LES LETTRES PERSANES
Après divers essais historiques, moraux ou scientifiques, Montesquieu, âgé de trente ans, donna, en 1721, sous le couvert de l'anonyme, ses Lettres persanes, un des livr.s qui furent le plus lus et le plus goûtés dans la première moitié du dix-huitième siècle. L'auteur s'était en partie modelé sur le Siamois des Amusements sérieux et
comiques de Dufresny, et sur VEspion turc; mais il ne devait qu'à luimême tout le sel et tout l'esprit qui faisaient de ces Lettres une création très originale et neuve.
Montesquieu avait voulu « joindre de la philosophie, de la politique et de la morale à un roman, et lier le tout par une chaîne secrète et en quelque façon inconnue. » Sans doute, on trouve dans les Lettres •persanes «< une espèce de roman » ; on en voit le commencement, le progrès, la fin; les divers personnages sont placés dans une chaîne qui les lie. L'auteur a su, très habilement, enfermer do petites scènes dans le cadre d'une courte lettre, et tracer des portraits piquants par leur originalité et par leur air de vérité. Mais les personnages ne sont pas assez vivants ni assez caractérisés ; Rica ne diffère pas notablement d'Usbeck; Zachi, Fatmé, Zéphis, Zélis, toutes les femmes se ressemblent. L'intérêt n'est pas soutenu, les situations ne sont pas amenées avec beaucoup d'art. Enfin, à les considérer comme un roman, les Lettres persanes prêteraient à beaucoup de critiques. Mais ce n'est point un roman que Montesquieu a prétendu faire. Il a voulu, sous une forme romanesque, écrire une satire et un pamphlet, et en môme temps donner un aliment au goût libertin de cette époque de la Régence*.
Le cardinal de Fleury, si sévère contre les jansénistes, ne s'inquiéta pas de la publication des Lettres persanes, les trouva plus agréables que dangereuses, et, conseillé par Fontenelle, qu'il consultait sur tout ce qui intéressait les lettres et les sciences, souffrit qu'elles fussent le titre d'admission de Montesquieu à l'Académie. Étrange indulgence de la part d'un évoque et d'un ministre d'État.
Les Lettres persanes sont un ouvrage licencieux. L'auteur s'y plaît à dépeindre les ardeurs furieuses de l'amour sous le soleil brûlant de l'Asie, la tranquille et dédaigneuse satiété du maître du harem, les révoltes des femmes ses esclaves, les passions innommées des monstres qui les gardent. Enfin il entre, avec une infinie complaisance, dans les détails les plus indécents sur les sérails, et s'abandonne sur ce sujet aux plaisanteries du plus mauvais goût, sans que rien de gracieux rachète la licence de ses tableaux.
Mais ce n'est là qu'un côté du livre. Le héros des Lettres persanes, Usbeck, a des idées très libres, des idées fort sceptiques, en politique, en religion, aussi bien qu'en morale. Sous le nom de ce Persan, Montesquieu discute à sa manière, comme en se jouant, les plu» importantes questions de l'organisation sociale, de la morale et de la politique.
Il présente le système social de l'Europe chrétienne et monarchiqu»
1 Une nouvelle édition des Lettres persanes, annotée par M. Éd. Laboalaye (Garnier frères), lève discrètement les voiles de certaines allusions et rend cette lecture aussi intelligible pour notre époque qu'elle le fut pour les contemporains de Montesquieu.
comme absurde, de sotte convention et contre nature. Il pose le principe de l'indiflerence en religion, il exalte les avantages du divorce et du protestantisme, pour la propagation de Vespéce, présente les maisons religieuses comme autant de gouffres où s'ensevelissent les races futures, prétend que la religion donne aux protestants un avantage infini sur les catholiques, et annonce la prochaine extinction du catholicisme.
Tout ce qu'il y a de plus sérieux, de plus grave et de plus respectable, il le tourne, comme les choses les plus plaisantes, en badinage ou en ridicule. Il n'épargne aucune condition ni aucune profession, pas plus le pape et la constitution Uniyenitus, les évéques, le défunt roi Louis XIV, dont il s'attache à montrer uniquement les défauts et les faiblesses, et dont il ridiculise les jeunes ministres et la vieille maîtresse, pas plus les magistrats, les fermiers généraux, les moines, les abbés*, que les courtisans, les nouvellistes ou les compilateurs.
Montesquieu a voulu mettre ses témérités sur le compte de son héros et le rendre responsable de ses pointes satiriques. A l'entendre, si l'on rencontre dans les Lettres des traits un peu hardis sur la religion chrétienne, ses dogmes et toutes les choses qui ont rapport à elle; si, par exemple, on lit quelque part que « le pape est une vieille idole qu'on encense par habitude ^; — un sorcier qui veut faire croire que trois ne font qu'un ; — un magicien qui fait accroire que le pain qu'on mange n'est pas du pain, que le vin qu'on boit n'est pas du vin, et mille autres choses de cette espèce ^ ; » si on lit ailleurs que « dans l'état présent où est l'Europe, il n'est pas possible que la reUgion catholique y subsiste cinq cents ans*; » ces jugements irrévérencieux ne doivent être imputés qu'à l'ignorance et aux préjugés de « Persans qui se trouvent tout à coup transplantés en Europe, c'est-àdire dans un autre univers » ; ces « traits se trouvent toujours liés avec le sentiment de surprise et d'étonnement, et point avec l'idée d'examen, ■et encore moins avec celle de critique ».
Nous voulons bien, comme Marivaux, ne voir « dans tout cela qu'uri homme d'esprit qui badine » ; mais nous ajouterons, avec l'auteur du Spectateur français, qu'il « ne songe pas assez qu'en se jouant il engage quelquefois un peu trop la gravité respectable de ces matières ».
Montesquieu, dans les Lettres persanes, a commis un délit d'une autre nature que ceux que nous venons de lui reprocher, un délit tout littéraire : il a médit de la poésie et des poètes. Écoutons Voltaire :
« L'auteur des Lettres persanes, si aisées à faire, et parmi lesquelles il y en a de très jolies, d'autres très hardies, d'autres médiocres, d'autres frivoles, cet auteur, dis-je, très recommandable d'ailleurs, n'ayant jamais pu faire de vers,
> La lettre XLVIII présente un portrait trop véritable des abbés bénéficiaires de ce temps-là; mais nombre d'autres oËfrent une satire outrée et malicieuse. « Lettre XXIX. — 3 Lettre XXIV. — '► Lettre CXVII.
quoiqu'il eût de l'imagination et souvent du style, s'en dédomnaage en disant que « l'on verse le mépris sur la poésie à pleines mains, et que la poésie lyrique est une harmonieuse extravagance, etc. » Et c'est ainsi qu'on chercha souvent à rabaisser les talents auxquels on ne saurait atteindre. Nous ne pouvons y parvenir, dit Montaigne ; vengeons-nous-en par en médire. Mai» Montaigne, le devancier elle maître de Montesquieu en imagination et en philosophie, pensait sur la poésie bien différemment.
« Si Montesquieu avait eu autant de justice que d'esprit, il aurait senti malgré lui que plusieurs de nos belles odes et de nos bons opéras valent infiniment mieux que les plaisanteries de Riga à Usbeck, imitées du Siamois de Dufrény, et que les détails de ce qui se passe dans le sérail d'Usbeck à Ispahan *. »
Ce n'est pas le seul passage où l'auteur de la Henriade et d'Œdipe voudra faire expier à Montesquieu son crime de lèse-poésie.
Les contemporains eurent pour les Lettres persanes d'autres yeux que ceux du poète blessé. Us ne les jugèrent pas si aisées à faire, ils en apprécièrent plus équitablement la diction, ils en sentirent mieux les agréments. On admira l'ingénieuse vivacité des idées du jeune auteur, on fut enchanté par ce style si preste et si éclatant, si plein d'heureuses réticences et de contrastes inattendus.
Les Lettres persanes, l'ouvrage le mieux écrit de Montesquieu, ce début de génie, le plaça du premier coup dans l'opinion au rang des maîtres de la prose française. Et cependant ce livre séduisant s'éloignait trop de la belle et charmante simplicité du dix-septième siècle, et ses raffinements subtils devaient contribuer à la faire abandonner sans retour.
Indépendamment des agréments légers, on put apprécier, dans les Lettres persanes, des mérites plus sérieux. Si ces lettres ont un côté frivole, dangereux ou faux, elles ont aussi un côté élevé, utile et vrai. Montesquieu y remue toutes les questions et sur toutes il sème des idées justes et profondes. « On y voit percer, dit éloquemment Villemain, les saillies d'une raison puissante et hardie, qui ne peut se contenir dans les bornes d'un sujet frivole, et franchit d'abord les points les plus élevés des disputes humaines*. >> Il a jeté des aperçus lumineux sur le commerce, sur le droit politique, sur le droit des gens, sur les lois criminelles, sur diverses questions de morale et de politique; et, en ces hautes matières, il a souvent une gravité calme qu'il ne conservera pas toujours dans les ouvrages de sa maturité et de sa vieillesse.
N'oublions pas de dire que les Lettres persanes renferment un épisode qui, pour le fini et la suavité des détails, est le digne pendant des Aventures d'Aristonoùs de Fénelon, l'histoire des Troglodytes, peinture d'un peuple dont la perfection, tout idéale et utopique qu'elle
* Dictionn. philos., art. Poétiqoe.
* Eloge de Montesquieu.
est, ofFre, sur la morale et le gouvernement, des idées élevées et pratiques.
Les Lettres persanes annonçaient plus qu'elles ne donnaient. Elles n'avaient été, pour ainsi dire, qu'un délassement aux sérieuses pensées qui déjà s'étaient emparées de l'esprit de Montesquieu, et qui l'occupaient continuellement. Il avait conçu le projet de son grand ouvrage sur les lois, il y rapportait toutes ses études, toutes ses méditations, toutes ses observations ; et bientôt, afin d'y vaquer sans distraction et sans empressement, il ira s'enfermer dans son château de la Brède, pour n'en plus guère sortir avant l'achèvement de son œuvre.