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LES CONSIDÉRATIONS SUR LES CAUSES DE LA GRANDEUR DES ROMAUJJS

L'âme ferme de Montesquieu n'était pas agitée par un désir impatient de renommée. Cependant, crainte de se voir oublier, il résolut de détacher une partie de son vaste ouvrage, et de se fixer sur un point qui avait été l'objet de ses plus anciennes études ^

En 173i, à l'âge de quarante-cinq ans, il publia ses Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, qu'il ne donnait que comme des notes et des réflexions jetées sans ordre sur le papier, à mesure que la lecture de l'histoire romaine les lui avait suggérées. Dans ce beau morceau d'histoire qui, inséré tout entier dans VEsprit des lois, en eût rompu les proportions, faisant marcher de front les principes et les faits, et les éclaircissant les uns par les autres, il s'attacha à montrer comment, avec leur constitution et leurs maximes, les Romains ont dû nécessairement conquérir l'empire de l'univers, et comment ils ont dû non moins nécessairement le perdre. Toute l'histoire de ce peuple qui occupa dans le monde une si grande place, son histoire extérieure du moins, — car l'histoire intérieure de Rome, on l'entrevoit à peine dans les Considérations, — Montesquieu sut la renfermer, sut en présenter le résultat dans un petit nombre de pages.

On n'a guère écrit, en aucune langue, d'ouvrage aussi substantiel sur l'histoire romaine. Cependant il s'en faut de beaucoup que tout y soit. On regrette de n'y trouver rien ou presque rien sur les origines du peuple romain, sur l'essence de sa reUgion, sur les transformations de son droit public. Montesquieu se dérobe à beaucoup de questions pohtiques, et commet d'étonnantes omissions. C'est ainsi que parmi les causes de décadence de la puissance romaine, il oubUe des faits importants, comme les coups portés à la constitution de Rome par les Gracques^. On lui reproche encore de poser souvent des questions

* Montesquieu avait débuté en 1716 par une Dissertation lue à son Académie de Bordeaux sur la Politique des Romains dans la religion. » Voir là-dessus M. D. Nisard, Histoire delà litt. franc., t. IV, ch. vui, § u.

sans les résoudre, et de formuler des jugements sans considérants.

Ce ne sont là que des lacunes; les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains présentent aussi des vues fausses et des erreurs, qui tiennent surtout à ce que l'auteur s'est trop laissé passionner par son sujet.

Montesquieu était plein d'enthousiasme pour les Romains, et il ne se lassait pas d'en parler :

« On ne peut, disait-il, jamais quitter les Romains. C'est ainsi qu'encore aujourd'hui, dans leur capitale, on laisse les nouveaux palais pour aller chercher les ruinfs, ou comme l'œil qui s'est reposé sur l'émail des prairies aime à voir les rochers et les montagnes '. »

Il est bien vrai qu'il a pour ce peuple autant de sévérités que d'éloges. 11 fait haïr non moins qu'admirer ces descendants du fils de la louve qui « conquéraient tout pour tout détruire », ce peuple merveilleux de patriotisme, de bravoure et de grandeur, mais dont les fraudes politiques, l'orgueil inhumain, l'égoïsme oppresseur ternirent la majesté et souillèrent les victoires. 11 sent et fait senlir tout ce qu'on peut leur reprocher. Mais toutes les fois qu'il se laisse dominer par l'admiration, l'excès de ce sentiment le porte à exalter bien des choses que condamnent la raison et la morale, dans les usages et les lois de ce peuple et des petites nations italiennes que Rome s'incorpora successivement. 11 trouve que les Samnites avaient une coutume qui, dans une petite république, devait produire de merveilleux effets. Quelle était cette coutume?

« On assemblait, dit-il, tous les jeunes gens, et on les jugeait. Celui qui était décKiré le meilleur de tous prenait pour sa femme la fille qu'il voulait. Celui qui avait les suffrages après lui choisissait encore; et ainsi de suite...

a Les Samnites descendaient des Lacédémoniens ; et Platon, dont les institutions ne sont que la perfection des lois de Lycurgue, donna à peu près une pareille loi *. »

Quand il s'agit de mariage, un magistrat, un législateur devait attacher plus d'importance au consente ment du père et à la Uberté de la femme.

On s'étonne encore que Montesquieu appelle une assez bonne police l'usage qu'avaient les premiers Romains d'exposer tous les enfants difformes et toutes les fiUes, excepté les aînés.

Enfin son admiration pour certains fameux Romains, comme Caton et Brutus, l'entraîne jusqu'à une soi te d'apologie du suicide qu'il avait combattu dans les Lettres persanes '.

* Esprit des lots, liv. XI, ch. xni.

« Ibid., liv. XXIII, ch. xvii. <

» Lire la lettre LXXVIl en réponse à la lettre LXXVI, où Usbeck défendait le droit de l'homme à la mort volontaire.

MOiNTESQUIEU. 617

« n est certain, dit-il, que les hommes sont devenus moins libres, moins courageux, moins portés aux grandes entreprises, qu'ils n'étaient lorsque, par cette puissance qu'on prenait sur soi-même, ou pouvait à tous les instants échapper à toute autre puissance *. »

Il ajoute bien quelques correctifs, mais la justification subsiste.

L'engouement de Montesquieu pour l'antiquité païenne le rend injuste pour les âges chrétiens. Ainsi, à ses yeux, Trajan est « le prince le plus accompli dont l'histoire ait. jamais parlé, grand homme d'État, grand capitaine, ayant un cœur bon qui le portait au bien, un esprit éclairé qui lui montrait le meilleur, une âme noble, grande, belle ; avec toutes les vertus, n'étant extrême sur aucune, enfin l'homme le plus propre à honorer la nature humaine, à représenter la divine^. » Un autre grand partisan des Romains, un admirateur enthousiaste de l'ère élyséenne des Antonins, l'Anglais Gibbon, faisait au moins remarquer que l'esprit d'ambition et de conquêtes ternissait un peu la gloire du successeur de Nerva. Mais cette passion guerrière n'est qu'une peccadille auprès de l'ignoble ivrognerie de ce César divinisé, auprès de la cruauté qui lui fit persécuter les chrétiens alors qu'il reconnaissait toute leur innocence, surtout auprès de lïnfamie de ses amours avec le pantomime Pylade, et de ses commerces monstrueux avec Arbandès, fils du roi Abgare, et avec d'autres. Voilà l'homme qui, aux yeux de l'historien philosophe, représentait le mieux la nature divine.

Ces réserves faites, le livre des Considérations est très digne de tous les éloges dont il n'a cessé d'être l'objet depuis RolKn : à ceux qui voudraient connaître à fond le gouvernement et l'état de la république, l'auteur du Traité des études indiquait, avec le Liscours de Bossuet sur l'Histoire universelle, l'ouvrage, alors très récent, intitulé Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, « qui, disait-il, est fort court, mais très solide, et très capable de donner une juste idée du caractère de ce peuple^. » On n'avait encore vu nulle part, si ce n'est chez Bossuet, une intelligence si perspicace de l'histoire du peuple-roi, une telle connaissance de ses mœurs et de ses lois. Nulle part n'avaient été tracés des portraits si vivants des grands personnages de Rome. Enfin, pour tant de maximes politiques et d'observations morales, ce livre si substantiel aurait pu être intitulé, comme disait d'Alembert, Histoire romaine à l'usage des hommes d'État et des philusophes *.

Ses Considérations sont encore plus admirables pour la diction. Elles sont d'un bout à l'autre écrites d'un style simple et fort. Nulle

1 Grandeur et Décadence des Romains, ch. xii. * Ibid., ch. XV.

'Rollin, Hist. rom., préf., p. Ixxxviij, édit. 1740. ♦ Eloge du prés, de Montesquieu, mis à la tête du V« volume de l'Encyclopédie.

prétention à l'esprit, nulle recherche. Partout de la profondeur, du trait, de la concision. Les meilleures qualités de Tacite, sans aucun de ses défauts *.

l'esprit des lois.

Enfin Montesquieu mit au jour, en 1748, le grand ouvrage qui nous est resté comme le monument de son génie, ce vaste tableau de toutes les législations, auquel il travailla obstinément pendant près de trente ans, et qui, nous apprend-il lui-même, pensa le tuer : I'Esprit DES Lois, ou Rapports qu'elles doivent avoir avec la constitution de chaque gouvernement, les mœurs, le climat, la religion et le commerce, avec de nouvelles recherches sur les lois romaines concernant les successions, sur les lois françaises et féodales.

Il n'a pas prétendu, comme Platon, comme Cicéron, comme Bodin, comme Algernon Sidney, tracer un plan de gouvernement. Donner l'explication de ce qui fut et de ce qui existe ; étudier dans leurs principes et dans leurs conséquences les diverses formes sociales et les principales institutions politiques, scruter les motifs si divers et les circonstances si multipliées de tant d'institutions, de lois et de coutumes, présenter à chaque nation les raisons de ses maximes, et faire trouver à tout le monde de nouveaux sujets d'aimer ses devoirs, son prince, sa patrie ; enfin faire en sorte « qu'on puisse mieux sentir son bonheur dans chaque pays, dans chaque gouvernement, dans chaque poste où l'on se trouve ^ » : telle est la seule intention qu'il annonce, tel est son objet essentiel. Il est bien loin, on le voit, de se poser en réformateur, encore moins en révolutionnaire. Il ne prétend pas chercher la règle de ce qui doit être, mais seulement examiner l'esprit de ce qui est.

L'Esptit des lois est divisé en trente et un livres. Les douze premiers renferment tout ce qui concerne directement et immédiatement l'organisation de la société, la distribution de ses pouvoirs, la variété de ses formes de gouvernement qui toutes ont leur raison d'être, et qui périssent par la corruption ou par l'exagération de leur principe. Les autres livres ne présentent que des considérations économiques, philosophiques, historiques, sur les causes, les effets, les circonstances et l'enchaînement des différents états do la société dans certains temps et dans certains pays; sur les impôts, le climat, la nature du soi, l'état des esprits et le genre des habitudes, le commerce, la population, la religion, et sur le rapport de toutes ces choses avec l'organisation sociale.

1 Montesquieu disait de Tacite qu'il abrégeait tout parce qu'il voyait tout. * Préface.

Dans son premier chapitre : Des lois dans le 7'apport qu'elles ont avec les divers êtres, pour expliquer les lois particulières il remonte jusqu'aux lois générales et essentielles que Dieu a données à la société humaine pour exister*; il s'élève jusqu'aux rapports de justice et d'équité antérieurs aux lois positives et indépendants des lois politiques ou civiles, il pose les principes de la souveraineté du droit, du devoir, des nationalités. On croirait qu'il va rechercher ensuite quelles doivent être les lois positives les plus conformes à la justice universelle et à la nature humaine. Mais bientôt, peut-être par prudence, et de peur de paraître clairement attaquer la société poUtique de son temps*, il abandonne l'idéal pour le fait. Trouvant le type de l'organisme nécessaire des sociétés dans la France et dans l'Angleterre, il concentre ses observations sur le gouvernement de ces deux pays.

Cependant, de la peinture de ces deux monarchies, ce politique peintre ^, beaucoup moins fort dans la synthèse que dans l'analyse, plus généralisateur de faits que d'idées, saura faire un livre de science générale.

Dans un ouvrage consacré à l'examen des lois de toutes les nations, les recherches sur l'histoire de notre pays devaient nécessairement tenir une notable place. Montesquieu ne leur a pas accordé toute celle qui leur était due. Seules les origines obscures de la monarchie française ont attiré son attention ; mais du moins il a répandu sur elles la lumière de son génie. S'il y a plusieurs erreurs, il y a aussi « beaucoup d'aperçus fins et de solutions vraies* » dans ce livre XXXI où il jeta d'une manière capricieuse et désordonnée, mais avec une grande puissance, ses idées sur l'origine et les révolutions des lois civiles de France : morceau qui lui coûta tant de peine qu'il pensa se tuer, et que ses cheveux en blanchirent ^.

Dans l'exposé historique du droit féodal en France qui termine son livre, Montesquieu, soutenant Boulainvilliers contre Dubos au sujet de l'origine franque de la noblesse, se montre plein de sympathie pour l'état social du moyen âge. Il en aime la vie animée, indépendante et variée, et s'élève fortement contre la tendance vers l'uniformité des lois, n va jusqu'à avancer que de faire une coutume générale de toutes

i « Les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses, et, dans ce sens, tous les êtres ont leurs lois : la divinité a ses lois, le monde matériel a ses lois, etc.... »

» Lord Chesterfield, dans une lettre adressée à l'abbé de Guasco, dit, en parlant de l'auteur de l'Esprit des lois : a C'est dommage que M. le président de Montesquieu, retenu, sans doute, par la crainte du ministère, n'ait pas eu le courage de tout dire. On sent bien, en gros, ce qu'il pense sur certains sujets ; mais il ne s'exprime point assez nettement et assez fortement. »

* « Et moi aussi je suis peintre, ai-je dit avec le Corrège : Ed io anche son pittore. » (Préface.)

♦ A. Tliierry, Considérât, sur l'histoire de France, cii. ii. » Lettre de Montesquieu à Mgr deCérati, 28 mars 1743.

les coutumes particulières serait une chose inconsidérée. Aussi les philosophes du genre d'Helvétius étaient-ils peu satisfaits de ce chapitre. L'auteur du livre de l'Esprit reprochait à Montesquieu de s'être occupé avec trop de complaisance de « ce chaos barbare de lois que la force a établies, que l'ignorance a respectées, et qui s'opposeront toujours à un bon ordre de choses*. »

Tout en rendant justice au moyen âge plus qu'on ne le faisait généralement de son temps, Montesquieu était loin d'en admirer pleinement l'organisation politique, et surtout d'en désirer le retour. Mais il aimait la royauté, il avait une foi profonde dans la royauté, et il ne séparait pas la monarchie des institutions qui la complètent. « L'énergie de style et les hardiesses dhypolhèse de VEspnt des /ois eurent une grande puissance pour éveiller et stimuler le génie du siècle, » comme le disait Gibbon, qui faisait ses délices de lire et de relire Montesquieu. Ce « philosophe citoyen* » donna môme la première impulsion à la démocratie. Cependant il n'avait aucun goût pour le pouvoir du peuple, pour la démocratie gouvernante. Il ne pensait pas que la république pût devenir chez aucune des grandes nations modernes l'objet d'un essai sérieux. 11 croyait qu'une republique, soit démocratique, soit aristocratique, ne pouvait jamais être qu'un petit État. Aussi les révolutionnaires et les démocrates ont-ils souvent fait le procès à sa mémoire. Ils se sont montrés choqués de l'incohérence de ses idées, du peu d'accord de son goût pour la liberté et de son goût pour l'autorité. Us lui ont reproché d'avoir trop composé avec le préjugé, d'avoir transigé trop légèrement avec des institutions vicieuses, d'avoir laissé le fait exercer sur lui un empire excessif, de l'avoir subi et expliqué, au lieu de le juger; d'avoir aimé la liberté, non démocratique, mais aristocratique; d'avoir cherché son idéal dans le passé; de s'être surtout inspiré de l'esprit des aristocraties de la Grèce et de Rome. Ils l'ont accusé de n'avoir eu ni l'amour du peuple, ni le sentiment de l'égalité. Enfin ils l'ont déclaré incapable d'élever sa pensée à la hauteur de leurs principes.

Montesquieu n'est donc pas un démocrate ; c'est un monarchiste, si bien monarchiste, qu'il aime dans l'ancienne royauté bien des choses fort contraires à l'esprit moderne. Il recommande dans les monarchies tout ce qui tend à perpétuer le lustre des familles, l'inégalité des partages, les substitutions, les retraits lignagers, les privilèges personnels et ceux des terres nobles ; enfin il est si favorable à tout ce qui tend à relever l'existence des individus appartenant aux classes privilégiées, qu'il approuve jusqu'à la vénalité des charges. C'était là un des grands griefs de Voltaire contre Montesquieu.

Montesquieu avait dit :

« La vénalité des charges est bonne dans les États monarchiques, parce

1 Lettre à Saurin.

' Voltaire, Comm. sur l'Esprit des lois.

qu'elle fait faire comme un métier de famille ce qu'on ne voudrait pas entreprendre pour la vertu. »

Voltaire, aux yeux de qui la vénalité des charges était un opprobre, une infamie, demande si c'est Montesquieu qui a écrit ces lignes honteuses :

« Plaignons Montesquieu d'avoir déshonoré son ouvrage par de tels paradoxes; mais pardonnons-lui. Son oncle avait acheté une charge de président en province, et il la lui laissa. On retrouve l'homme partout. Nul de nous n'est sans faiblesse ^ »

Malgré ses concessions à l'esprit du passé, Montesquieu rêvdt pour la France un état politique où la liberté fleurirait, où l'on verrait au pouvoir exercé par un seul homme, c'est-à-dire au despotisme, succéder le pouvoir exercé par trois pouvoirs, c'est-à-dire la liberté. Sa sympathie était pour un gouvernement mixte où les éléments distinctLfs de chaque forme de gouvernement seraient fondus harmonieusement; enfin, c'était un partisan déclaré de la théorie constitutionnelle, dont il a donné le dernier mot en disant ;

« Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ». o

Un siècle avant Montesquieu, Hobbes ^ avait formulé nettement la monarchie mixte et tempérée. L'idée du mécanisme des trois pouvoirs fonctionnant ensemble n'est pas propre à l'auteur de l'Esprit des lois ; mais personne ne s'est attaché autant que lui à cette idée et ne l'a si bien fécondée.

Ce gouvernement mixte, auquel il voulait rappeler son pays, il croyait avec raison qu'il avait existé plus ou moins complètement dans toute l'Europe au moyen âge, après l'affranchissement du tiers-état. Mais c'était surtout en Angleterre qu'il en voyait le modèle.

Le problème de la science politique lui paraît avoir été résolu en plein par le gouvernement anglais, dont il avait déjà vanté la grandeur à propos du gouvernement de Rome, dans son Uvre des Considérations. Dans VEspiit des lois, il dit sa pensée tout entière ; et, quoique son objet fût de faire aimer à chaque peuple ses lois en lui en découvranlla raison, il proclama sans hésiter le gouvernement anglais le meilleur queleshommeseussent pu imaginer *;il le présenta comme « le miroir de la liberté politique * ».

* Dictio'in. philos., art. Lois criminelles. » Esprit des lois, liv. XI, ch. v.

'Sur les emprunts que Montesquieu a faits à Hobbes, voir P, Leroux, Revue sociale, août-septembre 1837. Discours sur la doctrine de l'humanité, 2* part., 2* sect., iv.

* Esprit des lois, XI, viii, » Ibid., XI, v et VI.

622 MOiMESQUIEU.

Toute la théorie de Montesquieu et sa philosophie politique sont déposées dans son célèbre chapitre sur la constitution anglaise : Les lois qui forment la liberté politique, où, analysant un système de gouvernement, œuvre successive du temps, que les politiques anglais s'étaient jusqu'alors contentés de pratiquer, il établit sa distinction fameuse, quoique incomplète, des trois pouvoirs. La séparation des pouvoirs, le jugement par les pairs, la garantie de la liberté individuelle, l'établissement de deux chambres législatives, voilà quelles sont pour lui les conditions de la liberté politique. La constitution anglaise réunissant toutes ces conditions, il y trouve Vidée absolue d'un gouvernement, et tout le reste lui paraît utopie et rêve. A la fin du chapitre De la co7istitution d'Angleterre, il s'écrie :

a Harrington, dans son Océana, a aussi examiné quel était le plus haut point de liberté où la constitution d'un État peut être portée. Mais on peut dire de lui qu'il n'a cheiclié cette liberté qu'après l'avoir méconnue, et qu'il a bâti Chalcédoine ayant le rivage de Byzance devant les yeux. »

La même admiration se retrouve dans ses notes sur le gouvernement anglais, trouvées parmi ses papiers et imprimées après sa mort. Là il montre bien les défauts et les causes de révolutions de cette constitution ; mais elle lui apparaît toujours comme une constitution modèle.

La célébrité politique de Montesquieu tient surtout à ce qu'il a été l'introducteur chez nous des idées anglaises sur le gouvernement. Elle est due aussi, et très légitimement, aux sentiments généreux qui sont répandus en diverses parties de son livre, et qui découlaient naturellement de son âme noble, humaine et sincèrement patriotique :

« J'ai eu naturellement de l'amour pour le bien et l'honneur de ma patrie, at-il pu dire ; j'ai toujours senti une joie secrète lorsqu'on a fait quelque règlement qui allait au bien commun i. »

Voulant, comme Beccaria, amener la modération des peines, il dévoila, avec un profond sentiment d'humanité, les abus de la justice criminelle que des magistrats obstinés aux vieilles pratiques s'efforcèrent en vain de défendre^.

Il flétrit le despotisme en le définissant, et le fait haïr en décrivant sans emportement les effets qu'il a produits à toutes les époques. Dans trois Uvres entiers, il s'est attaché à stigmatiser l'esclavage, qu'il considère sous les trois formes de Vesclavage civil, qui est le fait d'un homme possédé par un homme; de Vesclavage domestique, qui est celui des femmes dans certaines contrées ; enfin, de Vesclavage politique, où tout un peuple est possédé par un despote. Après avoir feint,

1 Pensées diverses. Portrait.

2 Voir la prétentieuse mais très faible réfutation de M. Muyart de Voulgians conseiller au grand conseil, in-18, 1785.

dans plusieurs chapitres, de chercher sérieusement une raison valable à l'esclavage civil, il a recours, dans le chapitre v du livre XV, à une ironie piquante, plus persuasive et plus vengeresse de l'humanité que tous les plus sérieux raisonnements. Il parle ainsi de l'esclavage des nègres :

« Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :

« Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l'Afrique, pour s'en servir à défricher tant de terres.

« Le sucre serait trop cher si l'on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.

u Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête; et ils ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les plaindre.

« On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir.

« On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, était d'une si grande conséquence, qu'ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.

« Une preuve que les nègres n'ont pas le sens commun, c'est qu'ils font plus de cas d'un collier de verre que de l'or, qui, chez les nations policées, est d'une si grande conséquence.

« Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.

« De petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux Africains; car, si elle était telle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié? »

Les principales puissances de l'Europe ont, depuis Montesquieu, essayé d'établir cette convention ; mais elle est bien loin d'avoir prévalu partout sur des intérêts égoïstes ; et nous voyions encore hier, pour cette même cause de l'esclavage, un grand peuple s'acharner dans une lutte fratricide, et épouvanter le monde par l'horreur des destructions.

Tant de vues élevées de l'intelligence, tant de généreux sentiments du cœur assurent la durable popularité de l'Esprit des lois.

Tout ce que cet ouvrage renfermait de neuf et de profond ne fut pas dès l'abord parfaitement saisi. Imprimé à Genève, sans nom d'auteur, sous la direction d'un ministre protestant, V Esprit des lois, qu'aucu i censeur n'eût osé approuver, pénétra immédiatement en France, mais il n'y obtint pas tout de suite la vogue des Lettres persanes ; le succès en fut môme longtemps indécis, malgré les mouvements que le parti des encyclopédistes et des philosophes se donna pour lui gagner l'opinion et pour le répandre. U essuya de nombreuses critiques ; de longs

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volumes furent employés à reprendre des fautes de détail *. Mais ces coups impuissants ne firent que blanchir sur la redoutable armure de l'illustre écrivain. 11 lança une courte et vive Défense qui réduisit les contradicteurs au silence, et vingt-deux éditions clandestines deV Esprit des lois se répandirent en dix-huit mois. Succès mérité en partie, mais en partie seulement : car cet ouvrage, loin d'être à l'abri de tout reproche, offre matière à des critiques de bien des genres, et, sans insister sur ce côté faible, nous devons au moins le signaler.

Ce livre étincelant d'esprit manque trop souvent de solidité. La vérité y est fréquemment sacrifiée à ce qu'on appelle bel esprit. En bien des endroits, il n'offre qu'un spécieux assemblage de suppositions gratuites ou fausses, de raisonnements illusoires, de fantaisies et d'imaginations données pour de la saine érudition. Comme le disait Voltaire, « YEspi-it des lois est plein de contes qui n'ont aucun rapport aux lois*, » Quelquefois l'auteur s'écarte complètement de la gravité que demande le sujet. Par exemple, il commencera un chapitre de politique par la citation d'un morceau de la médiocre traduction de Lucrèce par Hesnault, une invocation à Vénus Genitrix :

« 0 Vénus, ô mère de l'amour, etc '. »

Voltaire écrivait, le 5 avril 1759, au poète Saurin : « Si Montesquieu n'avait pas aiguisé son livre d'épigrammes contre le pouvoir despotique, les prêtres et les financiers, il était perdu. » 11 est certain quece sont surtout les idées futiles et fausses qui eurent le plus de fortune dans la nouveauté. Presque personne, parmi les contemporains, n'était capable de s'apercevoir de tout ce qui manquait encore à YEsprit des lois pour être une œuvre véritablement scientifique et philosophique, un livre sérieux et définitif d'histoire, de législation et de pohtique.

Montesquieu a beaucoup lu, a beaucoup emprunté pour composer son grand ouvrage. 11 a particulièrement profilé des trésors de l'érudition de Bodin et de Hobbes. Ces secours ne l'ont pas empêché de tomber dans d'énormes erreurs de fait, et il est des sujets sur lesquels sa science est singuUèrement en défaut. Parle-t-il, par exemple, du despotisme de la Turquie, il commet d'étonnantes ignorances. 11 semble ôter absolument aux Turcs le droit de propriété, d'hérédité et de succession; il exclut de ces droits les filles et les femmes*. Cependant le seul chapitre du Coran intitulé les Femmes '^ aurait suffi pour lui apprendre que Mahomet a fixé et déterminé avec précision l'ordre

1 On le chicana particulièrement sur l'application exclusive des mots vertu, honneur et crainte, à autant d'espèces différentes de gouvernements. Mais on exagéra beaucoup son tort, faute d'entrer suffisamment dans sa pensée.

* Comment, sur l'Esprit des lois, XXXII.

* Voir liv. XXIII, i.

* Esprit des lois, liv. V, ch. ht et xv.

s Le Coan, édit. de M. de La Salle, ch. it.

de succession dans les familles pour les filles et les femmes comme pour les hommes ; il y aurait pu voir que dans l'empire musulman les propriétés des particuliers sont assurées par la loi et placées au-dessus des atteintes du pouvoir du sultan.

Réduisant, pour ainsi dire, à rien les lois civiles des Mahométans*, il soutient que le despotisme du grand-seigneur absorbe tout le code de la législation. Que ne consultait-il plusieurs bons travaux sur ces matières répandus de son temps? Il y aurait appris qu'il existait en Turquie divers livres spécifiant et fixant jusqu'aux termes et aux circonstances qui donnent la légalité à un marché, qu'il s'agisse de l'acquisition de terres, de maisons, de denrées, de bétail, ou d'une marchandise quelconque.

Il ne connaît pas suffisamment les lois religieuses et tient fort peu de compte des conciles. La loi des Visigoths, spécialement ecclésiastique, est maltraitée par lui : il l'appelle une loi bigote.

Il est plus excusable d'avoir mal jugé les lois franques et germaines. L'odinisme n'a guère été que de nos jours l'objet d'une sérieuse investigation de la part de savants danois et allemands. Du temps de Montesquieu, on avait à peine quelques indications données par Leibnitz, Eccard, Hickes, Schilter, Olaiis Wormius. L'auteur de VEspvitdes lois aurait dû au moins profiter de ces renseignements, et même tirer meilleur parti de ceux que lui offrait Tacite.

Dans ses appréciations historiques, Montesquieu a exprimé des jugements qui choquent l'équité autant que le sentiment chrétien. C'est ainsi qu'à l'entendre on n'a point vu, après Julien, « de prince plus digne de gouverner les hommes; » et que si l'on cherche dans toute la nature, on n'y trouvera pas de plus grand objet dans les Antonins'.

Enfin Tauteur de l'Esprit des lois ne cite pas toujours avec exactitude ; et l'on a pu lui reprocher, entre autres erreurs, de s'être trompé jusqu'à dire que François I" (qui n'était pas né lorsque Christophe Colomb découvrit l'Amérique) avait refusé les offres de Christophe Colomb.

On ne peut pas accuser Montesquieu d'avoir cherché, dans l'Esprit des lois, à porter la moindre atteinte à l'Évangile. Il en parle avec le plus grand respect d'un bout à l'autre de l'ouvrage, où il a eu soin d'avertir que, n'étant point théologien, mais écrivain politique, « il pourrait y avoir des choses qui ne seraient entièrement vraies que dans une façon de penser humaine, n'ayant point été considérées dans le

* Esprit des lois, liv. \l, ch. i.

2 Jbid., XXIV, X. Montesquieu n'est pas constant dans ses admirations absolues. Au chapitre xvi des Considérations, il appelle Trajan le prince le plus accomplie/ont l'histoire ait jamais parlé; dans le chapitre xxiii du même 1 ivre, il fait de Tarquin le Superbe le plus saye prince dont l'histoire profane ait jamais parlé ; et nous voyons ce qu'il dit ici de Julien.

PrOSATECBS du XVlue SIÈCLE. 40

rapport avec des vérités plus sublimes. Une faudra que très peu d'équité, ajoutait-il, pour voir que je n'ai jamais prétendu faire céder les intérêts de la religion aux intérêts politiques, mais les unir '. » Cet écrivain qui, dans les Lettres j)ersanes, avait percé de mille traits l'esprit chrétien, s'est souvent, dans l'Esprit des lois, exprimé en termes favorables sur le christianisme, en a exalté, en a senti au moins philosophiquement les bienfaits et les avantages, a recommandé la religion comme le plus puissant soutien du système social, et a réfuté éloquemment le paradoxe de Bayle, prétendant que de véritables chrétiens ne pourraient former un état durable'^ Et même il protesta si fort de son orthodoxie, que l'autorité ecclésiastique, que le pape Benoît XIV crut devoir lui épargner les censures, et que la Sorbonne, après avoir travaillé pendant deux ans à la réfutation de son livre, n'osa l'attaquer^. Cependant celui que Voltaire a appelé « le plus modéré et le plus fin des philosophes* » avait, sous l'apparence de la réserve, beaucoup de hardiesse, même en matière religieuse, et l'on sent presque partout combien il était loin d'être animé de l'esprit catholique. Montesquieu crut à Dieu, quoiqu'il mette des bornes à sa puissance; il crut à l'immortalité de l'àme; il crut à l'excellence de l'Évangile comme loi morale, mais il était évidemment hostile à l'Église romaine, à la papauté, à la révélation.

Dans le recueil de ses Pensées intimes, il parlait ainsi des prêtres :

« Ecclésiastiques : flatteurs des princes, quand ils ne peuvent être leurs tyrans.

« Les ecclésiastiques sont intéressés à maintenir les peuples dans l'ignorance; sans cela, comme l'Évangile est simple, on leur dirait : Nous savons tout cela comme vous ^. »

Il s'est davantage retenu dansY Esprit des lois. Aussi les philosophes elles révolutionnaires lui ont-ils reproché de s'être montré circonspect jusqu'à la timidité, et d'avoir partout composé avec les prêtres comme

1 Esprit (les lois, liv. XXIV, ch. i.

2 « Pourquoi non? répliquait Montesquieu. Ce seraient des citoyens infiniment éclairés sur leurs devoirs, et qui auraient un très grand zèle pour les remplir; ils sentiraient très bien les droits de la défense naturelle; plus ils croiraient devoir à la religion, plus ils penseraient devoir à la patrie. Les principes du christianisme bien gravés dans le cœur seraient infiniment plus forts que ces faux honneurs des monarchies, ces vertus humaines des républiques et cette crainte servile des États des|)Otiques. »

3 Si la Sorbonne l'avait attaqué, Montesquieu était décidé à le lui faire payer cher. « Si elle me fait mettre à ses trousses, je crois que j'achèverai de l'ensevelir, » écrivait-il à l'abbé de Guasco, le 5 mars 1753. Il ajoutait : a J'en serais bien fâché, car j'aime la paix par dessus toute chose. »

* Lettre sur les Français.

* On lit encore dans ses Pemées intimes : a Trois choses incroyables parmi les choses incroyables : le pur mécanisme des bêtes, l'obéissance passive et l'infaillibilité du pape. »

avec les rois *. Cependant il a attaqué, en bien des endroits, les doctrines et les institutions chrétiennes. Il a donné l'indifférence en religion pour base commune aux lois de tous les peuples; il a fait de l'indiffércntisme religieux, ou même d'une sorte d'athéisme pratique, la loi politique des États. Voltaire a très bien vu que l'Esprit des lois « semble fondé sur la loi naturelle et sur l'indifférence des religions », et que « c'est là surtout ce qui lui fit tant de partisans et tant d'ennemis ».

Il laisse complètement de côté les idées catholiques sur l'origine et la mission du pouvoir. Il ne fait en aucune sorte intervenir Dieu dans la formation des sociétés. Tout l'ensemble de l'ordre social, toute l'histoire du monde, il les fait dériver exclusivement de l'influence des climats et des conditions purement physiques de l'existence humaine. 11 va, comme Rousseau, chercher dans les forôls l'homme naturel, l'homme antérieur à l'établissement des sociétés, et semble rejeter la chute du premier homme.

Quant à sa morale, c'est moins celle du christianisme que celle du stoïcisme dont il trouvait les maximes les plus dignes de l'homme et les plus propres à former des gens de bien, et dont il a dit :

» Si je pouvais un moment cesser de penser que je suis chrétien, je ne pourrais m'empêcher de mettre la destruction de la secte de Zenon au nombre des malheurs du genre humain 2. »

Ce stoïcisme ne l'empêcha pas de soutenir des principes d'une morale fort peu sévère. Gomme si la politique était l'art, non pas de rendre les hommes heureux, mais de les dépraver pour les opprimer, il avance, dans un chapitre intitulé « Qu'il ne faut pas tout corriger », que tous les vices moraux ne sont pas des vices politiques, et, comme application de cet axiome, il déclare que la vanité est un bon ressort pour gouverner, et qu'à force de se rendre l'esprit frivole, on augmente sans cesse les branches de son commerce '. C'est ainsi que ce législateur des nations se montre aussi faible économiste que mauvais moraliste.

Tout le monde connaît son opinion outrée et dangereuse sur la puissance générale des climats. Il attribue tout au climat et au gouvernement, et rien aux passions, aux goûts, aux préjugés, à l'éducation, à la mode. Il accorde l'influence la plus exagérée au degré de latitude et au degré de chaleur, et comme preuves de ces effets prétendus, il relate une foule d'anecdotes douteuses et d'histoires fausses, frivoles et môme ridicules. D'après ce système qui fonde la morale sur le physique, les vices et les vertus ne seraient que des opérations purement animales, résultant de la différente constitution des corps humains,

Montesquieu est un de ces hommes qu'on est fier de tirer à son

' Mirabeau, Lettres de cachet, 1" part., c. nr, note. ' Esprit des lois, XXIV, x.

2 Ibid., XIX, VI.

parti. Les catholiques seraient aussi satisfaits que d'autres de le compter parmi les leurs ; mais ceux qui préfèrent la vérité à la politique ne doivent pas hésiter à reconnaître et à déclarer jusqu'à quel point il s'écartait de l'orthodoxie et du sentiment catholique.

« Ce que c'est, a-t-il écrit, que d'être modéré dans ses principes! Je passe en France pour avoir peu de religion, en Angleterre pour en avoir trop *. » Incontestablement, il eut trop peu de religion, il pactisa trop avec les ennemis de la religion. Cet homme, qui ne montra pas moins de fluctuations en religion qu'en politique, mourut en catholique^; mais il vécut et écrivit en philosophe, et servit si bien la philosophie, que Voltaire a pu dire que « c'est depuis VEsprit des lois qu'on vit les progrès du théisme qui jetait depuis longtemps de profondes racines ». Aussi les catholiques, aujourd'hui, ne s'uniraient pas à M. de Chateaubriand pour appeler cet héritier des publicistes protestants du seizième siècle «le véritable grand homme du dix-huitième siècle^ ». Les prédicateurs ne feraient plus retentir la chaire de son éloge, comme le fit M. Frayssinous dans ses fameuses conférences, et le plus brillant de ses successeurs dans ce genre nouveau excita naguère quelque surprise, en ne tempérant pas de fortes réserves l'hommage qu'il rendait à l'auteur des Lettres persanes et de l'Esprit des lois, à la tribune de l'Académie française *.

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