigueur. Désormais, je choisirai mieux mes confidents. J'en veux de plus capables que vous de décider. Allez, poursuivit-il en me poussant par les épaules hors de son cabinet, allez dire à mon trésorier qu'il vous compte cent ducats, et que le ciel vous conduise avec cette somme. Adieu, monsieur Gil Blas, je vous souhaite toutes sortes de prospérités avec un peu plus de goût. » {Gd Blas, liv. VII, ch. ii.)

Montesquieu, philosophe, historien, homme d'État, est une des hautes illustrations du dix-huitième siècle. Plus politique que métaphysicien, il se montra cependant plus métaphysicien que la généralité de ses contemporains. Pendant sa vie il l'ut considéré de l'Europe •entière comme le législateur des nations, et il produisit toute une école de publicistes appliqués à rechercher la théorie de la société.

Charles de Secondât, baron de la Brède et de Montesquieu, né le 18 janvier 1689, au château de la Brède, près de Bordeaux, d'une famille de robe et d'épée, fut quelque temps incertain de la direction qu'il donnerait à son esprit. Il se tourna d'abord vers les sciences naturelles, et conçut le projet gigantesque et prématuré d'une Histoire j>hysique de la France ancienne et modeme (1"; 18-1 7 19). Ces études géographiques ne seront pas perdues pour ses fulurs travaux sur la législation et sur la politique. Après avoir cultivé un moment l'histoire naturelle, il s'adonna exclusivement aux sciences morales et historiques, et commença dès lors de s'appliquer à saisir et à démêler les rapports compliqués de tant de lois obscures ou contradictoires que présentent les codes si nombreux des différentes nations. Dans les premiers temps qu'il étudiait les lois, il avait, dit-on, composé un ouvrage en forme de lettres, dont le but était de prouver que l'idolâtrie de la plupart des païens ne paraissait pas mériter une damnation éternelle. Mais il quitta bientôt ce dangereux terrain de la controverse, et, par des voyages à l'étranger, en Allemagne, en Hongrie, en Autriche, en Italie, en Suisse, en Angleterre, qui durèrent du printemps de iT2S au mois d'octobre 1729, il se prépara au grand ouvrage qui devait immortaUser son nom.

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