‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 177 sur 196 · LES OPUSCULES DE MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

LES OPUSCULES DE MONTESQUIEU

Montesquieu avait soixante ans quand il publia VEsprit des lois (fin de 1748). C'était le dernier effort de son génie, et il y avait dépensé tout ce qu'il possédait de puissance intellectuelle et môme de force physique. A la veille de faire paraître cette œuvre de tant d'années, il écrivait à Me' Cérati :

« Je suis accablé de lassitude. Je compte de me reposer le reste de mes jours. »

Il écrivait encore au grand-prieur Solar, ambassadeur de Malte à Rome ;

« J'avoue que cet ouvrage a pensé me tuer : je vais me reposer; je ne travaillerai plus. »

* Pensées diverses. De la Religion.

* Voir dans Soulavie, Pièces historiq. sur les règnes de Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, la manière dont Montesquieu se confessa, reçut tous les sacrements, et déclara qu'il ne voulait point que sa foi pût être soupçonnée.

Voir aussi ce que rapporte sur ses derniers moments M"' la duchesse d'Aiguillon, dans l'Histoire de V Académie royale de Berlin, année 1754, p. 467, ' Génie du christ., 3« p., liv. IV, ch. v.

* Voir le Discours de réception du P. Lacordaire.

En effet, il ne produisit plus rien dans les sept ans qu'il survécut à la publication de l'Esprit des lois. 11 ne nous reste donc, pour terminer notre étude, qu'à dire quelques mots de ses divers opuscules ^.

En 1725, pendantla semaine sainte, il fît paraître, avec approbation et privilège, un petit livret, censément traduit du grec, intitulé le Temple de Gnide, qu'il avait composé pour l'amusement de la société de M"« de Clermont, chez qui il passait une partie de ses soirées, lorsqu'il habitait Paris. Il n'avait pas voulu signer les Lettres persanes ; il signa le Temple de Gnide, cette production légère, remplie d'allusions qui couvrent des obscénités plus qu'à demi nues, et où l'on sent le voluptueux épicurien et le sophiste élégant bien plus que Ihomme de génie.

Ce roman erotique fut dévoré par les jeunes gens, par les femmes, à qui le grave président l'avait dédié avec toutes les galanteries d'un adorateur du sexe à qui il reconnaissait devoir le peu de moments heureux qu'il pouvait compter dans sa vie. Des esprits qui ne manquaient pas d'élévation et de sérieux se laissèrent eux-mêmes séduire. Le prince de Ligne se délectait à lire le Temple de Gnide, comme à se promener dans un bosquet d'arbustes odoriférants exotiques, comme à respirer un bouquet de roses, de jasmin, de lilas, d'œillets.

« Ce petit ouvrage, ajoutait-il, est un vrai chef-d'œuvre de goût, de ton, de grâce, de style, et n'a jamais pu être imité. Quelle rondeur, tournure et brièveté de phrases, sans être hachées ! c'est le seul feu d'artifice qui ne soit pas fatigant, et qui ne finisse pas, comme les autres, par l'ennui, le vide et l'obscur, car il paraît naturel*. »

« n n'y a que des têtes bien frisées et bien poudrées, dit encore le célèbre Belge, qui connaissent tout le mérite du Temple de Gnide. » Le prince de Ligne était lui-même de ces têtes bien frisées et bien poudrées. Des hommes plus graves durent être moins sensibles aux grâces mignardes et licencieuses de ce roman, et trouver que ses images libres et ses sentences d'un philosophisme indulgent n'ajoutaient pas à la gloire du président de Montesquieu. 11 en faut dire autant de la petite pièce mythologique de Céphyse et l'Amour, dans laquelle ce président de parlement, marié depuis dix ans et père de famille, continue à tracer des tableaux et à donner des leçons de volupté.

Montesquieu avait écrit un autre roman oriental, Arsace et Jsménie. Il avait différé d'année en année à le publier. « Le triomphe de l'amour conj ugal de l'Orient est peut-être trop éloigné de nos mœurs pour croire qu'il serait bien reçu en France, » écrivait- il le o décembre 1734, à l'abbé comte de Guasco. Il lut le manuscrit à quelques amis, mais il

1 Voir Œuvres complètes de Mordesquieu. avec les variantes des premières éditions, un choix des meilleurs commentaires et des notes nouvelles par M. Laboulaye, de l'Institut. Paris, Garnier frères,

«Prince de Ligne, MéL, t. XXIX, p. 21. Sur le Lr/cée, t. XV, p. 41.

ne s'était pas encore déterminé à le livrer à l'imprimeur quand il mourut. Ce fut son fils, M. de Secondât, qui le mit au jour.

Ce conte philosophique, dans le goût des épisodes qui diversifient les Lettres persanes, offre des événements plus étranges qu'intéressants. II y a de l'esprit, de la grâce, de la volupté; mais, comme le remarquait d'Argenson, — qui ne péchait pas par excès de scrupule, — « la touche, en quelques endroits, est un peu forte '. » Les intentions critiques y percent çà et là. u La main qui Ta tracé, toute légère qu'elle est, montre quelquefois l'ongle du lion, » disait Grimm lors de son apparition^. Quelques passages en sont très joliment écrits; mais, en général, le style en est pénible et entortillé.

Dans ces petites productions romanesques, Montesquieu reste audessous de lui ; mais il se relève à toute sa hauteur dans ses opuscules historiques.

Ce puissant esprit avait un talent singulier de peindre et d'imiter l'antiquité. Pour s'en convaincre, il faut lire le Dialogue de Sylla et d'Encrate et Lysimaque.

Le Dialogue de Sylla et d'Eucrate est le développement de cette pensée que l'historien philosophe avait exprimée dans les Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadtnce des Romains :

Il Dans toute la vie de Sylla, au milieu de ses violences, on voit un esprit républicain ; tous ses règlements, quoique tyranniquement exécutés, tendent toujours à une certaine forme de république. Sylla, homme emporté, mène violemment les Romains à la liberté 3. »

n présente l'inflexible dictateur comme un homme animé toute sa vie d'une pensée unique et persévérante, et à force de mérite contraignant ses envieux et ses ennemis même à le louer.

On peut ne pas retrouver là le Sylla de l'histoire; mais la création de ce type n'en est pas moins admirable. Comme le dit l'éloquent panégyriste de Montesquieu, « Sylla paraît plus étonnant par les pensées que lui prête Montesquieu, que par ses actions mêmes *. »

Le touchant récit de Lysimaque présente l'histoire du philosophe Callisthène mutilé par Alexandre, pour avoir refusé de se prosterner devant lui, et de Lysimaque, général et l'un des successeurs à 1 empire du héros macédonien. Cette narration morale renferme de belles pensées. Telles sont ces paroles de Callisthène à Lysimaque :

« Quand je suis dans une situation qui demande de la force et du courage, il me semble que je me trouve presque à ma place. En vérité, si les dieux ne m'avaient mis sur la terre que pour y mener une vie voluptueuse, je croirais

1 Mém. du marquis d'Argenson, Bibl. elzév., t. V, p. 90.

'Grimm, Corresp. litt., déc. 1783.

' Cbap. xm.

* Villemain, Éloge de Montesquieu.

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qu'ils m'auraient donné en vain une âme grande et immortelle. Jouir des plaisirs des sens est une chose dont tous les hommes sont aisément capables; et si les dieux ne nous ont faits que pour cela, ils ont fait un ouvrage plus parfait qu'ils n'ont voulu, et ils ont plus exécuté qu'entrepris. »

Ce court épisode respire le stoïcisme le plus fier et le plus élevé, et renferme la plus noble expression du bonheur social.

On trouva dans les papiers de Montesquieu un fragment étendu sur Louis XI ; c'est probablement tout ce qu'il avait écrit de cette histoire dont on a tant regretté la perte prétendue.

On imprima encore, après sa mort, un fragment d'Essai sur le goût, qu'il avait composé ^onvV Encyclopédie, à la sollicitation ded'Alembert et du chevalier de Jaucourt. On y rencontre de belles et solides réflexions sur l'art d'écrire, comme celle-ci :

« Ce qui fait ordinairement une grande pensée, c'est lorsqu'on dit une chose qui en fait voir un grand nombre d'autres, et qu'on nous fait découvrir tout d'un coup ce que nous ne pouvions espérer qu'après une grande lecture. »

11 existe encore plusieurs manuscrits de l'auteur de VEspritdes lois, mais la famille de Montesquieu s'obstine, nous ne savons pour quels motifs, à les garder inédits.

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